Leandro et Tocho, deux petits voyous sans envergure, et surtout sans expérience, pénètrent dans un bureau de tabac avec l’intention de braquer la caisse. Mme Justa, la gérante, et sa nièce Angeles, parviennent à déjouer les intentions des malfrats. Mais, pendant qu’à l’extérieur, la police – et les habitants du quartier - prépare l’assaut, une complicité inattendue naît entre les voyous et les « victimes ».
La buraliste de Vallecas est un film qui marque presque le point final de la filmographie d’Eloy de la Iglesia. Il sera en effet suivi d’un long hiatus qui verra de la Iglesia revenir une dernière fois au cinéma près de 15 ans plus tard avec L’Amant Bulgare (2003). Cela peut sembler paradoxal puisque La buraliste de Vallecas est une de ses œuvres les plus accessibles, mais aussi son plus grand succès commercial. Malheureusement, la sulfureuse réputation d’Eloy de la Iglesia et ses addictions bien connues le mirent au banc de l’industrie cinématographique espagnole, rendant difficile le financement de tous ses futurs projets. Il y a néanmoins quelque chose de symbolique à voir Eloy de la Iglesia forcé de s’éclipser, alors qu’en parallèle un Pedro Almodovar commence à accéder à une immense reconnaissance internationale – La Loi du désir qui inaugure une glorieuse série de chefs d’œuvres pour Almodovar sort la même année que La buraliste de Vallecas.
La buraliste de Vallecas constitue d’ailleurs par plusieurs aspects l’épilogue thématique des œuvres signés par Eloy de la Iglesia depuis la fin des années 70. Ce fut un moment durant lequel, délesté des chaînes de la censure franquiste, il aborda frontalement les sujets socio-politiques autrefois maquillés dans un cinéma d’exploitation. Le Député (1979) ou Le Prêtre (1979) étaient des instantanés des contradictions du post-franquisme, tandis que Navajeros (1981), Colegas (1982) et le diptyque El Pico (1983, 1984) étaient des classiques du cinéma quinqui, évoquant la délinquance médiatisée et dépolitisée de la jeunesse espagnole. Alors que l’inspiration de ses derniers venaient de vrais destins criminels précoces, et engageaient et starifiaient d’authentiques petites frappes, La buraliste de Vallecas est cette fois une pure fiction. Le film adapte la pièce de théâtre éponyme de José Luis Alonso de Santos jouée au début des années 80. Cette source se ressent par son récit se déroulant pour l’essentiel en huis-clos. La satire sociale relève clairement des brûlots de la fin des seventies, et le pont avec le cinéma quinqui se fait par la présence au casting de José Luis Manzano, véritable star quinqui « inventée » par de la Iglesia qui fut son mentor et amant. Son personnage de jeune homme vulnérable, désœuvré et marginal rappelle forcément ses incarnations passées de Navajeros, Colegas et El Pico. Le point de départ est ici le braquage maladroit tenté par le jeune Tocho (José Luis Manzano) et son ami Leandro (José Luis Gómez) dans le modeste bureau de tabac tenu par Madame Justa (Emma Penella). L’appréhension puis la profonde maladresse des deux acolytes au moment de passer à l’action, ainsi que le faible potentiel de leur cible témoigne du désespoir de leur manœuvre ainsi que leur inexpérience. Le butin s’avère assez vite médiocre, et les deux se trouvent presque tétanisés par la hargne de Madame Justa, défendant farouchement son commerce. L’échec patent de l’entreprise aurait pu en rester là, mais un implacable machine médiatique et politique va piéger braqueurs et braquées dans ces lieux, et paradoxalement les rapprocher. Eloy de la Iglesia dresse une véritable photographie de la société espagnole à l’intérieur comme à l’extérieur du bureau de tabac. L’extérieur, c’est Vallecas quartier madrilène à la fois populaire et rongé par la pauvreté et la délinquance. Le réalisateur laisse planer le spectre des manières brutales du franquisme, que ce soit chez les habitants prêt à résoudre le problème par l’initiative individuelle comme dans un western, ou la police dont la violence s’exerce sur la foule et ne demande qu’à se déchaîner sur le commerce sans soucis des otages. L’évènement est aussi un moyen d’exposition à moindre frais des candidats de la campagne municipale en cours, venant parader devant la caméra sur le dos d’innocents. Les pauvres ne sont pas dupes de la manipulation dont ils font l’objet et, des différentes fenêtres des immeubles jouxtant la place, les invectives (et les œufs) pleuvent sur les opportunistes venus chercher la lumière. C’est paradoxalement au sein du bureau de tabac, point de départ violent de cette situation, qu’une certaine bienveillance et rapprochement vont se mettre en place. Le huis-clos constitue un havre hors du temps ou, passé le premier contact chaotique, les protagonistes se reconnaissent dans leur désœuvrement. Leandro est un maçon au chômage s’étant laissé entraîné dans l’entreprise, et Tocho un jeune homme attachant n’ayant trouvé que ce recours pour subsister. Madame Justa est progressivement touchée par ce duo duquel elle ne se sent plus menacée, et sa nièce Angeles (Maribel Verdú) ne se montre pas insensible au charme de Tocho. Eloy de la Iglesia met ainsi en place des situations improbables pour une prise d’otages, tissant la complicité entre géôliers et victimes par des parties de cartes, des numéros de danses, quelques échanges tendres et vachards, sans parler du flirt insistant entre Angeles et Tocho. Ils comprennent chacun qu’ils ne sont que les jouets du pouvoir, économique, social et médiatique, qui opposent les plus démunis les uns contre les autres pour mieux les dominer. Les disputes débouchent sur une tendresse et compréhension mutuelle aussi logique qu’inattendue - l’émotion de Madame Juta face à la réaction épidermique de Tocho après qu’elle l’a traité de « fils de pute », quand elle apprend qu’il est orphelin. La binarité n’intervient que lorsque cet extérieur s’invite dans le cocon du bureau de tabac. Ainsi la plus grande menace s’incarnera sous les traits d’un policier infiltré, indifférent à sa mission de sauvetage et jugeant sans compassion ces petites gens ayant su se reconnaître. De la Iglesia n’a de cesse d’appuyer la faillite des institutions, même s’il sait faire une différence entre leur incarnation et les individus. La conclusion voit ainsi des membres de guardia préserver la dignité de Mme Juta et sa nièce, sur lesquels les journalistes en quête de scoop s’apprêtent à se jeter – évènement précédé du dialogue ou un officier en uniforme affirme son attachement à ce quartier dans lequel il est resté malgré les problèmes. Dès lors la prise d’otage constitue une étonnante parenthèse enchantée avant que la réalité du système impose sa rigueur froide. C’est en fait une récurrence du cinéma d’Eloy de la Iglesia dont les protagonistes se façonnent un monde protecteur et utopique, pour le meilleur (Le Député) ou pour le pire (Navajeros, El Pico), mais qui finira toujours par se dérober sous leurs pieds. La buraliste de Vallecas ne fait pas exception, mais sa veine tendre et légère en fait une des œuvres les plus attachantes du réalisateur, et renforce le tragique de sa conclusion à la symbolique cinglante – le rideau de fermeture du bureau de tabac arborant les couleurs du drapeau espagnol.
Sorti en bluray français chez Artus Films






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