Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 10 janvier 2014

La Tunique - The Robe, Henry Koster (1953)


A Rome, le tribun Marcellus a gravement offensé Caligula, maître de la cité, en osant soutenir les enchères contre lui pour l'achat de l'esclave Démétrius. Pour le punir de cet affront, Caligula envoie Marcellus à Jérusalem. Il se débarrasse ainsi de son rival auprès de la belle Diane. Arrivé à Jérusalem, Marcellus fait crucifier Jésus, gagne sa tunique aux dés et perd la raison...

Suite à la baisse de fréquentation salle en ce début des années 50,  Hollywood invente le cinémascope, nouveau format destiné à démontrer toute la différence avec la télévision grâce à son image panoramique et se prêtant particulièrement aux superproductions. La Tunique sera le premier film tourné en cinémascope, amorçant avec Quo Vadis (1951) de Mervyn LeRoy le renouveau du péplum durant la décennie. Même s'il n'est pas dépourvu de qualités le film est très inégal. Déjà Henry Koster semble ne savoir que faire du cinémascope, sa mise en scène est particulièrement figée n'offrant jamais la profondeur et l'amplitude que permet le format, les longs tunnels de dialogues se succédant dans des décors de studio plus ou moins imposant et loin du faste qu’offriront d’autres titres une fois le genre relancé.

La scène de la crucifixion de Jésus sur le mont Golgotha ou encore le sauvetage final de Démétrius dans une prison romaine font ainsi particulièrement cheap, autant à cause du manque de talent de Koster que de la Fox dont la direction artistique n’offrant pas un écrin méritant d’être mis en valeur par le scope (la comparaison avec le luxueux Quo Vadis de la MGM sorti trois ans plus tôt est plutôt douloureuse). Péplum biblique oblige, le ton religieux se fait particulièrement pompeux et grandiloquent mais faute d’une imagerie évocatrice puissante pour l’accompagner ce choix finit par lasser.

Pourtant miracle (!) arrivé à mi-parcours ces multiples défauts finissent par servir peu à peu le film. Le manque d'ampleur donne en fait le ton intimiste adéquat à l’intrigue puissante du roman de Lloyd C. Douglas (auteur à qui l’on doit notamment Le Secret Magnifique adapté par John Stahl puis Douglas Sirk). On suit donc la rédemption du tribun Marcellus formidablement interprété par Richard Burton qui passe du romain arrogant et oisif au croyant exalté. 

Le traitement très juste infligé au personnage et sa lente déchéance rendent cette transformation crédible et poignante puisqu’au-delà de la question religieuse, c'est juste l'éveil et la prise de conscience d'un homme face aux injustices qui l'entoure. Le ton religieux exalté se fait donc plus prenant au fur et à mesure que Marcellus accepte la foi (même si on n’évite pas une dernière image ridicule) et sa métamorphose s'effectue lors d'un superbe combat au glaive avec un centurion lorsqu'il décide de défendre des villageois chrétien dont le contact l'a transformé.   

De la même façon que le fera Ben-Hur (1959) la figure de Jésus est omniprésente sans être concrètement présent à l'image et constitue la conscience et la culpabilité du héros.  Jay Robinson est la seule grosse tâche du casting en Caligula  qui cabotine tant qu'il peut mais on retiendra surtout la noblesse et la prestance de Victor Mature et Jean Simmons qui livrent de belles prestations. Le film connaitra une suite bien supérieure (tournée simultanément) et vrai classique du péplum avec Les Gladiateurs réalisé par Delmer Daves  qui sortira l'année.  Bien que sa place importante dans l’histoire du cinéma  n’en fasse pas un chef d’œuvre, loin s’en faut, La Tunique est une œuvre imparfaite mais méritant le coup d’œil. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Fox

jeudi 9 janvier 2014

Samsara - Ron Fricke (2013)


Tourné dans 25 pays, durant 5 ans, “Samsara” explore les merveilles de notre monde. C’est un voyage extraordinaire, une méditation sans paroles.

Samsara vient combler une longue attente pour les nombreux adorateurs du cultissime documentaire Baraka (1992), sorti près de vingt ans plus tôt. Filmé aux quatre coins du monde Baraka était un spectacle à la beauté et à l'ambition démesurée, offrant une réflexion sur les origines de l'humanité, l'avenir de l'homme, son rapport à la spiritualité et bien d'autres choses encore. Le film prêtait à de nombreuses interprétations car reposant sur la seule puissance évocatrice de l'image et notamment le montage sensitif et basé sur l’association d’idées. 

Des coins les plus reculés de la planètes en passant par les cités les plus surpeuplés et urbanisées, de la froideur mécanique des usines à la chaleur des communautés les plus primitives, des citadins les plus déshumanisé aux croyances les plus étranges et exaltées, des bâtiments ultra moderne aux vestiges du passé, le film était une splendeur visuelle de tous les instants.  Le tour de force technique était impressionnant avec les angles de prise de vues offrant une majesté inouïe aux images et où l'on devinait le degré d'implication et de danger exigé d’un Ron Fricke très inspiré du tout aussi fameux Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio sur lequel il fut directeur photo. 

Le rythme hypnotique, la photo une bande son fabuleuse de Michael Stearns et Dead Can Dance (dont le titre Host of Seraphim est indéracinable du film) avaient également contribués la splendeur du film. Un tel résultat avait exigé une somme d’effort considérable pour Ron Fricke et son équipe ayant parcouru le monde durant trois ans pour offrir ces images extraordinaire. La suite longtemps promise devait donc attendre presque deux décennies et un tournage tout aussi épique (ayant duré cinq ans et traversé 25 pays) avant de de permettre de voir Samsara en 2011 et 2013 en salle en France.

On retrouve toutes ces qualités dans ce nouveau film qui nous offre comme attendu des images à couper le souffle. On navigue entre presque dans le conte fée avec cette ouverture sur ce palais installé dans les hauteurs d’une montagne et le titre du film (Samsara signifiant  « ensemble de ce qui circule »  en sanskrit)  se justifie par ce début imprégné de mysticisme indien avec ces rituels, des visions et une atmosphère baignant dans l’imagerie bouddhiste. Après les origines de l’homme, c’est au cycle de la vie que souhaite nous convier Ron Fricke à travers ses images (le début et la fin étant similaires pour signifier cette approche. 

Le spectacle est envoutant, les paysages urbains offrant des panoramas hypnotiques (que ce soit le sentiment fourmilière en ébullition lors de ces plongées sur des autoroutes tentaculaires ou l’aspect de lucioles démultipliées quand ce monde urbain est noyé dans une nuit de néons) et presque futuriste. On a parfois le sentiment de carrément se trouver sur une autre planète grâce aux cadrages impressionnants de Fricke lorsqu’il pénètre dans l’intimité de temples sacrés ou obtient une profondeur de champ inouïe  en capturant l’infinité et le mystère de certain lieux visités (on pense à ce toit tout en draperie aux couleurs vive voletant à perte de vue).

Samsara n’égale cependant pas Baraka par manque de subtilité dans son message. Baraka laissait était une invitation à l’abandon, laissant totalement naître l’émotion d’images dont la magie était pour l’essentiel captée sur le vif, saisissant chaque moment impromptu à travers sa caméra. Le message naissait de l’association de ces images même si bien sûr Fricke possédait un plan général de son film. 

Ici le message prime et guide les images, ce qui donne une rare lourdeur dès que l’ensemble se veut engagé. La chaîne de l’alimentation allant de l’élevage cruel de volaille en batterie (scène complètement reprise de Baraka d’ailleurs) jusqu’au rayon charcuterie et les fast-foods n’est pas très fine notamment. Il en va de même sur la dénonciation du culte du corps avec cet enchaînement entre automate au regard vide mais si proche de l’humain dans leur conception avec des bimbos dansant en maillot de bain mais guère plus habitées. 

Entre les deux, un insert d’obèse pour bien appuyer sur l’imperfection provoquée par les dérives de l’homme moderne après avoir fait admirer les corps nus et libérés d’autochtones de divers contrées. La grâce n’est pas absente dans cet optique (la danse dans la cour de la prison) mais on tombe à côté le plus souvent par surlignage tel cette homme se maquillant et simulant les mutilation en reprenant les peintures tribales. Un fond simpliste qui fait de Samsara un livre d’images magnifique, superbement mis en scène (le format 70 mm fait son petit effet) mais loin de l’aura de son prédécesseur voir de ses avatars dans la fiction comme l’excellent The Fall (2006) de Tarsem.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP



mardi 7 janvier 2014

Un monde pour nous - Say Anything..., Cameron Crowe (1989)

Eternel optimiste, Lloyd Dobler ne souhaite qu'une chose dans la vie : conquérir le cœur de Diane Court, jeune fille resplendissante et inaccessible. A la surprise générale, Diane répond aux avances de Lloyd. Mais le père de celle-ci, un homme divorcé et possessif, n'approuve pas la relation naissante entre les deux adolescents. Lloyd va comprendre que pour gagner définitivement le cœur de Diane, le pouvoir de l'amour n'est pas suffisant.

Beau premier film de Cameron Crowe dont le ton oscille entre la tonalité de teen movie de ses premiers scripts comme Ça chauffe au lycée Ridgemont (1982) ou The Wild Life (1984) et les questionnements existentiels de jeunes adultes de Singles (1992). On sent déjà toute la tendresse du réalisateur dans ce film initial tout en finesse. C'est la remise des diplômes dans un lycée de Seattle, un moment où l'on fait ses adieux à ses camarades et s'interroge sur leur avenir. Diane Court (Ione Skye) est la major de la promotion et a sacrifié ses années d'insouciance pour atteindre son but puisqu'elle a obtenu une bourse pour une université anglaise.

 A l'inverse Lloyd Dobler (John Cusack) est un peu perdu et ne sait que faire une fois le lycée terminé. Tout au oppose les deux personnages, Diane vivant dans une banlieue pavillonnaire cossue avec son père à l'écoute de tous ses désirs quand Lloyd est hébergé par sa sœur mère célibataire dans un cadre bien plus modeste. Pourtant Lloyd fou amoureux de Diane va tenter sa chance et contre toute attente elle va accepter son invitation pour se rendre à une fête.

Malgré cette opposition, Cameron Crowe reste fin et ne tombe pas dans la caricature, ne forçant par l'imagerie du milieu privilégié de Diane comme celui de Lloyd modeste sans forcément être sordide. Cette subtilité amène parfaitement les questionnements du film soulevé dès cette séquence de fête et e premier rendez-vous. Diane se confronte presque pour la première fois à cet environnement lycéen dont elle est restée à distance avec les blagues de potaches, les chagrins amoureux et les beuveries, découvrant ainsi d'attachant camarades auxquels prise avec lesquels elle n'a jamais cherché vraiment à sympathiser.

C'est l'occasion de prendre conscience qu'elle a un peu raté cette jeunesse et se rapprocher du timide Lloyd. John Cusack en jeune amoureux emprunté au débit hésitant est très attachant et Ione Skye (qui n'a malheureusement pas fait grande carrière par la suite contrairement à son partenaire) dégage un charme fou et une présence lumineuse. L'amitié puis la romance entre les deux personnages est l'occasion d'une confrontation sociale où le père (John Mahoney) de Diane va finir par s'opposer à cette relation. Ainsi lors d'une scène de dîner les aspirations floues de Lloyd feront pâles figures face à l'avenir tout tracé de Diane, créant un moment gênant et une cruelle condescendance vis à vis de Lloyd.

Crowe privilégie pourtant l'esprit libre et aventureux de Lloyd (proche de son propre parcours) et va progressivement dévoiler les bases douteuses de la réussite annoncée de Diane avec les agissements douteux de son père. Diane remettra ainsi en cause ses sacrifices passés et le rapport à son père, là aussi Crowe évitant là une fois encore la caricature.

Loin d'être un tyran, John Mahoney incarne ici un père aimant et complice qui même dans la facette plus sombre que l'on découvrira est dévoué à sa fille. Le conflit évite le pathos et est finalement une manière de grandir pour la trop sage Diane, le jeu intense mais mesuré d’Ione Skye amenant parfaitement cette facette.

L'histoire d'amour offre de jolis moments et une bel alchimie entre les deux jeunes acteurs dans des moments anodins et au romantisme feutré : Lloyd apprenant à Diane à conduire, celle-ci tombant sous le charme par un instants tout simple où Lloyd lui évite de marcher sur des morceaux de verre ou encore cette première étreinte voyant John Cusack tremblotant d'émotion. Sans doute le meilleur film de Cameron Crowe avec Presque célèbre (2000), celui où l'émotion est la plus juste et sobre, loin du trop-plein et de la mièvrerie qui entache parfois d''autres réussites sympathique comme Jerry Maguire (1996) ou Rencontres à Elizabethtown (2005)

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

lundi 6 janvier 2014

Femme aimée est toujours jolie - Mr. Skeffington, Vincent Sherman (1944)


Fanny Trellis, la femme la plus séduisante et la plus courtisée de tout New York, est mariée par simple intérêt à Job Skeffington, homme d'affaire juif plus âgé qu'elle. Elle s'abîme dans la mélancolie lorsqu'elle perd son frère à la guerre, le seul être qu'elle ait jamais aimé. Bientôt son mari la quitte. Esseulée, Fanny se met à multiplier les soirées mondaines et les amants.

Mr. Skeffington est un des rôles emblématiques de la figure de garce capricieuse que Bette Davis su si bien jouer dans des films aussi mémorables que L'insoumise (1939). Elle pousse très loin cette figure dans le film, sa prestation outrée étant peut-être lié au drame personnel qu'elle vit parallèlement avec la mort accidentelle de son époux Arthur Farnsworth, Mr. Skeffington étant le film tourné à la suite de cette tragédie. Le tournage ne sera pas sans heurts bien qu'elle y soit dirigée pat Vincent Sherman qui fut un temps son amant. Bette Davis incarne donc ici la belle et narcissique Fanny Trellis, la femme la plus courtisée de New York et dont tous les hommes se disputent les faveurs.

Cette facette est d'abord montrée dans son aspect le plus comique avec ce hall d'entrée constamment encombré de prétendants balourd. Cela nourrit l'égo de Fanny ravie de cette adulation, cette tare se prolongeant à son frère Trippy (Richard Waring), viveur dépensier et inconscient. La réalité les rattrape pourtant lorsque Job Skeffington (Claude Rains) patron de Trippy, les avertit des malversations de ce dernier. Par chance Skeffington tombé sous le charme de Fanny va l'épouser et annuler la dette. Trippy jaloux et outré s'engage alors pour la guerre 14-18.

Bette Davis est épatante, apportant de nouvelle nuances à un type de personnage qu'elle a déjà incarné. Fanny est ici cruelle et égocentrique sans même s'en rendre compte, totalement consacrée à sa propre personne et jamais naturelle. Tous ces gestes et paroles ne sont que minauderies et séduction, le regard toujours aguicheur et en quête d'admiration.

L'actrice malgré son charme était consciente de ne pas être l'incarnation de beauté éclatante supposé figurer son personnage mais son jeu maniéré est parfaitement étudié, ses afféteries caractérisées avec brio par la sophistication de ses tenues et coiffures. La mise en scène de Sherman, la photo délicate d’Ernest Haller offrent aussi un écrin idéal propre à magnifier l'actrice avec notamment une première apparition mémorable et l'idée de ce tableau reflet puis souvenir de son éclat dont l’image plane constamment.

Les comportements expansifs ne semblent ici que dissimuler l'hypocrisie et le personnage le plus sincère sera donc Claude Rains qui campe un Mr Skeffington sobre et discret, son amour s'exprimant dans une retenue à l'opposé des prétendants aux déclarations spectaculaire qui ravissent Fanny. Conscient que celle-ci ne l'a sans doute pas épousé par amour, il va également déchanter en constatant que ce narcissisme se prolongera dans le quotidien du couple. Lorsqu'elle apprend qu'elle est enceinte, Fanny ne se soucie ainsi que des dégâts physiques de son futur état plutôt que du bonheur d'être mère, continue à recevoir les louanges de ses admirateurs...

Le scénario gère excellemment la notion du temps qui passe, l'égoïsme de Fanny semblant même la protéger de l'outrage des ans et son immaturité pouvant s'affirmer sans complexe puisqu'elle a éloigné mari et enfant pour prolonger sa folie adolescente. Lorsque la maladie fait soudainement paraître son âge voire au-delà la déchéance sera cruelle et lui rappellera tous ces errements passé. C'est quand arrive ce moment que l'on se demande s'il fallait bien 2h25 pour raconter cette histoire tant l'épilogue rédempteur est d'une rare lourdeur.

Bette Davis si juste jusque-là en fait des tonnes grimée et si l'émotion fonctionne pour exprimer l'écart entre ses manières inchangées et son physique décrépis, les situations le surlignent avec si peu de subtilité qu'elles finissent par lasser. La cruelle scène de dîner où les anciens prétendants ont un mouvement de recul face à celle qui fut l'objet de leur affection était suffisamment forte pour ne pas en rajouter avec carrément les bouts de perruques qui se détachent dans une autre séquence.

En voulant rendre la chute à la hauteur de l'arrogance passée, le scénario en fait un peu trop et on a l'impression que Bette Davis fait son numéro (son maquillage grossier semblant par moment échappé de La Vie Privée d'Elisabeth d'Angleterre (1939)) alors qu'il y avait une belle prise de risque (elle y gagnera une nouvelle nomination à l'Oscar). Du coup les tant attendue retrouvailles finales laissent presque froid et ajoute encore une touche de pathos avec une astuce assez malhonnête pour préserver l'égo pas tout à fait éteint de son héroïne. Un beau mélodrame qui s'égare un peu par manque de finesse dans sa dernière partie, dommage.

Sorti en dvd zone 2 anglais et zone 1 et doté de sous-titres français

samedi 4 janvier 2014

Happy Together - Cheun gwong tsa sit, Wong Kar Wai (1997)


Ho Po-wing et Lai Yiu-fai sont originaires de Hong Kong. Un jour, ils décident de partir quelque peu à l'aventure, très loin, là-bas, en Amérique du Sud. Presque à l'autre bout du monde. Ils s'aiment parfois, se querellent souvent et se quittent, irrémédiablement. Pour mieux se retrouver, et repartir à zéro, comme ils tiennent tant à se le rappeler.

Avant Happy Together, Wong Kar Wai se sera souvent plu à filmer la mélancolie de la fin d’une rupture ou l’exaltation d’un sentiment amoureux naissant, condensant même les deux de manières conceptuelle dans son film le plus magique, Chungking Express (1994). Par contre pour de ce qui se situe entre les deux à savoir l’histoire d’amour en elle-même, le cinéaste se montrait d’une étonnante pudeur. La fin et le début d’un amour figurent des ambiances bien précises se prêtant bien au à l’imagerie stylisée et au ton introspectif si cher à Wong Kar Wai quand l’illustration d’un amour bien vivant, concret et dévorant réclamait une mise à nu à laquelle il se refusait jusqu’alors. La vraie passion Wong Kar Wai la filmerait avec Happy Together et, bien conscient des artifices derrière lesquels il se cachait auparavant il prendrait de nombreux risques dans sa vision.

S’abandonner à la passion c’est souvent s’aventurer en terre inconnue et prenant pour base le roman The Buenos Aires Affair de Manuel Puig, Wong Kar Wai quitte l’urbanité de Hong Kong qu’il connaît si bien pour un tournage en Argentine. Autre risque, faire de son histoire d’amour une relation homosexuelle, cette facette restant un grand tabou de la société et du cinéma de Hong Kong. A la même époque ce tabou était d’ailleurs questionné par le réalisateur Stanley Kwan qui parallèlement à son coming out signait le documentaire Yang ± Yin (1996) où il s’interrogeait sur la confusion des genres et des sexes dans un cinéma de Hong Kong imprégné d’une tradition du travestissement. 

De même Tsui Hark dans sa relecture du conte traditionnel chinois des amants papillons avec The Lovers (1994) réintroduisait subtilement cette confusion des genres où l’émoi amoureux se manifestait avant que les héros sachent qu’ils n’étaient pas du même sexe. Happy Together est donc une sorte d’aboutissement de ce questionnement dans la société hongkongaise mais que Wong Kar Wai détache de la symbolique et du mythe pour l’inscrit dans une vraie réalité contemporaine. La trame ne bloque pas forcément sur la question cependant et rend cette histoire d’amour universelle.

Ho Po-wing (Leslie Cheung) et Lai Yiu-fai (Tony Leung Chiu-wai) sont deux expatriés hongkongais parti à l’aventure en Amérique du sud et dont le couple se brise à leur arrivée à Buenos Aires. L’intrigue se rythmera au fil de leurs séparations et ruptures, Wong Kar Wai faisant fonctionner ici cette relation tumultueuse sur le mode de la frustration et annonçant le traitement radical de In the mood forlove (2000). Si dans ce dernier ce sont les conventions qui amèneront retenue dans la romance, Happy Together (et on saisit d’autant mieux le double sens du titre) repose lui sur l’attraction/répulsion permanente de ses deux amants, seul l’ouverture montrant une réelle étreinte entre eux.  

Ho Po-wing, homme enfant boudeur, mène la vie dure à Lai lorsqu’ils sont ensemble mais semble totalement démuni et vulnérable loin de lui. Lai est bien plus taciturne, ne laissant rien paraître de ses sentiments par une attitude renfrognée mais est pourtant totalement dévoué à Ho Po-wing et toujours prêt à le secourir malgré ses écarts.

Entre rancœur, caprice et jalousie, Ho Po-wing et Lai ne sauront jamais s’aimer, ou du moins se montrer leur amour au même moment. Une incompréhension due aux minauderies de l’un comme de la réserve de l’autre alors que chaque geste, regard et attitude trahi leur passion réciproque. Acteurs fétiches de Wong Kar Wai, Leslie Cheung et Tony Leung Chiu-wai sont fabuleux, au sommet de leur photogénie et offrant des prolongements/variante de personnages qu’ils ont déjà incarnés chez l’auteur avec une fragilité plus prononcée. Pathétique, infantile et vibrante,  cette romance se conjugue pour Wong Kar Wai entre une universalité des situations et l’originalité de leur mise en image.
Loin du filmage urgent de ses films de Hong Kong (ceux aux cadres contemporains du moins, Les Cendres du temps (1994) étant assez différent), Wong Kar Wai opte ici pour un style lent et contemplatif. 

Ces fameux effets de dilatations du temps ne fonctionnent ici que sur les plans d’ensemble faisant défiler les jours et les nuit de Buenos Aires. Sinon il fige les corps dans des compositions de plans fouillées où les amants sont comme prisonniers de leurs contradictions et incapable de se rapprocher (Lai et Ho Po-wing s’attendant à tour de rôle dans l’appartement).

Cette imagerie se fait plus heurtée lors des scènes de dispute où les confrontations sont en fait les scènes d’amour que l’on ne verra jamais et filmées comme telle (Lai se rendant dans la chambre d’hôtel de Ho Po-wing) tandis que les vrais moments tendre potentiels son désamorcés (Ho Po-wing tentant un vain rapprochement en voulant dormir contre Lai). La photo de Christopher Doyle alterne entre couleur ensoleillée et noir et blanc grisonnant,  aucun des deux ne signifiant une romance plus passionnée mais cherchant à capturer l’état d’esprit des protagonistes et plus particulièrement Lai qui nous sert de narrateur. 

L’atmosphère est donc  très différente des autres films de l’auteur qui opte ici pour un récit linéaire. Tout comme il s’attardait sur des lieux grouillant et commun de Hong Kong pour privilégier son approche intimiste, Buenos Aires est loin de toute vignette touristique pour Wong Kar Wai qui magnifie pourtant la ville. Petites ruelles, arrière-cours et cuisine enfumées peuplée d’émigrant chinois composent ainsi la vision de l’auteur qui ne cède au grandiose que pour filmer les Chutes d'Iguazú où le final sur un phare. On l’avait vu avec le désert des Cendres du temps et le final d’In the mood for love le confirmera, les grands espaces sont pour Wong Kar Wai un lieu d’oubli et de nostalgie où l’on vient noyer son chagrin, repartir à zéro. C’est dans ce même usage qu’apparaissent ces cadres naturels grandioses ici.

Pour Wong Kar Wai, les prémisses de la romance sont merveilleux (Chungking Express), son souvenir magnifié (pratiquement tous ses autres films) mais son expression n’est que frustration et chagrin. In the Mood For Love, dans une veine plus feutrée mais tout aussi envoutante ne dira pas autre chose. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP


jeudi 2 janvier 2014

La Tempête qui tue - The Mortal Storm, Frank Borzage (1940)

Une famille allemande, unie et heureuse, se trouve divisée à l'avènement du national-socialisme. Le père, professeur de faculté et savant renommé, la mère, et Martin, un jeune paysan ami de la famille, sont pour la paix. Les deux fils et Fritz, le fiancé de Freyda, sont tentés par l'aventure hitlérienne.

Frank Borzage réalise avec The Mortal Storm un des premiers films hollywoodien fustigeant le régime nazi, alors que la guerre fait rage en Europe et que les Etats-Unis ne sont pas encore engagés dans le conflit. L'opinion publique est contre une entrée en guerre, soutenue par la politique isolationniste du gouvernement et dans un premier temps Hollywood suit cette logique malgré quelques tentatives plus timides de film politisée. Les patrons de studios de confession juive comme Louis. B Mayer et les émigrants germaniques ayant fui le nazisme travaillant désormais dans l'industrie vont pourtant peu à peu faire évoluer la tendance. C'est ce contexte plus favorable qui amènera la MGM à adapter le roman de Phyllis Bottome, active militante antinazie aux Etats-Unis. Malgré quelques maigres précaution (le fait une le récit se déroule en Allemagne dit avec parcimonie tout au long du film même si c'est évident pour le spectateur, les protagonistes persécutés par les nazis qualifiés de non-aryens et pas de juifs) le film s'avère puissamment virulent envers le régime hitlérien et entraînera l'interdiction par Goebbels de tous les films MGM en Allemagne. Le film échappe cependant en tout point à l'œuvre de propagande grâce à la sensibilité de Frank Borzage qui inscrit parfaitement ses thèmes à un cadre contemporain, lui qui avait déjà situé certains de ses plus beaux mélodrames en Allemagne avec Et demain ? (1934) et Trois camarades (1936) où l'on retrouve déjà Robert Young et surtout Margaret Sullavan.

Le film s'ouvre sur ce qui sera son seul moment de communion, où tous les personnages partageront bonheur et complicité. La réunion se fait intime mais aussi plus vaste à l'échelle de ce village des Alpes allemandes pour célébrer les soixante ans du Professeur Roth (Frank Morgan), aimé et respecté de tous. Toute cette ouverture chaleureuse évoque un paradis perdu, symboliquement avec visions aériennes du village semblant issues d'une boule à neige et bien sûr l'union de la famille du professeur et l'attachement de ses élèves et collègues lors de l'hommage qu'ils lui rendent au sein de l'école.

 Ces lieux d'échanges serviront bientôt la division, Borzage amorçant cette séparation lors du dîner d'anniversaire interrompu par l'annonce de l'élection d'Hitler en tant que chancelier. Les garçons de la famille (Robert Stack et William T. Orr) et le fiancé Fritz (Robert Young) se ruent sur le poste de radio pour écouter sa première allocution tandis que Roth, sa femme et sa fille Freyda (Margaret Sullavan) et l'ami de la famille Martin (James Stewart) demeurent à leur place.

Cette réaction différente face à la nouvelle va ainsi laisser éclater à cette échelle modeste les futurs conflits du film. Par son attitude mesurée, James Stewart tranche immédiatement avec un enthousiasme qui se fait accusateur chez les convaincus et exprime d'emblée l'adhésion extrémiste exigée par le parti nazi où tout opinion divergentes est une trahison. On assiste ainsi progressivement à la mise en place de ce régime, par détails qui se font de plus en plus envahissant (le heil Hitler pour se saluer en tous lieux) et les lieux vus en début de films devenant soudain irrespirables pour nos héros. L'université voit son rôle bafoué par l'idéologie nazie reniant la science si elle contredit la supériorité génétique aryenne, le foyer est abrite désormais les nouveaux "amis" des fils et l'uniforme nazi se fond dans le quotidien.

Borzage par cette intrusion exprime à l'échelle du village le basculement tragique que vit l'Allemagne, les comportements les plus abjects étant désormais la norme (terrible passage à tabac de l'instituteur). Le drame et la mise au banc des personnages peuvent ainsi se dévoiler dans ce contexte brillamment introduit. Nos héros sont toujours présentés dans leurs individualités quand les nazis ne semble qu'une entité collective opaque suivant l'idéologie comme des automates.

Le procédé se répète sans cesse, le professeur Roth assumant ses idées face à sa classe en uniforme, Martin attendu par la milice après avoir accompagné Freya et ce glaçant moment où il se sent isolé avec elle dans la taverne lorsqu'ils sont les seuls à ne pas entonner le bras levé le nouvel hymne allemand avec ferveur. Les personnages paraissent toujours être de frêles silhouette face à un mur froid et intolérant qui les domine (l'entrevue de Roth et son épouse dans une salle d'interrogatoire sombre) et ce n'est que lorsqu'ils sont isolés que les nazis retrouve un semblant de conscience comme Fritz se déridant pour aider Freya à voir son père emprisonné où le final où Robert Stack ouvre enfin les yeux.

Seuls étincelles d'humanité dans ce cauchemar, le couple James Stewart/Margaret Sullavan (réunis cette même année dans The Shop Around the Corner plus apaisé mais pas si éloigné sous sa légèreté) est magnifique d'alchimie et d'émotion contenue, laissant enfin s'exprimer leur sentiments alors tous leurs amis s'endurcissent dans un fanatisme sans attache. La passion que sait si bien exprimer Borzage offre ainsi de superbes moments où les détails et objets sont plus évocateurs que les mots d'amour (le verre des mariés) interrompus par le danger si ce n'est dans les instants où le drame explose.

Le premier "Je t'aime" se dit ainsi avant l'ultime départ et les amoureux n'auront réellement le temps de se regarder et d'échanger qu'au moment d'une terrible séparation. La caméra retraverse la demeure familiale en conclusion avec les échanges des jours heureux en échos pour bien nous signifier que tous ces rires ne pourront rester qu'à l'état de souvenirs pour le pays si rien change. Borzage alerte sur la tempête en marche dans cette œuvre somptueuse par l'humain plus que par le message lourdement appuyé.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner