Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 9 avril 2011

Razzia sur la chnouf - Henri Decoin (1955)


Après un séjour aux États-Unis, Henri Ferré, alias "Le Nantais", revient à Paris pour restructurer le réseau de drogue. Son correspondant, Paul Liski, lui trouve une couverture pour traverser les mailles policières en lui offrant le bar "Le Troquet", qui a pour caissière la très belle Lisette. Celle-ci va très vite tomber amoureuse de Ferré. Pendant que le Nantais découvre tous les rouages de cette filière de la drogue, la police, bien décidée à démanteler ledit réseau, n'hésite pas à employer les grands moyens pour parvenir à ses fins...

Le touche à tout Henri Decoin réalisait avec Razzia sur la chnouf l'un des plus remarquable et atypique polar de son temps. Adapté d'un roman d'Auguste Le Breton (à qui le polar français doit une fière chandelle au cinéma entre Du rififi chez les hommes, Le Clan des Siciliens et quelques autres tous issus de ses livres) le film donne à découvrir un univers angoissant et fascinant pour les spectateur de l'époque, celui du trafic de drogue. Jean Gabin incarne ainsi un truand chevronné convoqué des Etats-Unis pour réguler le fonctionnement d'un réseau de trafiquant sur Paris. Amorcée durant les années quarante dans le cinéma américain, l'idée d'un monde du crime géré comme une véritable entreprise (et qui aboutira bien plus tard au Parrain) trouve là une incarnation française en tout point crédible.

Tout les aspects logistiques et commerciaux inhérents au trafic de drogues sont donc traités en profondeur, au gré des pérégrinations de Gabin qu'on suit lorsqu'il souhaite remonter toutes les filières de son business afin de les évaluer. On découvre ainsi les différents mode de transport vers la France (un cheminot joué par Jean Sylvère qui finira très mal) ou l'étranger notamment par le port du Havre. Ce dernier point décrit une réalité sur la France comme point de jonction du trafic mondial entre les Etats-Unis, le Moyen-Orient et l'Asie et le film est en avance sur son temps pour dépeindre ce qu'on connaîtra sous le nom de la French Connection, concrètement abordé bien plus tard dans le classique de William Friedkin entre autre.

La revente locale et ordinaire se dévoilera elle lors d'une longue et surprenante séquence nocturne où Gabin traverse différents points de ventes et échanges, du restaurant le plus huppé au bouge le plus sordide ou encore le métro, les méthodes les plus discrètes et raffinées côtoyant les plus directes. On est pas loin du documentaire tant Decoin va loin dans la description des junkies (un panneau au générique entend pourtant bien nous montrer comme la drogue est néfaste...) que ce soit celle jouée par Lila Kedrova où les vrais fumeurs de marijuana aperçus dans un sordide bar créoles et dont les spasmes de transes hantent longtemps.

On sent une influence manifeste tout au long du film du Touchez pas au grisbi de Jacques Becker qui a fait sensation l'année précédente. Decoin y reprend le duo Gabin/Ventura et surtout le même chef opérateur Pierre Montazel pour un éclairage clair/obscur assez proche. Decoin (qui reprend presque à l'identique un moment du Becker lors d'une courte scène de bouffe commune entre Gabin et Ventura) y reproduit le rythme nonchalant et l'atmosphère parisienne nocturne du film de Becker où un faux sentiment de lenteur se voit régulièrement brisé par d'inattendues explosions de violence.

A ce titre le duo de tueur joué par Lino Ventura et Albert Remy s'avère particulièrement menaçant dans son détachement et sa brutalité comme cette terrible scène où il passe le chimiste à tabac. Gabin fait preuve de sa prestance et autorité naturelle, rendant plutôt sympathique un personnage aux actes répréhensibles qui s'expliquera lors d'une surprenante conclusion où une nouvelle fois le film s'avère très novateur. Très belle réussite donc, un des sommet du policier français.

Sorti en dvd dans une belle édition chez Gaumont

vendredi 8 avril 2011

Mystic River - Clint Eastwood (2003)


Jimmy, Sean et Dave sont trois amis d'enfance. Un jour, Dave est enlevé par deux pédophiles sous les yeux de ses deux amis impuissants. Les ravisseurs abusent de Dave pendant quatre jours, jusqu'à que ce dernier réussisse à leur échapper. Une vingtaine d'années plus tard, alors que les trois amis ont suivi des voies différentes, leurs chemins vont à nouveau se croiser lors d'un autre événement tragique : le meurtre de Katie, la fille de Jimmy. 

Mystic River entame un formidable cycle créatif pour Clint Eastwood, qui allait livrer dans la foulée trois authentiques chefs-d’œuvre avec Million Dollar Baby et son diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d'Iwo Jima. Créance de Sang, son film précédent, avait reçu un accueil critique mitigé, alors qu’il s’agissait au fond d’un joli « adieu » d’Eastwood en tant que héros de polar hard boiled. Le cinéaste enchaînait donc ensuite avec cette adaptation de Dennis Lehanne. Film d’ombre et de lumière s’il en est, Mystic River est le fruit d’un passionnant cheminement dans la carrière d'Eastwood, acteur comme réalisateur. Mystic River était l'affirmation définitive de cette transition entamée de longue date.

Intronisé quasiment dès ses débuts en icône équivalente à John Wayne, par la grâce de la trilogie des dollars, Eastwood, à de rares exceptions près (l’excellent Les proies de Don Siegel), incarne une certaine idée de la droiture dans la première partie de sa carrière. Certes, les rôles et les personnages incarnés sont loin d’être des figures lisses, mais on dénote toujours une séparation bien réelle entre le bien et le mal. Les méthodes extrêmes de Harry Callahan étaient justifiées par l’inertie des dirigeants face au criminels, le sadisme de l’étranger de L’homme des hautes plaines répondait à la lâcheté des habitants de la ville, la violence d’un Josey Wales venait d’un désir de vengeance compréhensible dû à la perte sanglante des siens. Hormis quelques exceptions (comme la révélation finale de La Sanction), les problèmes et les solutions restent simples, même dans les films plus légers comme Un Shérif à New York ou les purs actioners comme L’Epreuve de Force.

Les premiers questionnements apparaissent avec l’excellent quatrième volet de la saga Dirty Harry, Le Retour de L’Inspecteur Harry. Tout en y conservant son aspect de cow-boy urbain (son apparition lors de la scène finale, dans l’ombre, le magnum à la main, est des plus marquantes), Harry s’y retrouve confronté à des choix plus complexes. Une serial killeuse tue impitoyablement ceux qui les ont violées, elle et sa sœur, quelques années auparavant. Harry, tombé amoureux d’elle entre temps et l’ayant sauvée de ses agresseurs désirant en finir, la laisse au final en liberté, désormais libérée de ses démons. Chose assez impensable en regard de l’image de rigueur implacable affichée par le personnage dans le premier volet.

Les autres tentatives d’amener le genre vers plus d’ambiguïté, dans les années suivantes, seront moins concluantes, entre La Corde raide (où un Eastwood flic, amateur de prostituées, perd ses repères face à un tueur s’attaquant à ses partenaires d’un soir), et Pale Rider, sorte de remake lissé du pur diamant noir qu’était L’homme des Hautes Plaines. Impitoyable, avec sa violence réaliste, jamais glorifiée, son tueur en proie au doute et au remord, constitue sans aucun doute le film somme qui permettra à Eastwood de se libérer des derniers carcans qui le retenaient, et d’aborder une phase décisive de sa carrière de réalisateur, primant désormais sur celle d’acteur. S’il avait certes déjà abordé des terrains plus sombres dans les films où il ne jouait pas, tels Bird, le drame policier constituant Mystic River témoigne de fort belle manière de l’évolution d’Eastwood en tant qu’homme, et donc forcément de sa manière différente d’aborder le genre.

Le livre de Dennis Lehanne permet à Eastwood de revisiter nombre de thèmes de ses films passés, plus particulièrement ceux ancrés dans le genre, à l’aune de la veine plus humaniste dont il témoigne dans la dernière partie de sa carrière, et apportant nombres de parallèles intéressants.
La vengeance, thème Eastwoodien par excellence (acteur comme réalisateur), se voit sérieusement remise en cause ici. A l’époque des Josey Wales, Hommes des hautes Plaines et autres Pendez les haut et court, le doute n’était jamais permis face à la nature de l’agresseur à châtier. Il en va cette fois autrement, bien que Eastwood maintienne le trouble en conférant autant d’intensité à la douloureuse perte de la fille de Sean Penn qu’à celle de la famille de Josey Wales, lors d’une séquence mémorable. Le personnage de Sean Penn, par sa détermination, ses certitudes et quête de la justice à tout prix, n’est pas si différent de certains héros incarnés auparavant par Eastwood, mais se trouve désormais confronté à un monde bien réel, où tout n’est pas tout blanc ou noir, où le coupable tout désigné n’est pas forcément le bon.

Tim Robbins est un personnage clé en ce sens, son agitation et son comportement perturbé en faisant presque une version domestique d’un Scorpio (le mémorable méchant de Dirty Harry) aux yeux des autres ; la véritable nature de ses actes (il aurait tué un véritable pédophile) revisite de manière plus subtile les thèmes du Retour de l’Inspecteur Harry si l'on considère qu'il prend le relais de Sandra Locke, en punissant l’auteur d’un type d’agression qu’il a eue lui-même à subir enfant. Pas de Harry pour vous laisser partir en paix cette fois, et Dave paiera de la plus violente des manières ses souffrances passées. Eastwood aurait désormais plus tendance à s’identifier à Kevin Bacon, seule figure de droiture dans cet océan de noirceur, mais, le temps des cow-boys rédempteurs et imperturbables étant révolu, ce dernier s’avérera impuissant face au drame en marche, lui-même en proie à ses propres fêlures dans sa vie conjugale.

Passionnant au regard de la carrière d’Eastwood, le film n’en demeure pas moins un drame puissant, se suffisant à lui-même. Une sobriété au service de l’histoire dans la réalisation, visuellement superbe (la photo de Tom Stern est de toute beauté) ; porté par une distribution parmi les plus mémorables vues cette décennie. Un grand Eastwood et un grand film tout court, qui aurait amplement méritée la Palme d'or à Cannes 2003.


jeudi 7 avril 2011

Before Sunset - Richard Linklater (2005)


Neuf ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés par hasard à Vienne, et ont passé une nuit ensemble dans les rues désertes de la ville. En se séparant, quatorze heures plus tard, ils s'étaient promis de se revoir six mois après. Aujourd'hui, il se retrouvent à Paris alors que Jesse est venu présenter son nouveau roman. Ils passent l'après-midi ensemble dans des cafés, des parcs et sur les quais de la Seine, retrouvant instantanément leur ancienne complicité. Comme lors de leur première rencontre, ils ont énormément de choses à se raconter...

A l'occasion du tournage de l'expérimental Waking Life (2001) qui réunissait à nouveau Ethan Hawke et Julie Delpy, Richard Linklater eut l'idée avec les deux acteurs de donner une suite à leur chef d'oeuvre déjà vieux de dix ans Before Sunrise. Si le film avait fait une carrière commerciale relativement confidentielle, il avait durablement marqué tout ceux qui l'avaient vus et acquis au fil des ans un statut culte. L'idée était donc de reprendre le principe du premier film en narrant à nouveau une romance en temps réel et en dépeignant de manière spontanée et naturelle cet éveil du sentiment amoureux. Before Sunset verra une implication plus forte du duo vedette puisque Delpy et Hawke co écrivent cette fois le script avec Linklater, les échanges entre eux se nourissant désormais plus fortement de leur vécu (ce qui plus légèrement le cas dans Before Sunrise notamment lorsque Delpy évoque ces parents soixante-huitard).

La grande interrogation qui nourrissait la conclusion de Before Sunrise (vont-ils se retrouver ?) trouvent en partie son explication dès l'ouverture où on retrouve Jesse (Ethan Hawke). Celui-ci a écrit un livre sur la fameuse nuit passée neuf ans plus tôt et se trouve en pleine promotion dans une petite librairie parisienne. Comme dans un enchantement apparaît alors Céline venu à sa rencontre. Le rendez-vous fixé à l'époque fut manquée pour des raisons que nous découvrirons mais en attendant, ils viennent de se retrouver et avant que Jesse reprenne son avion, la discussion peut reprendre là où ils l'avaient laissés dans un Paris ensoleillé.

Le sentiment de narration en temps réel était plus diffus que manifeste dans Before Sunrise vu la durée du périple (toute une nuit) à retranscrire. Before Sunset s'astreint lui réellement a cette contrainte puisque la durée resserrée du film (1h17 à peine) correspond réellement au rythme de la ballade des héros sans la moindre astuce narrative (ellipse, changement de décor) ou de montage hormis quelques plan de coupe. Linklater reprend donc le principe de mise en scène effacée et fluide du premier film, tout en long plans séquences (bien plus étirés et virtuoses cette fois) accompagnant la marche du couple. Pour qui enchaînera dans la foulée les deux films, le plaisir est d'autant plus appréciable que le réalisateur fait le lien visuels entre eux de manières affichées lors des courts inserts de scènes de Before Sunrise au début et surtout en réutilisant certains motifs communs. Before Sunrise se concluait ainsi sur divers plans fixes montrant les lieux désormais déserts visités tout au long du film par les héros. Before Sunset use de la même idée de manière inversée dans son générique d'ouverture avec les même plans fixes cette fois sur les lieux qui seront traversés plus tard tout au long du récit.

Before Sunrise était une merveille de romantisme spontané, innocent et juvénile. Dix ans plus tard, les personnages ont vécus, fait d'autres rencontre et souffert, on passe de post adolescent à des trentenaires endurcis. Le ton du film s'en ressent et les personnages se livrent moins directement. La discussion part donc du plus commun à travers la situation personnelle de chacun, teinté d'un détachement et d'une distance amusée sur l'idéalisation de cette nuit passée ensemble des années plus tôt. Pourtant l'alchimie entre eux est toujours là et au fil de l'après midi et de l'urgence d'une nouvelle séparation, les sentiments intacts vont de nouveaux effleurer. Les échanges analysent avec une belle justesse les comportements que leur première rencontre et surtout les retrouvailles manquées ont provoquées en eux. Jesse s'est réfugié dans les responsabilités d'un adulte à travers un mariage malheureux tandis que Céline affiche désormais une distance constante dans ses relations avec les hommes.

Ils ont tout deux bien compris qu'ils s'étaient ouvert comme jamais depuis et ont réalisés qu'il ne retrouveraient plus jamais cette connexion avec un autre. Un forte teinte de spleen et de regret s'imprègnent donc progressivement au film tandis qu'ils réalisent ce qu'ils ont perdus. La retenue affichée jusque là s'estompe totalement alors le temps d'une bouleversante scène en voiture où chacun craque complètement en exprimant combien son existence est malheureuse.

Plus mélancolique, Before Sunset n'en est pas moins enlevé et gracieux grâce à la complicité magique et intacte entre Ethan Hawke et Julie Delpy. Toujours aussi écorché vif, Hawke exprime vraiment dans son allure le sentiment d'inachevé de Before Sunrise avec une angoisse qui se mêle au bonheur de retrouver Céline. Julie Delpy plus piquante et en retrait est absolument étincelante dans sa mise à nu progressive et émeut lorsqu'elle exprime enfin sa détresse. Preuve de son investissement, la bande son comporte d'ailleurs plusieurs chansons de son très bel album sorti avant le tournage et offre le plus beau moment du film lorsqu'elle interprète son A Waltz For A Night pour Jesse le temps d'une scène magique. On signalera aussi l'apparition de ses parents lors du final et l'immeuble et l'appartement de Céline seront réutilisés pour son propre film Two days in Paris quelques années plus tard.

Une nouvelle fois Linklater réalise un petit miracle sur le simple principe de deux personnages qui marchent et discutent et inscrit ainsi son diptyque parmi les plus beaux films romantiques jamais réalisés. La fin ouverte ravit par son intimisme caressant et laisse une nouvelle fois le choix à chacun sur les possibilités futures. Avant un 3e film ? Si c'est aussi touchant on en redemande...

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mercredi 6 avril 2011

Before Sunrise - Richard Linklater (1995)


Jeune américain de passage en Europe, Jesse aborde Céline, étudiante française, dans un train entre Budapest et Vienne. A Vienne, il lui demande de descendre pour l'accompagner dans une visite de la ville pendant les 14 heures qui le séparent du décollage de son avion pour les Etats-Unis. Amusée, peut-être séduite, Céline accepte.


La grâce, le charme, la simplicité et la poésie pure, c'est tout cela qui nous accompagne tout au long de ce véritable miracle filmé que constitue Before Sunrise. Grande révélation du cinéma indépendant américain du début des 90's Richard Linklater avait avec ses deux premiers films Slacker et Générations Rebelles ancré ses thèmes autour des interrogations d'une jeunesse américaine paumée, en plein doute sur son avenir. Before Sunrise, pure comédie romantique, semble marquer une rupture avec cet immédiat début de carrière mais en offre au contraire un prolongement idéal que ce soit narratif (l'unité de temps et de lieu de Slacker et Dazed and Confused est reprise et encore plus poussée), stylistique (le tournage à la dure des deux premier films a rendu possible l'exploit de mise en scène immersive de Before Sunrise au budget plus élevé) et thématique puisque ces questionnements juvéniles acquièrent une aura universelle dans un type de film tout différent.

Une ligne de train européenne entre Budapest et Vienne. Un wagon agité par la dispute d'un couple bruyant. La jolie voisine française dérangée décide de changer de place et se retrouve à côté d'un jeune touriste américain en vadrouille. La conversation s'engage, ils sympathisent, une certaine alchimie, séduction s'installe mais voici que l'on est déjà arrivé à Vienne où il doit descendre alors qu'elle poursuit sa route jusqu'à Paris. Coup de tête, coup de foudre, il décide de lui demander de passer la journée avec lui jusqu'à son départ le lendemain pour prolonger ce moment et elle accepte. La magie peut commencer... Un pitch simplissime qui n'est finalement qu'une sorte d'étirement (et jusque dans l'idée de la résolution) de la première moitié de la célèbre comédie romantique Elle et Lui. Tellement simple et tellement plus à la fois...

L'argument de la narration en temps réel donne une fougue et une liberté au récit qui se prolonge dans la mise en scène de Linklater, extraordinaire par sa justessse et surtout son invisibilité, entièrement au service des déambulations et des états d'âmes de ses personnages. Ce qui lui importe c'est de capter avec une infinie délicatesse la naissance d'un sentiment amoureux, ce dont il parvient subtilement à plusieurs reprise tel ce court moment dans le train où Jesse (Ethan Hawke) narre un anecdote triste de son enfance et que la caméra s'attarde longuement en plan fixe sur le regard de Céline soudainement attendrie, troublée et amoureuse.

Notre couple arpente donc une Vienne idéalisée et romantique, échangeant réflexions et anecdotes sur leurs vie, le monde dans lequel il vivent, les relations hommes/femmes. L'alchimie entre Ethan Hawke et Julie Delpy est fabuleuse et tout deux sont confondant de simplicité et de naturel. Lui nous touche par sa gouaille dissimulant mal un côté emprunté où se dévoile une vraie fragilité. Quant à Julie Delpy, difficile de ne pas en tomber amoureux durant le visionnage tant elle mêle espièglerie, l'assurance d'une fille de son temps et la pure candeur qui sommeille en toute jeune fille amoureuse. Linklater les accompagne par de longs plans séquences à travers une Vienne rêvée, des plans fixe où rien n'existe plus que le regard de l'un plongé dans celui de l'autre.

Si les échanges sont constamment prenants, c'est pourtant lorsqu'ils s'amenuisent (parler constamment permet finalement d'éviter d'aborder l'essentiel) que le cadre se fait plus intime tel ces aveux touchant sur un banc dans une ruelle sombre, où ce silence à l'écoute d'un disque où les deux se cherchent et se fuient du regard en même temps. Les rencontres anodines et magiques créent des souvenirs inoubliables pour ce moments unique (le poète impovisé, la voyante) et le verbe se fait plus disert au fil de l'arrivée du jour et de la séparation inéluctable. Les derniers instants du film sont un vrai déchirement tant a appréciés cette balade en amoureux et en ces temps pré portable, msn, facebook et autres Linklater ose la chute divinement romantique en forme de point d'interrogation pour la suite de leur histoire. Magnifique.

Le film malgré un Ours d'Or au festival de Berlin (et une nomination au prix du plus beau baiser au MTV Movie Award et oui) ne rencontrera guère de succès mais marquera durablement tout ceux qui le verront et deviendra culte au fil des années grâce à la vidéo. Et grâce au carton de Rock Academy, Linklater pourra en 2005 tourner une suite tardive et tout aussi belle Before Sunset avec les deux acteurs. On en reparle demain !

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner ainsi que sa suite.

mardi 5 avril 2011

Jeux Dangereux - To Be or Not to Be, Ernst Lubitsch (1942)


Durant la Deuxième Guerre mondiale, entre Varsovie et Londres, une troupe de comédiens parvient à déjouer un plan de la Gestapo.

De par les raisons qui les ont conduits à fuir le nazisme et rejoindre Hollywood, les émigrés germaniques ont toujours su fait preuve d’une grande conscience politique. Des réalisateurs comme Fritz Lang ou Douglas Sirk ont, notamment avec Fury ou Mirage de la vie, dénoncé certains des maux contemporains de l’Amérique tels que le racisme ou le lynchage. Cette conscience politique s’exprime de manière particulièrement intéressante lorsque les films se déroulent durant la deuxième guerre mondiale et autour de la figure du Nazi.

Celle-ci fut pourtant bien différente selon le rapport qu’eurent les expatriés avec le régime hitlérien. Billy Wilder livra certains de ses films les plus sombres avec Stalag 17 et Les Cinq Secrets du Désert, respectivement films « de prisonniers », où les nazis sont des geôliers manipulateurs, et « d’espionnage », mettant carrément en scène Rommel. Ayant perdu presque toute sa famille dans les camps de concentration allemands durant la seconde guerre mondiale, Wilder ne pouvait qu’exploiter sa veine la plus désespérée au moment d’aborder le conflit. Le tournage après guerre de La Scandaleuse de Berlin fit donc office d’exutoire douloureux, les images d’archives d’un Berlin dévasté étant d’ailleurs originellement destinées à un documentaire. Il en va de même pour Fritz Lang, forcé de fuir l’Allemagne tandis que sa propre femme rejoignait les rangs nazis, et qui aborda frontalement le sujet dans Les bourreaux meurent aussi.

Le cas d’Ernst Lubitsch s’avère d’autant plus intéressant que sa situation diffère de ses collègues. Arrivé aux USA dès 1922 sur l’invitation de Mary Pickford, il est un citoyen américain assimilé lorsque les événements se précipitent sur sa terre d’origine. Il fut d’ailleurs déchu de sa nationalité allemande en 1935 par le régime nazi. Moins intimement lié que d’autres émigrants germaniques mais cependant concerné, Lubitsch illustra son engagement de manière moins dramatique mais tout aussi virulente et ce, avec la meilleure arme dont il disposait : l’humour. To be or not to be fit d’ailleurs office de précurseur : sorti en 1942, il fut tourné avant l’engagement des Etats-Unis dans le conflit après l’attaque de Pearl Harbor. Il se détache ainsi des autres films de propagande qui virent le jour par la suite.

To be or not to be s’inscrit dans la même veine inspiratrice que certains des derniers films de la carrière de Lubitsch comme Ninotchka, The Shop Around The Corner et La Folle Ingénue. En effet, on retrouve cette charge politique acerbe et drôle contre le régime communiste soviétique dans Ninotchka, une volonté de capter la vie quotidienne de personnages « vrais » à travers les employés d’une petite boutique de vêtements dans The Shop around The Corner, et la menace nazie en filigrane dans La Folle Ingénue. Dévoilant une facette plus tendre et sensible (surtout si l’on y ajoute l’ultime Le Ciel peut attendre), le réalisateur redéfinissait avec To be or not to be les termes de sa fameuse « Lubitsch touch » (basée sur le sexe et l’argent) en atténuant son cynisme.

Lubitsch installe son récit dans le drame des polonais envahis par l’Allemagne. Il s’attache plus précisément au destin d’une troupe de théâtre interprétant une pièce anti nazie, qui devra user de son art pour mystifier la Gestapo et aider la Résistance. Par l’intermédiaire de sa vision amusée et tendre des tares du monde du spectacle (egos surdimensionnés, cabotinage…), Lubitsch en profite pour dénoncer la bêtise et le despotisme de l’idéologie hitlérienne. Les gags énormes, les quiproquos et les personnages grotesques constituent les ingrédients d’une des comédies les mieux écrites et les plus subtiles jamais produites. La mise en scène et le scénario convergent ainsi vers une minutieuse entreprise de démolition du nazisme en trois étapes illustrées par des scènes clés.

L’ouverture du film instaure d’emblée le procédé de confusion entre fiction et réel, lors d’une répétition de la troupe. Dans un premier temps, la réalisation nous immerge dans un bureau de la Gestapo. Le cadrage serré ne laisse découvrir aucun décor de théâtre. Mais la situation absurde (des officiers allemands tentent d’acheter un petit garçon afin qu’il révèle l’infidélité de son père à Hitler) et le jeu outré des acteurs (les « heil Hitler ! » assénés à tout bout de champ) révèlent la farce avec cette hilarante conclusion du « heil myself ! » prononcé par le pastiche d’Hitler. Cette vision caricaturale, déformée et satirique des nazis est celle reproduite par le monde du spectacle. Pourtant, elle ne s’avérera pas si éloignée de la bêtise dont fait preuve la Gestapo par la suite.

La seconde étape est intermédiaire. Elle se situe lors de la scène où l’acteur Joseph Tura et les résistants tentent de piéger le traître Siletsky. Ils l’attirent dans le théâtre camouflé en siège de la Gestapo afin de lui soutirer une liste compromettante. Le dispositif se distingue de la première scène puisqu'ici, il ne s’agit pas de caricaturer les nazis mais de donner du réalisme à l’interprétation. Cette fois, un élément extérieur s’intègre à la supercherie : le traître qu’il s’agit de duper. Cependant, une nouvelle fois, les nazis, même de pacotilles, seront tournés en ridicule, Siletsky étant le seul personnage ennemi à ne pas être présenté comme un idiot. Il n’est pas un vrai nazi mais plutôt un opportuniste qui se range du côté des plus forts pour le pouvoir qu'il pourrait en recevoir.

Un dialogue lors de la tentative de séduction de Carole Lombard s’avère explicite à ce sujet. Siletstky se montre particulièrement perspicace et dangereux. Il est le seul à menacer physiquement l’un des héros, alors que les dangers rencontrés ensuite naîtront davantage de la tournure des événements que d’un adversaire direct. Ne demande-t-il pas « Comment ce type a pu devenir général ? » après les salutations un peu trop appuyées d’un des acteurs ? « Confier le sort du pays à un cabot ». Ces lamentations du metteur en scène à propos de Tura sont prémonitoires. N’arrivant pas à faire parler Siletsky, Tura en fait fatalement trop et se démasque. Il faudra l’intervention des autres résistants pour lui sauver la mise. Siletsky prend la place occupée par le spectateur lors de la séquence d’ouverture en découvrant la supercherie pour les mêmes raisons. Confronté à la réalité, le nazisme ne peut que révéler le creux et la bêtise de son contenu, ici exagéré et moqué par le biais d’un acteur de théâtre. Lubitsch avait déjà eu recours à ce type d’escamotage dans Illusions Perdues ou encore La Huitième Femme de Barbe Bleue, mais uniquement pour montrer les stratagèmes destinés à conquérir l’autre (le mari simulant d’être d’accord pour divorcer dans Illusions Perdues, Claudette Colbert feignant de n’être intéressée que par l’argent de Gary Cooper dans La Huitième femme…). Le procédé est beaucoup plus complexe ici dans sa construction et ses intentions.

La troisième étape fonctionne de manière inversée en comparaison des deux premières. Elle se situe lorsque Tura se rend à la Gestapo grimé en Siletsky pour délivrer sa femme et doit s’entretenir avec l’officier nazi Erhard. Cette fois, un acteur pénètre dans la véritable Gestapo. Pourtant, nous retrouvons les mêmes situations qu’auparavant. Erhard raconte une blague sur Hitler qui finirait en fromage, et rattrape son hilarité déplacée par de piètres « heil Hitler ! ». Les scènes se renvoient l’une à l’autre. Tura déguisé en Siletsky apprend à l’officier son surnom de « Erhard camp de concentration », et devant la fierté affichée de celui-ci, lui répond « J’étais sûr que vous réagiriez ainsi ! ». Le cabotinage de Tura passe parfaitement et le plan ne sera pas découvert. Lubitsch exprime bien ainsi la vacuité de l’idéologie nazie grâce au parallèle entre des situations réelles et jouées pour mieux la ridiculiser. Bien que brillantes, les autres scènes du film usant de la mystification (les membres de la troupe de théâtre allant à la Gestapo pour sauver Tura, une dernière et mémorable apparition du faux Hitler) font figure de redite.

Toute cette sophistication serait vaine sans une interprétation de premier ordre et une émotion que sous-tend l’humour décapant. Jack Benny campe un inoubliable Joseph Tura, archétype de l’acteur égocentrique, imbu de sa personne (et victime des saillies les plus mordantes : «votre mari a fait à Shakespeare ce que nous avons fait à la Pologne») tandis que Carole Lombard (tragiquement décédée avant la sortie du film) déborde de séduction et de timing comique. Lubitsch parvient par de belles idées narratives (la dégradation de l’entrée du théâtre ainsi que l’affiche antinazie disparaissant au fil des mois) et des allusions judicieuses à Shakespeare, à nous rappeler le fond dramatique et bien réel du film. La tirade extraite du Marchand de Venise, déclamée deux fois par le personnage de Greenberg, persuadé de ne plus jamais avoir l’occasion de jouer le rôle dont il rêve, exprime parfaitement la détresse du peuple polonais : « We are just like other people, we love to sing, we love to dance, we admire beautiful women, we are human, and sometimes, very human ».

Film déclencheur, avec Le Dictateur de Chaplin (même si ce dernier fonctionnait davantage comme une fable en créant une nation imaginaire, néanmoins identifiable), du soulèvement anti nazi de l’opinion américaine, To be or not to be incarne l’équilibre absolu entre divertissement et propos engagé.

Disponible dans de nombreuses éditions en dvd zone 2 français, mais privilégier celle de Studio Canal/Universal qui dispose de la meilleur image. On attend quand même une grande et belle édition soignée pour un tel film, en zone 1 comme en zone 2 d'ailleurs...

lundi 4 avril 2011

Le Froussard héroïque - Royal Flash, Richard Lester (1975)


Une détonnant et délirante aventure historique qui aurait pu être fabuleuse mais qui s'avère tout juste plaisante par la faute de l'incompétence de Richard Lester. Le film adapte la série de roman de George MaDonald Fraser consacré à l'anti- héros Harry Flashman, soldat officier britannique couard, joueur et amateur de femmes dont les mésaventures se mêlent aux grands évènement et personnage de l'Europe agitée du milieu du 19e siècle. Royal Flash est le deuxième livre de la série (qui en compte 12 paru entre 1969 et 2005) et est adapté par l'auteur en personne qui collabore là pour la seconde fois avec Richard Lester après avoir signé les script de son diptyque Les Trois Mousquetaires/On l'appelait Milady (il s'occupera également de la suite tardive et ratée des années 80).

Dès la géniale séquence d'ouverture le ton est donné. Dans une sorte de parodie de l'ouverture de Patton, Flashman nous apparaît tout en posture solonnelle avec le drapeau britannique en arrière plan pour déclamer un discours patriotique et fier à des jeunes cadets. Un orateur admiratif fait alors le récit des exploits qui valent son prestige à notre héros, tandis qu'à l'image apparaissent les faits réels à savoir un acte de lâcheté absolue en Afghanistan (cadre du premier livre de Fraser) qu'un malentendu va faire passer pour de l'héroïsme. Lester reprend ensuite avec bien moins de brio les idées du Tom Jones de Tony Richardson à savoir passer le film historique à la moulinette parodique, décalée et paillardes avec un Malcolm McDowell impérial en obsédé décadent et joueur.

Une des première scène en casino clandestin avec femmes légères aux corsets prêt à exploser, hommes libidineux et ridicules dans une ambiance délicieusement décadente est des plus savoureuses à ce titre. Malgré ce côté rigolard, le film est visuellement somptueux avec une direction artistique splendide offrant son lot de tableau en mouvement inspiré sur une très belle photo de Geoffrey Unsworth. La musique de Ken Thorne donne quant à elle un ton sautillant au différents classiques du répertoire germaniques (dont du Wagner à toutes les sauces) pour accompagner les différentes contrées traversées par Flashman et sied fort bien à l'atmosphère du film.

La trame dépeint donc les démêlées de Flashman qui s'est fait un ennemi de mortel de Bismarck quelques années plus tôt, ce dernier prenant sa revanche en l'entraînant dans un complot où il doit momentanément prendre la place du monarque d'un duché qu'il convoite notre héros étant son sosie. Malcolm MacDowell est excellent, toujours l'air ahuri et dépassé par les évènements il incarne idéalement ce héros médiocre mais attachant. A l'opposé Oliver Reed en Bismarck impose une magistrale prestance et on signalera également Alan Bates en homme de main fourbe et une Britt Ekland qui joue de son image sexy en incarnant une duchesse frigide. Les rebondissements s'enchaînent donc dans une ambiance bonne enfant sur cette trame prenante mais le tout s'écroule bientôt.

Ce qui faisait le charme et la reconnaissance critique des films de Lester c'était cette dimension distanciée et bouffonne où le réalisateur semblait toujours gentiment se moquer de ce qu'il racontait. C'est précisément cela qui rend une bonne partie de ses films irregardables aujourd'hui. Superman II en a pâti tout comme ses très pénible adaptations d'Alexandre Dumas et ce n'est que quand il mène un récit avec un minimum de rigueur que le film est réussi comme Petulia (même si pour ce dernier je soupçonne définitivement Nicolas Roeg directeur photo de l'avoir dirigé a sa place tant il évoque plus son style a venir que celui brouillon de Lester) ou La Rose et La Flèche. Après une première moité certes décalée mais qui restait prenante, le film sombre donc dans la pantalonnade pur et simple dans sa dernière partie ou raccourcis scénaristiques et gags bien lourd diluent progressivement l'intérêt.

Le clou est atteint lors d'une dernière scène farceuse qui n'achève rien et laisse tout en suspend. Un beau gâchis qui mériterait vraiment une nouvelle version, un Terry Gilliam (qui dans Time Bandits offrait ce genre d'Histoire malmenée) s'en délecterait (une série TV serait aussi prévu paraît il). Ca m'a en tout cas donné très envie de lire les livres c'est déjà ça.

Sorti en dvd zone 1 chez Fox avec VF ou sous-titres anglais. Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur le personnage de Flashman le très complet lien Wikipedia ici

Extrait de la dernière scène pas d'inquiétude ça n'entache rien à un futur visionnage !

dimanche 3 avril 2011

Watchmen (Director's Cut) - Watchmen - Les Gardiens, Zack Snyder (2009)


"Watchmen - Les Gardiens" - se passe dans une Amérique alternative de 1985 où les super-héros font partie du quotidien et où l'Horloge de l'Apocalypse -symbole de la tension entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique- indique en permanence minuit moins cinq. Lorsque l'un de ses anciens collègues est assassiné, Rorschach, un justicier masqué un peu à plat mais non moins déterminé, va découvrir un complot qui menace de tuer et de discréditer tous les super-héros du passé et du présent. Alors qu'il reprend contact avec son ancienne légion de justiciers -un groupe hétéroclite de super-héros retraités, seul l'un d'entre-eux possède de véritables pouvoirs- Rorschach entrevoit un complot inquiétant et de grande envergure lié à leur passé commun et qui aura des conséquences catastrophiques pour le futur.

Après plusieurs tentatives avortées (de Terry Gilliam et Paul Greengrass notamment) le comics culte de Alan Moore se voyait enfin adapté en 2009 par le plus inattendu des candidat, Zack Snyder. Le réalisateur avait précédemment donné un ton plutôt musclé à Zombie, classique de George Romero dont il fit un fort réussi remake avec L'Armée des morts. Vint ensuite 300, péplum brutal sous testostérone à l'esthétique inédite où il parvint tant bien que mal à poser sa patte sous les relents fascisants du comics de Frank Miller. Pas vraiment le candidat idéal pour traiter avec finesse des thèmes et questionnements passionnants de l'oeuvre de Alan Moore et Dave Gibbons. Mais que raconte ce fameux Watchmen version papier ? Alan Moore y plaçait ces super-héros dans une réalité alternative revisitant l'histoire de l'Amérique sous le prisme de leur influence. Les héros costumés s'y montraient alors plus humain (et dénué du moindre pouvoir hormis le Dr Manhattan), faillible et torturé. L'histoire les plaçait dans une situation d'urgence sous forme de menace nucléaire qui donnait une dimension crépusculaire et introspective loin des exploits spectaculaire attendus.

Contre toute attente, Zack Snyder malgré quelques maladresses et fautes de gouts (surtout les divers effets sanguinolents excessifs lors des scène d'actions) parvenait à délivrer une très belle adaptation. La transposition est pratiquement littérale et le lecteur du comics retrouve ses héros idéalement incarné du papier à l'écran. Le film fait la part belle à un groupe de super héros déchu, les Watchmen que la mort brutale du plus controversé d'entre eux Le Comédien incitent à se retrouver alors que le monde semble courir à sa perte.

Parmi eux on trouve Rorschach (Jackie Earle Haley parfait), véritable sociopathe à la vindicative soif de justice sanglante. Il y a également Le Spectre Soyeux (Malin Ackerman) jeune femme vivant dans l'ombre sa mère ayant endossé cette identité avant elle, et la petite amie du Dr Manhattan, véritable demi dieu omniscient et tout puissant depuis qu'il a été victime d'un accident nucléaire. On complète le tableau avec Ozymandias (Matthew Goode seule vraie erreur de casting manquant vraiment du charisme requis) génie scientifique fascinés par les figures de pouvoir antique et Le Hiboux (excellent Patrick Wilson comme souvent), emprunté et timide dans la vie et qui gagne toute son assurance avec son identité secrète et sa horde de gadget.

Le récit nous promène donc dans les réminiscence du passé de chacun, le poids que fait peser sur eux l'arrêt de leurs activité. C'est d'ailleurs là un des point où Snyder s'approprie le plus fortement le matériau d'origine sous la fausse impression de relecture servile. La bd montrait la déchéance de héros n'existant réellement que sous leurs costumes et s'avérant égarés dans le quotidien, le rapport aux autres, les relations amoureuse. Pour ce faire Alan Moore avait choisi de leur retirer tout super pouvoir, leur statut venant de leur choix d'endosser la tenue définissant leur seconde et finalement véritable identité. Pour opposer cette déchéance à la confiance et la magnificence qu'ils arborent en super-héros, Snyder propose donc des scènes d'actions hypertrophiées, à coup de cadrage dynamique, ralenti en pagailles et pose icôniques en diable (il faut voir l'arrivée triomphale du Spectre Soyeux redevenue elle même dans l'immeuble en flamme). Ce qui passait par les multiples et brillants échanges dans le comics s'exprime donc ici par l'image avec cette dichotomie entre austérité et imagerie grandiloquente.

Certains tableaux fascinants offrent de superbes moments de cinéma comme la longue introspection du Dr Manhattan, surhomme en proie au doute, le somptueux générique de début sur du Bob Dylan et surtout cette scène d'amour insensée (venant après celle ratée sous leurs vraies identités) entre Le Hibou et Le Spectre Soyeux affirmant avec véhémence et humour (le Halleluja de Leonard Cohen apportant un décalage bienvenu) que leurs capacités ne se déploient que sous leurs vrais jours, des êtres costumés. Une supposée toute puissance qui se trouve interrogée à travers la fameuse question Who watch the Watchmen ?

La version Director's Cut plus riche de 24 minutes aère grandement la narration, les interactions entres les personnages et corrige quelques erreurs de la versions salle dues aux coupes. La fin trop étrange du comics (il eut été impossible de reprendre l'enjeu d'origine) est le seul point réellement revisité par le film mais posant la même question morale sur la possibilité d'une paix reposant sur une utopie. Imparfait et pas dénué de longueur, une oeuvre néanmoins passionnante qui parvient à tirer le meilleur d'un matériau fort ardu et qui gagne ses galons de grands film dans cette version longue.

Version cinéma sortie en dvd zone 2 français mais pour cette version longue uniquement en zone 1, les maniaque du comics se pencheront eux vers l'ultimate cut rajoutant une partie animation avec le "Les Contes du vaisseau noir", récit dans le récit vu dans le comics et coupé à juste titre du film.


vendredi 1 avril 2011

Casanova 70 - Mario Monicelli (1965)


Femmes fatales ou pures ingénues, en passant par les épouses parfaites, aucune ne résiste à Andrea, bel officier de l'OTAN qui va de conquête en conquête au gré de ses déplacements. Las de si faciles victoires, ce séducteur prématurément blasé n'arrive plus à éveiller son désir que lorsqu'il se trouve dans des situations périlleuses. Afin de régler son problème, il décide de se faire psychanalyser...

Casanova 70 est un Monicelli mineur, réalisé durant la période creuse des 60's pour le cinéaste après ses chef d’œuvre de la fin des 50's (La Grande Guerre, Le Pigeon) avant la nouvelle embellie des 70’s avec amorcées avec Mes chers amis. Le film offre cependant un des numéros d’acteurs les plus mémorables de Mastroianni où ce dernier est confronté à un mal particulier pour un séducteur, l'impuissance. Ayant découvert que le seul moyen d'éveiller sa libido est de se trouver dans une situation dangereuse, le scénario (fonctionnant plus comme un film à sketches malgré la trame générale chaque lieu et situation changeant selon la nouvelle conquête) offre foule de moments hilarants, chaque nouvelle proie de Mastroianni constituant une nouvelle mission difficile à effectuer. Il est dommage que le concept ne soit pas exploité jusqu'au bout car c'est là que le film décolle réellement et devient tordant.

Cela commence doucement avec un Mastroianni séduisant la femme de son supérieur tout en lui envoyant un télégramme pour qu'il rentre, l'urgence ressentie renforçant l'excitation. Viendra ensuite une coucherie dans un lit à baldaquin napoléonien, en plein milieu d'un musée. On s'aventure ensuite dans l'absurde, lorsque Andréa abandonne sa fiancée au cirque pour aller embrasser une jolie dompteuse dans la fosse aux lions et surtout ce passage où il se fait passer pour un médecin afin de vérifier la virginité d'une jeune sicilienne peu farouche alors que sa famille attend la réponse dans la pièce d'à côté.

Le tout se concluant dans une course poursuite fusil à la main où on reconnaît la patte des scénaristes Age/Scarpelli pour tourner les moeurs moyenâgeuses des Siciliens à la farce énorme. Malheureusement, au lieu de multiplier ce genre de situation en poussant de plus en plus loin le délire et le danger (comme l'épisode de la prostituée qui porte-malheur à ses clients), le film se perd un peu dans d'autres sous-intrigues moins intéressantes comme tout le final dans le château avec le mari retors et jaloux de Marisa Mell, interprété par Marco Ferreri en personne.

Il y a un certain potentiel inexploité, peut-être à cause de la censure mais surtout par manque d'audace. Marcello Mastroianni est parfait, au carrefour de ses rôles comiques et de son image de séducteur, qu'il casse et glorifie à la fois ici, notamment dans son discours final où il fait l'éloge de la conquête, préférant une séduction de longue haleine plutôt qu'une fille lui tombant facilement dans les bras. Un ode au challenge de la séduction en somme qui donne tout son sens à cet inégal mais fort agréable film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

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