Rouslan et Ludmila est l’ultime film réalisé par Alexandre Ptouchko. Il adapte là pour la troisième fois Alexandre Pouchkine, après le court-métrage d’animation Le Conte du pêcheur et du petit poisson (1937) et Le Conte du Tsar Saltan (1966). Cet ultime projet sera de longue haleine pour Ptouchko qui sortait alors du film d’épouvante Vij (1967) dont il était le réalisateur officieux. La production entamée en 1969 s’étalera jusqu’en 1972, et Ptouchko déjà souffrant une laissera ses dernières forces pour mourir en mars 1973, deux mois après la première du film.
Rouslan et Ludmila apparaît clairement comme une véritable synthèse de tout le corpus du réalisateur consacré aux adaptations de contes traditionnels russes. On embrasse ici la dimension épique de Le Géant de la steppe (1956) et déjà présente dans le poème de Pouchkine, mais aussi le sens du merveilleux brillant dans Le Conte du Tsar Saltan. On retrouve le sous-texte politisé quant aux multiples envahisseurs menaçant la terre russe et la volonté de la protéger, mais aussi des réminiscences formelles des travaux précédents de Ptouchko comme notamment le look du sorcier Tchernomor (Vladimir Fiodorov) et sa très longue barbe, déjà exploité dans son film La Petite Clef en or (1939) d’animation. Autre point important, la narration retrouve cette volonté d’insuffler cette source poétique dans sa construction, fonctionnant selon les différents chants du poème de Pouchkine plutôt que les actes classiques du scénario. Les nombreuses chansons se substituent à la caractérisation et psychologie des personnages qui en restent aux archétypes du conte, à la dualité entre le bien et le mal. Il y a malgré tout des nuances contenues dans le récit originel, notamment dans les personnalités des rivaux de Rouslan allant de l’authentique antagoniste malfaisant, au bouffon grotesque, en passant par le repenti de ses ambitions par la rencontre d’un nouvel amour. La dernière partie, aussi impressionnante soit-elle, n’offre pas l’équivalent des sidérantes images de fantasy et de la furie guerrière de Le Géant de la Steppe. Pour ce qui est du merveilleux, Ptouchko nous offre en en revanche des tableaux parmi les plus hallucinants de sa carrière. On sent l’influence du passage par l’épouvante de Vij dans certains moments inquiétants comme l’enlèvement de Ludmilla (Natalia Petrova), la luxuriance de l’antre de Tchernomor passant de la bouffonnerie à l’imagerie oppressante. Le bestiaire de créatures est moins foisonnant que dans d’autres films mais le travail sur le décor, tant sur son versant contemplatif que spectaculaire est l’occasion de morceaux de bravoure saisissants. Une traque dans une forêt ensorcelée, des duels médiévaux heurtés, des combats en plein air, la variété des environnements (notamment les plans d’ensembles sur vertigineux sur les différents châteaux) se conjugue à celle des trucages pour un pur moment de féérie. L’absence de dramaturgie classique se ressent néanmoins davantage par la durée plus longue du film, exploitée en deux parties en URSS et coupée d’environ 30 minutes lors de sa sortie française. Cela fonctionnait mieux dans les formats souvent plus resserrés des autres contes de Ptouchko, mais l’intérêt est constamment relancé par une trouvaille formelle telle cette rencontre stupéfiante avec une tête de géant, un des vrais morceaux de bravoure du film. Un des points passionnants repose sur le fait que la quête et romance du récit marche sur les cendres d’une autre, avortée. L’amour déçu et rejeté de l’ermite finnois (Igor Iassoulovitch) revit par l’acharnement de Rouslan. Les surprenants instants où Ludmila délaisse son rôle de demoiselle en détresse pour révéler une nature facétieuse désarçonnent le supposé grand méchant du film Tchernormor, pour former le miroir positif de la véritable antagoniste, la sorcière Naïna (Maria Kapnist). Une certaine dualité s’installe sous le manichéisme, la pureté du couple principal se heurtant au passé tourmenté de celui n’ayant jamais pu exister. Le film sera un triomphe à sa sortie en URSS, attirant 35 millions de spectateurs, et rencontrera une vraie reconnaissance à l’international, avec sa présentation au Festival d’Avoriaz en 1974 puis une sortie française en 1976, et en remportant premier prix des films pour les jeunes au festival international de Salerne. Pour Ptoushko il était déjà trop tard pour savourer cette reconnaisse hors des frontières, mais le magicien russe aura terminé sur un ultime coup d’éclat.
Sortie en bluray français chez Artus






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