Un village est ravagé
par une épidémie de peste. La kunoichi Kagero accompagne une troupe de ninjas
envoyée sur place pour enquêter mais rapidement exterminée par Tessaï, un des
huit démons de Kimon. Kagero est sauvée in extremis de la mort par l’intervention
de Jubei Kibagami. Ce dernier, rônin solitaire, est contraint par Dakuan, un
agent du gouvernement, de combattre chacun des huit démons de Kimon avec l’aide
de Kagero. Jubei réalise progressivement que leur chef n’est autre que son pire
ennemi, Himuro Genma qui a pour dessein de prendre le pouvoir au Japon.
Avec son premier film La Cité Interdite (1987), Yoshiaki Kawajiri avait brillamment adapté le maître
de l’horreur littéraire japonaise Hideyuki Kikuchi. L’univers de ce dernier
servait idéalement l’imaginaire torturé, grotesque et romantique de Kawajiri
qui serait moins bien exploité dans ses travaux suivant néanmoins efficace
comme les OAV Goku Midnight Eye
(1989) et Cyber City Oedo 808 (1990).
Après avoir déployé ses visions horrifique dans le monde contemporain avec La Cité Interdite (et y être resté avec
la science-fiction de ses deux productions suivantes), le réalisateur se tourne
vers le Japon médiéval en tentant la fusion entre japanimation et chambarra
(film de sabre japonais). Ce croisement n’est pas forcément neuf et aura déjà
donné quelques grandes réussites comme L'Épée
de Kamui de Rintaro (1985) et où Kawajiri fut d’ailleurs animateur. Là où
le réalisateur innove, c’est en y convoquant justement le même bestiaire
horrifique que dans La Cité Interdite,
prétexte à façonner des adversaires terrifiants et indestructibles ponctuant
les nombreuses scènes de combat du film.
Le film s’inspire de la série des Ninpōchō (nouvelles
mettant en scène des ninjas) de Futaro Yamada et a pour héros Jubei, inspiré de
Jūbei Mitsuyoshi Yagyū, vrai et fameux samouraï de l’ère Edo au Japon. L’intrigue
s’inscrit également dans un Japon médiéval agité avec ses sociétés secrètes et
complot visant à renverser le Shogun des Tokugawa. Cette irruption du
fantastique fait ainsi la singularité du film tout en l’inscrivant dans un
contexte typique du chambarra mais les influences de Kawajiri sont plus vastes.
Ninja Scroll sort à l’époque où le wu
xia pian (film de sabre chinois) connaît un second âge d’or à Hong Kong – tout en
provoquant ses premiers frissons en Occident depuis les 70’s - sous la férule
de Tsui Hark (les mémorables Swordsman 2
(1992), L’Auberge du dragon (1992), Jiang-Hu (1993)) et le film en est fort
redevable tant dans sa construction très serial (où les combats font avancer le
film) que ses combattants aux aptitudes surnaturelles.
La progression de Ninja Scroll n’est donc pas si éloignée
de celle des meilleurs films de Chu Yuan (Le Sabre Infernal (1977) et Le Complot des clans (1977) en tête) dans les rencontres ludiques et mouvementées avec
des ennemis improbables. Néanmoins l’outrance du chambarra d’exploitation est
bien là avec des coups de sabre provoquant des geysers de sang et des bottes
secrètes reprises telle quelle des sagas Zatoichi
ou Baby Cart (l’adversaire s’extirpant
de son kimono pour attaquer Jubei au début du film reprend même l’ouverture de Baby Cart : L’Enfant massacre
(1972)). On pourrait même voir aussi une influence comics dans les musculatures
hypertrophiées de certains protagonistes masculins lorgnant sur les
super-héros.
Yoshiaki Kawajiri offre une somme brillante de tous ces
éléments disparates à travers plus atouts. La mise en scène virtuose fait de
chaque combat un sommet où l’on oscille entre respect du chambarra live et franche démesure fantastique. Le
duel face au sabreur aveugle dans la forêt de bambou où s’alternent travelling
frénétique, coups invisibles et un vainqueur qui se révèle à l’issue d’un
découpage brillant et une science rare du cadrage. Loin de cette finesse, la
seule brutalité s’invite dans la joute bourrine contre un colosse pouvant
changer sa peau en pierre et aussi l’épouvante avec cette femme serpent
expulsant les reptiles venimeux de son tatouage et ses parties intimes. L’érotisme
est d’ailleurs particulièrement marqué, là aussi dans sa dimension la plus
horrifique et machiste, que ce soit l’héroïne
Kagero proche plus d’une fois de subir les derniers outrages ou de ce moment
gratuit où un chef de clan honore avec ardeur une concubine soumise. Cette
outrance, ce grotesque et ce malaise ne sont là que pour appuyer le cauchemar
de ce monde barbare et ainsi mieux contrebalancer avec la facette romantique
inattendue du film.
Kagero est tout au long du film délestée de son humanité,
combattante asexuée pour son clan (elle se coupe d’ailleurs sa natte synonyme
de sa féminité et donc faiblesse lors de sa première apparition) et à l’inverse
repos du guerrier pour ses adversaires. Ce statut est à la fois une malédiction
avec son corps empoisonné et une arme par ce même élément qui lui permettra de
défaire un ennemi à retardement. Son attitude agressive envers un Jubei trop
protecteur exprime son trouble d’être enfin traitée en femme, une insulte et un
bonheur alors qu’elle découvre le sentiment amoureux. Kawajiri souligne cette
thématique dans l’action et des moments intimistes et contemplatifs – la furie
de l’ensemble ferait presque oublier les somptueuses compositions de plan, le
travail sur les couleurs et la recherche de certains décors - où la tendresse
stoïque de Jubei fait merveille face à la vulnérabilité contenue de Kagero.
Les
contraintes et motifs personnels qui les guident dans l’aventure (mission
forcée et vengeance pour Jubei, obéissance à son clan pour Kagero) cèdent ainsi
au souci de l’autre, avec en point d’orgue une déclaration d’amour qui naît à
la fois de l’offrande charnelle et de son refus grâce à un remarquable rebondissement.
Kawajiri fait d’ailleurs montre d’une belle cohérence en caractérisant son trio
de héros identiquement (et même dans le character
design) à ceux de La Cité Interdite :
un mentor fourbe et manipulateur ainsi qu’un couple dont le rapprochement doit
permettre la réussite de la mission. Face à la monstruosité de leurs
adversaires (voir de leurs « alliés » avec Dakuan), Kagero et Jubei
représente la seule vraie part d’humanité du film, tant dans les souffrances
endurées durant chaque combat que bien sûr dans le sentiment tendre qui les
rapprochera platoniquement.
Cette humanité face à la monstruosité, Kawajiri l’exprime
dans l’action lors du final dantesque à l’opposé des affrontements plus courts
du reste du film. Un enfer de flamme, d’eau et de métal se déchaîne tandis que Jubei
est balayé par un ennemi démoniaque et immortel. Kawajiri abandonne la
stylisation des scènes d’actions précédentes pour ne plus laisser s’exprimer
que la rage pure lors de ce moment insensé où Jubei assène l’infâme Himuro
Genma de coups de tête. Une conclusion en apothéose où le réalisateur est à son
sommet de puissance évocatrice barbare. On est marqué par ce spectacle plein de
bruit et de fureur (porté par un thème musical martial à souhait de Kaoru Wada)
dont n’est pas exclue une belle mélancolie. Le meilleur film de Yoshiaki
Kawajiri qui n’approchera ce sommet qu’avec son superbe Vampire Hunter D : Bloodlust (2000).
Sorti en dvd zone 2 français chez Manga Video et en bluray anglais
Un chambara flamboyant, violent et virtuose, qui m'avait profondément marqué à l'époque de sa découverte (du temps de la collection pionnière des VHS Manga video).
RépondreSupprimerPlastiquement, si Bloodlust tape encore plus haut, je le trouve un peu marqué par les concessions faites pour le public américain : https://elias-fares.blogspot.fr/2015/03/a-pocketful-of-japanime.html
E.
Je suis d'accord Bloodlust est un peu plus lissé et n'a pas le côté horrible et dérangeant de Ninja Scroll qui reste dans la continuité de La Cité interdite. Après c'est formellement somptueux dans son esthétique gothique et bien au-dessus de la première version des années 80. Sinon dans ton compte-rendu je suis plus client que toi sur Steamboy et Voyage vers Agartha ;-)
Supprimerhttp://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2015/12/steamboy-suchimuboi-katsuhiro-otomo-2004.html
http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2012/07/le-voyage-vers-agartha-hoshi-wo-ou.html
Pour l'avoir vu et revu, je n'ai rien de plus à écrire sur Steamboy, que je trouve aussi impressionnant que pas satisfaisant. Quant à Agartha, j'avais vraiment beaucoup aimé, et même si là encore ça pêche un peu par certains aspects non pleinement aboutis, il me reste bien en tête.
RépondreSupprimerE.