Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 17 septembre 2021

Cléo de 5 à 7 - Agnès Varda (1961)


 Cléo, belle et chanteuse, attend les résultats d'une analyse médicale. De la superstition à la peur, de la rue de Rivoli au Café Le Dôme, de la coquetterie à l'angoisse, de chez elle au Parc Montsouris, Cléo vit quatre-vingt-dix minutes particulières. Son amant, son musicien, une amie puis un soldat en permission lui ouvrent les yeux sur le monde.

Agnès Varda s’était signalée en éclaireuse de ses amis et collègues de la Nouvelle Vague en réalisant La Pointe courte en 1955. Entre-temps, François Truffaut avec Les 400 coups (1959) ou Jean-Luc Godard et A bout de souffle (1960) avaient attiré la lumière et inscrit la Nouvelle Vague dans le paysage cinématographique français et mondial. Cléo de 5 à 7 bénéficie ainsi de cette aura en étant le premier film vraiment produit d’Agnès Varda (par Georges de Beauregard producteur emblématique de la Nouvelle Vague) après le tournage semi-amateur de La Pointe courte

 Agnès Varda prolonge ici les expérimentations et innovations esthétiques de ses collègues, en mettant en scène cette fois une héroïne et ses états d’âmes. L’unité de temps va permettre en suivant l’errance de Cléo (Corinne Marchand) et l’attente fébrile de ses résultats médicaux, de déployer toutes sortes d’approches formelles pour accompagner son désespoir. Cela frappe dès la scène d’ouverture filmant le tirage de carte de tarot sur la table d’une voyante en couleur. On n’entend d’abord que les voix de Cléo et de la voyante tandis que les cartes et leur interprétation semblent confirmer toutes les angoisses de notre héroïne. L’avenir s’assombrit et l’image bascule alors en noir et blanc pour observer le visage défait de Cléo. Le compte à rebours à commencé d’ici la fatidique échéance de 19h qui rendra son verdict, et entre-temps Agnès Varda suit, indication horaire à l’appui, les pérégrinations de Cléo et les différentes rencontres qu’elle fera.

Seul moyen pour Cléo d’oublier ses maux, se réfugier du monde. Ce sera d’abord un refuge intime dans sa beauté où dès qu’elle scrute son visage dans les reflets de vitres et de miroirs, son visage parfait la rassure un temps. L’isolation fonction neaussi par l’évolution dans son environnement, toujours à l’abri du regard des autres par ses trajets en voiture dans Paris où elle observe le monde de l’extérieur, sans s’y mêler. Ces deux refuges conjugués s’articulent autour des artifices, des colifichets de son allure tel la perruque qui dissimule sa vraie chevelure ou cette ceinture qui étouffe sa taille. Ses proches habitués à ses caprices ne peuvent comprendre sa détresse, que ce soit un amant absent à qui elle n’ose dire la vérité, ou des amis la rassurant par des phrases toutes faites. Dans ces moments-là, Agnès Varda use d’effets de montage cut, ou de transitions en fondus au noir heurtés qui donnent un aspect halluciné adoptant le point de vue de Cléo. Le début du film offre quelques séquences plus amples filmant Cléo à la grue, en plongée pour traduire son élégance et sa confiance lorsqu’elle déambule dans les rues. La caméra à l’épaule tient en partie ce rôle, capturant les regards des hommes admiratifs devant cette belle jeune femme. Mais ce filmage sur le vif fait également ressortir les démons de Cléo, se sentant dévisagée par les passants qu’elle pense deviner son mal. Les tranches de vie parisiennes passe de la veine documentaire à une imagerie hantée.

La séquence fondamentale est celle de la répétition où soudain frappé par les mots d’une chanson, son interprétation poignante est accompagnée d’une mise en scène scrutant à vif ses peurs et sa détresse. Les carcans de la bienveillance forcée mais surtout de l’incompréhension des siens se font trop fort, elle fait sa mue en adoptant sa vraie coiffure et endosse une robe noire plus sobre. Il est temps d’oser se perdre dans le monde, la rencontre avec son amie Dorothée (Dorothée Blanck) et son métier de modèle de nu pour artistes en étant une métaphore explicite. Le film dans le film, cette parodie de film muet (où l’on croise Jean-Luc-Godard, Jean-Claude Brialy, Sami Frey, Anna Karina et quelques autres amis de la Nouvelle Vague) déploie également en accéléré amusé la lumière, l’apaisement et l’amour auxquels aspire Cléo de fort belle manière.  

Cléo vaincra ses peurs par sa rencontre avec Antoine (Antoine Bourseiller). Ce dernier, soldat en permission mobilisé pour l’Algérie, voit également d’une façon différent la mort planer autour de son destin. Cela en fait un confident idéal pour notre héroïne bientôt imprégnée de la placidité et légèreté avec laquelle il accepte son sort. Les effets inquiétants et agressifs s’estompent soudain pour une balade radieuse et élégiaque dans le Parc Montsouris, puis à travers le bus parisien, moyen de transport ouvert sur le monde et les autres plutôt que s’en cachant comme la voiture. Les échanges se font badins, triviaux, profonds dans une atmosphère apaisée et baignée de la photo estivale de Bernard Evein. Rassurée et oubliant enfin de s’apitoyer sur elle-même, c’est au bout du voyage elle qui servira d’ange bienveillant et de raison de survivre à son compagnon. Le film sera un triomphe et installera définitivement Agnès Varda à la table des ténors de la Nouvelle Vague avec notamment le Prix Méliès et le Prix FIPRESCI. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Arte Vidéo et disponible sur Netflix

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