Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 5 avril 2022

Typhoon - Tai feng, Pan Lei (1962)


 Un gangster se réfugie au mont Ali accompagné d'une petite fugueuse qui se fait passer pour sa fille. Il séduit une femme alcoolique et frustrée, puis une jeune aborigène. Mais la police le traque toujours.

Typhoon est un classique oublié du cinéma taïwanais des années 60. Le film est longtemps resté dans l’ombre du fait que la carrière de son réalisateur Pan Lei s’est faite en grande partie à Hong Kong au sein des productions Shaw Brothers. Son parcours le destinait d’ailleurs à une œuvre détonante, lui né au Vietnam et partagé entre des origines chinoises par son père et franco-vietnamienne par sa mère. Cela l’amène à développer une sensibilité singulière qui se ressent à la fois dans le contenu et les coulisses de production de Typhoon. Le film se démarque par le fait de bénéficier de la liberté des productions en langue taïwanaise, tout en étant tournée en mandarin, langue dans laquelle les films sont plus ouvertement commerciaux et soumis à la censure dans une logique de propagande. Pan Lei lui creusé le sillon d’une œuvre plus personnelle, notamment en adaptant à l’écran ses propres romans ce qui sera de nouveau le cas pour Typhoon. Le film va bénéficier d’un concours de circonstances heureux lorsqu’une société de production va se retrouver en manque de films à présenter en festival et va donc accepter de le financer sans trop fortement dénaturer le récit de Pan Lei. 

L’histoire met en scène des personnages s’imaginant marqué par le destin. Chun-li (Hong Mu) est une épouse en pleine dépression dans l’isolement des montagnes d’Alishan où son époux est en charge de la station météorologique et mène des recherches scientifiques. Le gangster Da-hao (Ching Tan) fraîchement sorti de prison va être le témoin d’une rixe dont il pense être accusé et craint déjà d’être à nouveau emprisonné. Dans sa cavale il va croiser la route d’une fugueuse de sept ans délaissée par sa mère qu’il va faire passer pour sa fille pour donner le change. Tous vont se retrouver dans la cabane isolée où vit Chun-li et son époux, laissant les passions se déchaîner. Pan Lei tisse une frontière très poreuse entre le bien et le mal à travers des protagonistes dépassés par leurs émotions, marqués par leur passé douloureux.

Da-hao se montre ainsi paradoxalement un père plus attentif et aimant pour la fillette que le peu que l’on a aperçu de sa vraie mère. Chun-li voit dans l’allure virile et même la séduction insistante de Da-hao l’opposé complet de son époux qui la délaisse. Une parenthèse enchantée s’ouvre pour tous dans un bonheur loin des vicissitudes et tentations urbaines, même si le désir suinte à chaque instant dans cette promiscuité. Censure oblige (un simple baiser étant interdit à l’écran) Pan Lei ne filme rien d’explicite mais parvient à faire ressentir une profonde tension érotique qui par l’exposition d’un torse musculeux et velu (Ching Tan s’inspirant clairement du modèle japonais de Toshiro Mifune), d’un regard insistant chargé de concupiscence (Hong Mu d’une intensité marquante rappelant comme évoqué dans les bonus la Elizabeth Taylor de La Chatte sur un toit brûlant), et de la moiteur de cet environnement où l’agitation des esprits se répercute sur les corps transpirants. 

Cette ruralité sauvage, entre montagne imposante et forêt touffue, est justement un vrai personnage secondaire. L’espace est changeant au gré des humeurs des protagonistes, chargé de brume opaque ou foisonnant de végétation, d’un calme apaisant ou à la bande-son saturée de sons tropicaux traduisant un tourment intime. Pan Lei se montre formellement toujours inventif et évite certains clichés notamment dans le traitement de la jeune campagnarde Ah-hung (Tang Bao-yun), jamais filmée dans une sensualité primitive et en objet sexuel. C’est une jeune fille curieuse de Da-hao, homme de la ville dont l’allure et le comportement détonne de ce qu’elle connaît, mais chaque situation qui aurait potentiellement pu amener un érotisme « indigène » de mauvais goût est désamorcée.

Typhoon, entre triangle amoureux, polar, mélodrame, est une œuvre inclassable en son temps et dont l’attrait et l’originalité fonctionnent encore aujourd’hui. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

lundi 4 avril 2022

Ceux qui servent en mer - In Which We Serve, Noel Coward et David Lean (1942)


 C'est l'histoire d'un bâtiment de guerre, le destroyer britannique HMS Torrin, depuis sa mise en chantier avant la déclaration de guerre conjointe de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne, jusqu'à sa destruction à la suite des attaques aériennes allemandes. Les survivants, accrochés à un bateau de sauvetage pneumatique, se souviennent de leur vie passée.

Dès l’entrée en guerre de l’Angleterre, Winston Churchill comprend l’importance que tiendra le cinéma pour le moral du peuple. Il initie ainsi une politique de cinéma de propagande rigoureuse et audacieuse qui constituera un des rares exemples, si ce n’est le seul, d’un cinéma de propagande trouvant une justesse idéale entre les contraintes du cahier des charges patriotiques et l’approche réellement inventive et aventureuse des différentes productions. Dans ce contexte le dramaturge anglais Noel Coward est sollicité par Anthony Havelock-Allan, producteur au sein de la compagnie Two Cities Films, qui souhaite contribuer à l’effort de guerre à travers un film de propagande. Coward accepte à la condition que le sujet du film soit la Royal Navy et va commencer à travailler sur le script. Il va s’inspirer de l’expérience douloureuse de son ami Louis Mountbatten, capitaine du HMS Kelly, un destroyer coulé durant la bataille de Crète en juin 1941. L’armée britannique lui ouvre les portes des bases navales de Plymouth, Portsmouth et Scapa Flow en Ecosses, et l’autorise à naviguer sur le destroyer HMS Nigeria. Coward s’imprègne donc de tout cela dans son écriture et une fois le script finalisé, il souhaitera obtenir la réalisation ainsi que le rôle principal du capitaine, tout en signant également la bande-originale ! Tout cela lui sera accordé mais, conscient de ses limites techniques en termes de réalisation, il va solliciter sur les conseils de John Mills l’assistance de David Lean qui finira crédité comme coréalisateur. A cette époque David Lean est déjà un technicien réputé en tant que monteur, notamment sur Pygmalion d’Anthony Asquith et Leslie Howard (1938), ainsi que 49e Parallèle (1941) et Un de nos avions n'est pas rentré (1942) de Michael Powell et Emeric Pressburger. Il est même considéré comme le réalisateur officieux La Commandante Barbara de Gabriel Pascal (1941) même s’il n’y est crédité que comme monteur. Sans qu’il soit clairement définit qui à fait quoi, il est globalement estimé que Noel Coward dirigeait spécifiquement les séquences portées sur les acteurs tandis que Lean s’occupait de celles plus spectaculaire exigeant une pyrotechnie et logistique importante. 

Une des spécificités des films de propagandes anglais était leur volonté d’unification du peuple, de lui inspirer une solidarité faisant fi du clivage de classe encore plus marqué au sein de la société anglaise. Le film s’ouvre ainsi à la fois sur l’objet et les évènements qui vont rassembler les Anglais, d’où qu’ils viennent. Un extrait de journal nous indique les tensions vivaces en Europe qui mèneront à la Deuxième Guerre Mondiale alors qu’en parallèle nous assistons à la construction triomphale du HMS Torrin, nouveau destroyer de guerre sortis des usines. Sa destruction est cependant annoncée dès la séquence d’ouverture sous les obus d’un avion allemands et, après les avoir entraperçus dans l’urgence de l’attaque et du naufrage, le récit s’attarde sur les membres survivants de l’équipage dont nous découvrons le passé en flashback. 

La narration est la fois simple et inventive, les protagonistes en difficultés dans le présent introduisant le flashback les concernant, et parfois lorsqu’il croise un autre membre de l’équipage dans ces derniers le retour au présent se fait sur lui avant une nouvelle bascule. Les principaux concernés seront le capitaine Kinross (Noel Coward), le matelot Shorty Blake (John Mills) et l’officier Hardy (Bernard Miles). On s’attache à leur intimité au sein de leur famille et couple, avec une épouse (Clelia Johnson) habituée à l’absence et prenant la séparation avec philosophie pour Kinross, celle tendre et caustique masquant son angoisse avec Hardy, et une situation plus difficile à vivre pour Freda (Kay Walsh) fraîchement mariée à Shorty à la suite d’un coup de foudre. 

Les rares permissions alterne avec le quotidien du destroyer où, à la manière des trois protagonistes dépeint plus haut, le récit tente de représenter avec bienveillance toutes les tranches de la société anglaise au fil de la navigation. La tonalité de propagande se ressent dans l’absence totale de conflits internes, le capitaine étant un modèle d’autorité et bienveillance pour un équipage essentiellement constitué de bons bougres. On le ressent fortement lors d’un discours suivant une manœuvre dangereuse lors d’une attaque allemande. Le capitaine y tient un discours où il félicite ses hommes mais prend à parti sans le nommer celui qui a failli et fait preuve de lâcheté (Richard Attenborough dans on premier rôle cinéma) mais s’accuse lui-même de ne pas l’avoir assez bien formé tout en l’avertissant sans le punir. Bel idéal de responsabilité individuelle qui semble fonctionner (Attenborough est très convaincant dans l’affliction) mais on peut éventuellement douter du côté magnanime et de l’absence totale de reproche des autres compagnons du coupable. 

Formellement le film se partage entre un certain académisme quand il reste à échelle humaine (les séquences filmées par Noel Coward donc) même si réhaussé par le charisme des interprètes, et terriblement impressionnant dès que le spectaculaire s’invite (la partie concernant David Lean). Le brio des techniciens britanniques et la maestria de David Lean déploient des séquences palpitantes exploitant toutes les situations possibles que peut rencontrer un destroyer. La bataille navale nocturne avec une superbe illustration des caches, maquettes et autres matte-painting, les bombardements d’avions allemands qui mèneront au naufrage et alternant brillamment stock-shots et séquences studio, et une spectaculaire évocation de l’évacuation des troupes anglaises terrestres de Dunkerque (ou un peu à la manière du récent film de Christopher Nolan la débâcle devient un modèle de résilience). 

Le film est donc parfois un peu limité par son cahier des charges, Noel Coward se met un peu trop en avant devant et derrière (son nom omniprésent dans les crédits d’ouverture) la caméra et on devine vraiment les nuances et la noirceur qu’aurait pu y amener le David Lean des années à venir mais ici contraint. L’interprétation habitée et l’émotion (le douloureux deuil et séparation finaux) fonctionnent néanmoins et les tableaux impressionnants ne manque pas, couvrant le spectre à la fois civil (l'angoisse des populations durant le blitz) et militaire. Néanmoins dans ce mariage entre ode à un corps de l’armée et émotion plus intime, on pourra préférer dans cette même période un film comme L’Héroïque parade de Carol Reed (1944).

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Elephant Films

samedi 2 avril 2022

Apollo 10 ½ : Les fusées de mon enfance - Apollo 10½: A Space Age Childhood, Richard Linklater (2022)

Apollo 10 1/2 : Les fusées de mon enfance retrace l'histoire du premier voyage sur la Lune selon deux points de vue croisés. Le film raconte ainsi l'incroyable épopée de l'été 1969 non seulement du côté des astronautes et du centre de contrôle de mission, mais aussi à travers les yeux d'un enfant qui vit à Houston au Texas et qui nourrit ses propres rêves intergalactiques.

Le rapport au temps est une notion essentielle du cinéma de Richard Linklater. Les retours dans le passé, l’étirement d’un moment particulier de vie, l’unité de temps et/ou de lieu, tout cela constitue des éléments capturant la vérité de personnages, de lieu, de périodes dans des œuvres aussi essentielles et différentes que Dazed and Confused (1993), la trilogie Before Sunrise (1995)/Before Sunset (2005)/Before Midnight (2013), Boyhood (2014) ou encore Everybody wants some (2016). Apollo 10 ½ apporte une pierre à cet édifice dans une dimension autobiographique déjà au cœur de Dazed and Confused et Everybody wants some pour Linklater. Le réalisateur va pourtant une fois de plus trouver une manière singulière dans son sujet et approche formelle livrer une proposition différente. 

Dans Before Sunset, le personnage de Jesse (Ethan Hawke) a écrit un roman sur la nuit magique passée au côté de Céline (Julie Delpy) dans Before Sunrise, moment de connexion romantique qui a marqué à jamais le jeune homme qu’il était. Pourtant lorsqu’il retrouvera Julie Delpy plus tard, il lui avouera n’avoir conservé que l’émerveillement de cette rencontre sans pour autant se souvenir s’ils avaient couché ensemble ce soir-là. C’est Céline, subjuguée à sa manière par cet épisode aussi, qui lui rappellera que oui, effectivement ils sont passés deux fois à l’acte lors de cette soirée. Tout l’intérêt de Richard Linklater au temps est là, dans la manière dont ces capsules temporelles s’imprègnent de ce que nous étions, de ce que nous sommes désormais, et la manière dont cela matérialise ce passé dans notre esprit.

Apollo 10 ½ sera donc la vision, par le prisme de l’enfance texane de Richard Linklater, de l’odyssée spatiale d’Apollo 11 et du premier homme sur la lune le 21 juillet 1969. Linklater le fait sous forme de film d’animation en reprenant la technique de la rotoscopie utilisée pour traduire les sensations opiacées et hallucinées de A Scanner Darkly (2006, adapté de Philip K. Dick) ou encore Waking Life (2001). Ce choix n’est pas une affèterie visuelle mais une manière de traduire le point de vue de son jeune héros et double filmique Stan (Milo Coy et Jack Black en voix-off adulte) dans le fond et la forme du récit. La rotoscopie repose en effet sur des prises de vues réelles par-dessus-lesquelles, tout en conservant les mouvements des acteurs, leurs silhouettes et les décors sont entièrement dessinés. Dans l’absolu, cette technique est une manière d’économiser une animation traditionnelle plus dispendieuse mais, dans le cas de Linklater c’est une manière de réenchanter le réel par le prisme du souvenir. La sous-couche réelle de la rotoscopie est réenchantée par le dessin, nous faisant osciller entre la douceur de la nostalgie et l’immédiateté de l’enfance aussi merveilleuse qu’ordinaire de Stan dans cette banlieue pavillonnaire texane. 

Dès lors presque tout le film est une ode essentielle à la futilité de moments de vie anodins sur le moment, mais qui contribuent à nous construire : les jeux enfantins, les petits petites bêtises, les sorties en famille, les petites excentricités des parents et grands-parents (dont une grand-mère paranoïaque étonnement lucide). Linklater parvient à forger cette nostalgie d’une aura à la fois intime et universelle dans son imagerie americana (les sorties au bowling, les drive-in), à lier tout les références politiques,  culturelles et notamment musicales de manières organique au récit puisque servant la caractérisation d’un personnage (la grande sœur consciente des soubresauts politiques, les autres sœurs cernées par leur playlist musicale) et capturant des moments de communions (les programmes télévisés regardés en famille, les film super 8).  

Linklater nous aura ainsi longuement préparé au grand moment de cet été 1969. Sans doute la vision de Stan oscille entre ce qu’il en a concrètement appris ensuite à l’âge adulte, l’imaginaire développé par les films de science-fiction dévorés par lui à l’époque et la proximité de la NASA. Il n’est pas certain non plus  qu’il ait réussi à veiller suffisamment tard pour voir l’alunissage, les premiers pas lunaires et entendre la célèbre phrase de Neil Armstrong. Ce n’est pas qui importe ici, la réalité de son vécu se substitue à la douceur de ses souvenirs, au foisonnement de son imagination qui le verra envoyé en « éclaireur » dans une mission test pour la mission Apollo 10 ½ et faire de lui un héros anonyme. Pas besoin pour lui d’avoir « vu » les évènements du 21 juillet 1969, il les a vécus à sa manière, par procuration. 


 Disponible sur Netflix