Figure emblématique de la revue Positif où il officie depuis cinquante ans, intervieweur hors-pair
et intime de grands cinéastes auxquels il a consacré nombre d’ouvrages majeurs
(Stanley Kubrick, John Boorman, Elia Kazan ou encore Francesco Rosi), Michel
Ciment est par sa passion et érudition un incontournable du paysage critique
français. En 2008 son amie Simone Lainé lui consacrait un documentaire, Le Cinéma en partage où suivit dans ses
différentes activités (radio, interview, festival de Cannes) Ciment évoquait
son parcours mais aussi sa vision de la critique. Le tout était également
entrecoupé d’interventions de collaborateurs, amis et cinéastes (Wim Wenders,
Quentin Tarantino, Joel Coen…) témoignant leur reconnaissance à Michel Ciment
souvent parmi les premiers à saluer leur talent mais aussi interlocuteur précis
et incisif capable de tirer d’eux par ses connaissances des
éléments rarement évoqués ailleurs. Le documentaire était intéressant mais par
sa courte durée de 52 minutes survolait sans doute trop les choses et ce livre
vient en offrir un complément idéal. Sur cette base le livre ne prend pas une
tournure de mémoires/testament, Michel Ciment toujours aussi actif ne pouvant
prendre le temps de la rédaction d’un ouvrage rédigé par lui seul, mais aussi
sans doute trop pudique pour l’introspection que nécessiterait un tel exercice
(on en apprend très peu sur sa vie personnelle sorti de l’axe du cinéma). Le
livre constitue ainsi un long entretien mené par son collaborateur et ami de Positif N.T. Bihn où seront explorées
toutes les pistes esquissées par le documentaire.
Michel Ciment se lance dans la profession critique à une époque
de mutations cinématographiques, entre la fin de l’âge d’hollywoodien, l’avènement
des nouvelles vagues à travers monde ou
le grand cinéma italien. Le gout de Michel Ciment naît dès l’adolescence à
travers le cinéma populaire mais le bouleversement et ce qui lui donne l’envie
d’écrire sur le cinéma sera la découverte de
Hiroshima mon amour (1959) d’Alain
Resnais qu’il vit comme une véritable révolution. Le goût d’écrire sur le
cinéma naît dès cette époque et parallèlement à ses études il contribue déjà à
certaines revues comme Ciné-Textes et c’est en voulant défendre
l’alors vilipendé Le Procès d’Orson
Welles qu’il se décide à adresser son premier texte à Positif qui le publie le mois suivant. Ciment s’applique ainsi à
expliquer la spécificité et l’esprit de la revue, la manière dont son contenu et
la mouvance de sa rédaction s’agençait parfaitement à sa vision du monde. L’un
des leitmotivs du livre sera ainsi souvent associé au mouvement surréaliste
dont l’ouverture et la curiosité au-delà des dogmes sera l’adage de Ciment et
de Positif. Si le critique et la
revue ont parfois pu de son propre aveux parfois passer à côté d’un auteur
majeur en devenir, ce sera de toute bonne foi et par gout plus que pour suivre
une mode où un dogme du moment. Ciment raconte ainsi comment il contribua à distendre
la guerre entre Positif et Les Cahiers du Cinéma en vantant les
mérite des films de Hawks ou encore Hitchcock révérés par les seconds.
Les Cahiers du Cinéma composés de cinéastes en devenir marquant leur territoire s’illustrèrent ainsi par des sentences que Ciment dénonce avec justesse. Le plus mauvais film d’un auteur sera toujours plus passionnant que le bon film d’un artisan affirme Les Cahiers… Ciment sort l’exemple accablant du Ali Baba et les Quarante voleurs de l’auteur Jacques Becker que l’on aurait bien du mal à trouver meilleur que La Vérité sur bébé Donge signé Henri Decoin, un artisan de cette qualité française si exécrée par Truffaut, Godard et consort… Le pire reste évidemment le dénigrement du cinéma anglais par Les Cahiers auxquels Ciment rappelle l’existence de Michael Powell, Caroll Reed, David Lean ou toute l’école du Free Cinema contemporaine de la Nouvelle Vague. Ciment semble toujours vouloir rester au-dessus de ses figures imposées d’une certaine critique française (on aborde aussi en filigrane le terrain politique avec ce même aveuglement sur certaines personnalités communistes de l’époque niant l’évidence qu’elle connaissaient pourtant des dérives du régime) et l’on ressent vraiment cela par le paysage hétérogène (géographique, stylistique, dans les genres) des figures défendues par la revue au fil des décennies : Claude Sautet, Stanley Kubrick, John Boorman, Theo Angelopoulos. Si Les Cahiers et ses soubresauts successifs est un objet passionnant pour l’histoire de la critique, Positif a le mérite d’une cohérence plus satisfaisante pour le cinéphile avide de découvertes.
Les Cahiers du Cinéma composés de cinéastes en devenir marquant leur territoire s’illustrèrent ainsi par des sentences que Ciment dénonce avec justesse. Le plus mauvais film d’un auteur sera toujours plus passionnant que le bon film d’un artisan affirme Les Cahiers… Ciment sort l’exemple accablant du Ali Baba et les Quarante voleurs de l’auteur Jacques Becker que l’on aurait bien du mal à trouver meilleur que La Vérité sur bébé Donge signé Henri Decoin, un artisan de cette qualité française si exécrée par Truffaut, Godard et consort… Le pire reste évidemment le dénigrement du cinéma anglais par Les Cahiers auxquels Ciment rappelle l’existence de Michael Powell, Caroll Reed, David Lean ou toute l’école du Free Cinema contemporaine de la Nouvelle Vague. Ciment semble toujours vouloir rester au-dessus de ses figures imposées d’une certaine critique française (on aborde aussi en filigrane le terrain politique avec ce même aveuglement sur certaines personnalités communistes de l’époque niant l’évidence qu’elle connaissaient pourtant des dérives du régime) et l’on ressent vraiment cela par le paysage hétérogène (géographique, stylistique, dans les genres) des figures défendues par la revue au fil des décennies : Claude Sautet, Stanley Kubrick, John Boorman, Theo Angelopoulos. Si Les Cahiers et ses soubresauts successifs est un objet passionnant pour l’histoire de la critique, Positif a le mérite d’une cohérence plus satisfaisante pour le cinéphile avide de découvertes.
Un autre point passionnant sera le rapport de Michel Ciment
aux cinéastes et la relation complexe se nouant avec le critique. S’autorisant
un vrai rapprochement voir une amitié avec les cinéastes qu’il admire, il doit
aussi savoir s’en détacher tout en s’en expliquant aux intéressés lorsque leurs
œuvres déclinent et qu’il n’est plus aussi ardent à les défendre. Il en profite
pour égratigner les collègues ayant leurs grilles de lecture toutes faites et
toujours du bien à dire quel que soit la qualité de la production de « l’auteur ».
Les passages avec les grands cinéastes auxquels il consacra des ouvrages et/ou
des documentaires sont captivant notamment l’apprivoisement de longue haleine
de Stanley Kubrick dont il deviendra un des interlocuteurs privilégiés pour un
livre référence le concernant. On aura d’autres moments très intéressant aussi
du même ordre concernant Elia Kazan, Mankiewicz et Billy Wilder tous trois
véhiculant d’ailleurs un autre leitmotiv du livre à savoir la culture juive
et/ou associée à la Mitteleuropa qu’on peut associer à ces cinéastes. Les
persécutions, malheur et pertes douloureuses amène (surtout chez Wilder) amène
chez eux un mélange de raffinement et de terrible lucidité voir cynisme sur le
monde qui rend leurs films brillamment cinglants.
Enfin Michel Ciment s’attarde sur certains aspects de la vie
de critique. On y évoquera notamment les bons et mauvais côtés des festivals,
ses expériences de jury et aussi les évolutions et spécificités des
manifestations les plus célèbres comme Cannes ou la Mostra de Venise. Le gout
de la polémique et le ton sans langue de bois (les éditos rageurs où il n’hésite
pas à invectiver les confrères sont encore légion dans le Positif d’aujourd’hui) est savoureux et nombres de personnalités
sont égratignées (l’égo et l’absence de générosité de certains grands cinéastes
entre eux comme François Truffaut taisant le nom de Sautet aux américains
curieux alors que sa recommandation aurait lancé la notoriété internationale de
son ami). La conclusion plus didactique exprimera les vertus essentielles du
critique mélange de sens de l’observation, de culture (la formation vaste allant du contact de Deleuze ou la connaissance de la culture anglo-saxonne l'aura remarquablement servit) et de curiosité où l’on
retrouve une nouvelle fois nombre d’éléments qui font tout l’intérêt de Positif. C'est une vision de passeur jamais enfermé dans sa tour d'ivoire de savoir et qui souhaite le faire partager de la manière la plus accessible possible. Un ouvrage passionnant (et
encore je n’ai pas évoqué toutes les réflexions pointues sur les cinéastes des
pays de l’est) dont la forme fait qu’il se dévore d’une traite, à la fois
témoignage, portrait et panorama de l’évolution de la critique au fil des
décennies.
Paru aux édition Rivages et en plus complété du documentaire originel en dvd. Cela fait parfois doublon au niveau des propos de Michel Ciment sur certains points mais l'intervention des cinéastes et collaborateur apporte un plus bienvenu.


































