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mercredi 25 mars 2026

Sans rien savoir d’elle - Senza sapere niente di lei, Luigi Comencini (1969)

 La mort d'une vieille femme, quelques heures avant l'expiration de son assurance vie, éveille les soupçons de l'avocat des assurances. Pour tenter d'éclaircir cette affaire douteuse, il décide d'enquêter. Il entre en contact avec la famille et se rapproche de Cinzia, l'une des filles de la défunte. Leur relation va alors prendre un tour inattendu.

Le polar est un genre qui irrigue la carrière de Luigi Comencini, moins pour sa dimension de genre que par les perspectives sociales et humanistes qu’il permet dans l’approche thématique du réalisateur. C’est le cas dans La Traite des blanches (1952), un de ses premiers films, mais surtout dans la veine caustique de Le Commissaire (1962) et de La Femme du dimanche (1975). Entre les deux s’intercale ce méconnu Sans rien savoir d’elle, construit sur différents archétypes de film noir mais qui nous emmène rapidement ailleurs.

Brà (Philippe Leroy), avocat d’assurance, fait face à un cas épineux avec le décès suspect d’une cliente quelques heures avant l’expiration de son assurance vie. En effet, la défunte avait exclu deux de ses enfants de l’héritage, et une des bénéficiaires s’avère introuvable. Il finit par retrouver Cinzia (Paola Pitagora), cette dernière, et la suivre en filature afin de percer son secret et une possible fraude. La narration se construit tout d’abord en montage alterné entre les enjeux concrets du nœud financier en flashback, tandis qu’au présent cet enjeux est plus nébuleux face au comportement erratique de Cinzia qu’observe un Brà fasciné. Nous sommes bien là dans une logique de film noir, bousculée par le cadre de cette ville de Milan grise et fantomatique, mais la supposée « femme fatale » s’avère opaque durant les séquences de filature. L’ambiguïté résidera sur le livre à la fois fermé et ouvert que constitue une Cinzia en quête d’affection, mais aussi de Brà dont le rapprochement avec elle semble autant motivé par le sentiment amoureux que le calcul.

La deuxième partie du film bascule dans une introspection faite d’incertitude. Brà révèle sa véritable identité mais ses intentions demeurent trouble, et en retour c’est Cinzia par les maux qu’elle enfouit qui semble suspecte, y compris en refusant son héritage. Le couple semble piégé dans une injonction sociale, mais aussi de réussite, que leur renvoient les personnages secondaires. Le médecin appelé par Brà après la tentative de suicide de Cinzia lui recommande de l’épouser et peste sur le chantage à la bague forcément féminin selon lui. 

La fratrie de Cinzia fait pression sur elle pour toucher un magot qu’elle n’a pourtant pas réclamé. Cinzia et Brà que l’on devine sincèrement amoureux ne peuvent dépasser ce trouble venu du monde extérieur. Celui-ci s’immisce par les relents de l’enquête criminelle pour Cinzia, et l’ambition de réussite sous-jacente de Brà. Comencini réussit si bien son coup que les protagonistes nous semblent sincères et opaques l’un pour l’autre en même temps, le fil rouge du récit apparaissant comme le schisme des relations homme/femme dans le contexte d’une société contemporaine en mutation.

Luigi Comencini joue de cela formellement, instaurant le conflit dans les environnements et l’esthétique les plus romantiques, et à l’inverse la sincère candeur et tendresse lorsque l’on suspecte la manipulation (toute la séquence dans l’appartement de Brà). Il est également porté par deux interprètes d’exception, en particulier une Paola Pitagora incarnant une figure féminine aussi touchante que complexe, notamment lors d’une glaçante conclusion lorgnant sur Un si doux visage d’Otto Preminger. Une des grandes réussites méconnues de Comencini.

Sorti en bluray français chez Camélia Films 

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