Yoon Ga-eun était jusqu’ici un secret bien gardé du cinéma coréen dont les deux magnifiques premiers films, The World of Us (2016) et The House of Us (2019), furent de grandes découvertes restreintes à des diffusions en festival. The World of Love vient donc enfin réparer cette injustice en bénéficiant d’une vraie sortie salles en France. La réalisatrice y explore de nouveau les maux juvéniles, même si elle s’avance dans la tranche d’âge en observant une héroïne lycéenne avec Joo-in (Seo Su-bin). Celle-ci se révèle une jeune fille pétillante, rieuse et pleine d’allant qui croque à pleine dents une existence en apparence insouciante, entre sorties entre copines et premiers flirts amoureux.
Yoon Ga-eun laisse pourtant perler sous ce bonheur apparent quelques discrètes stigmates d’un malheur passé, que ce soit l’alcoolisme de la mère de Joo-in, ou la surprenante réaction de cette dernière lorsqu’une pétition lycéenne s’opposera à l’installation dans le quartier d’un ancien agresseur sexuel. On comprendra bientôt que Joo-in a connu ce type de drame, mais sa nature joyeuse semble pour ses camarades contredire la réalité de ce vécu. Yoon Ga-eun choisit un angle audacieux et rarement tenté pour évoquer le thème du traumatisme, ou plus particulièrement le statut de victime. Le semblant de mystère de la première partie du film sur le secret de Joo-in n’est pas là pour créer un suspense malvenu, mais plutôt pour montrer à quel point son tempérament radieux en fait un individu existant (ou du moins le tentant) pleinement en dehors de son malheur passé. Les non-dits de l’espace familial sur la question sont naturels, mais renferment une forme de culpabilité pour les parents vivants séparés – on apprendra que l’agresseur était un membre de la famille du côté du père. Au lycée, la gêne viendra à l’inverse de l’insouciance de notre héroïne, dérangeant des camarades qui auraient été plus enclins à la soutenir si elle s’était montrée accablée par ce malheur passé. Yoon Ga-eun travaille un isolement subtil dans l’espace du lycée et plus particulièrement de la classe, par des regards extérieurs emprisonnant Joo-in dans sa posture de victime. La résurgence de ce passé va contaminer l’ensemble des liens sociaux de Joo-in, forçant parfois une catharsis assez bouleversante notamment durant l’intense séquence de la station de lavage automatique. Ce n’est cependant pas à l’héroïne de changer, elle ayant fait les efforts pour reprendre le fil de sa vie, mais aux autres surmonter une compassion qui s’avère paradoxalement stigmatisante. On devine le travail et l’immersion de la réalisatrice auprès des victimes, des associations (celle retranscrite dans le film transpirant l’authenticité) afin d’aborder un tel sujet depuis ce point de vue singulier. Le sujet lourd déleste sans doute le récit d’une part de la finesse de ses précédents films, mais la justesse du propos et la qualité de l’interprétation font mouche – Seo Su-bin, actrice non-professionnelle, est une sidérante révélation. C’est par les petites strates discrètes, davantage que dans le discours, que l’émotion fonctionne à plein. Ainsi, l’évolution de la haine, de la suspicion puis l’admiration d’un « corbeau » harcelant Joo-in de ses messages, élève le personnage en figure d’exemple. Un fil rouge faussement anodin incluant le facétieux personnage du petit frère explicite également la manière dont ces maux contaminent l’ensemble de la cellule familiale, mais là aussi transcendé par la joie de vivre et la bienveillance. Le film fut un « sleeper hit » inattendu en Corée du Sud, son message ayant réussi à toucher la jeunesse locale et en faire le premier succès commercial de Yoon Ga-eun. Assurément, nous n’aurons pas à attendre 6 ans pour savourer sa prochaine production.En salle le 6 mai





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