Yojimbo (1961) est à sa sortie un immense succès au box-office japonais, motivant rapidement le studio Toho à mettre en chantier une suite. Akira Kurosawa envisage initialement de seulement la produire, avant de finalement s’atteler à la réalisation. Il est cependant bien conscient qu’il sera difficile de reproduire l’effet de surprise et l’onde de choc de Yojimbo, dont les innovations ont largement influencé le cinéma occidental et participées à la création d’un genre entier avec le western spaghetti – et les conséquences juridiques que l’on sait à cause des « emprunts » de Sergio Leone sur Pour une poignée de dollars (1964). La réussite de Yojimbo tenait à son approche iconoclaste. Le socle du récit partait d’une base occidentale (les romans noirs La Moisson rouge et La Clé de verre de Dashiell Hammett) transposée dans le contexte médiéval japonais, le héros débraillé et cynique interprété par Toshiro Mifune était bien éloigné des canons révisionnistes du samouraï noble, et l’ensemble proposait une critique aux échos contemporain via ses antagonistes, hommes d’affaires plutôt que tyrans.
Kurosawa conserve le fond critique du premier volet mais oriente cette suite vers quelque chose de plus traditionnel. Le scénario reprend l’intrigue de Jours tranquilles, un roman de Shugoro Yamamoto que Kurosawa envisageait d’adapter. On y trouvait déjà un groupe de 9 jeunes samouraïs rebelles en lutte avec un fonctionnaire corrompu. Ils étaient aidés dans leur quête par deux ronins un peu empotés, qui sont désormais remplacés dans le film par le charismatique Sanjuro (Toshiro Mifune). La scène d’ouverture durant laquelle Sanjuro surgit de l’obscurité, interrompt la discussion et fait office de deux ex machina pour résoudre l’impasse dans laquelle se trouve les jeunes gens donne d’ailleurs cette impression d’avoir cet élément perturbateur venir s’incruster dans un jidai-geki plus traditionnel. Véritable marionnettiste et metteur en scène des évènements de Yojimbo, Sanjuro fait ici explicitement office de mentor sur lequel les samouraïs inexpérimentés vont pouvoir s’appuyer. Kurosawa reprend d’ailleurs là une dynamique mentor/élève surtout exploitée dans ses œuvres au cadre contemporain comme Chien enragé (1949) ou L’Ange ivre (1958) même si Les Sept samouraïs (1954) faisait exception. Toshiro Mifune passe simplement du jeune chien fou au vieux sage, préfigurant d’ailleurs ses futurs emplois pour Kurosawa dans Barberousse (1965) et Sugata Sanshiro (1965), ce dernier uniquement produit par Kurosawa. C’est d’ailleurs le jeune Kayama qui incarne dans les trois films le « disciple » de Mifune dans une vraie continuité thématique. Le récit est donc bien plus prévisible et mécanique, alternant une prise d’initiative malheureuse des jeunes trop impétueux et impulsifs avec une mise au point par la ruse et/ou par le sabre de Sanjuro. Le personnage est néanmoins adouci dans ce second volet. L’empathie de Sanjuro envers les opprimés ne se dessinait que progressivement dans Yojimbo alors qu’elle est plus explicite ici. Le personnage est même remis en question dans sa brutalité par la douceur de la femme du chambellan. Lors de leur première rencontre, Sanjuro si prompt à manifester sa défiance face à ceux le méprisant sur sa seule apparence est désarçonné par le regard profondément doux et bienveillant que la femme pose sur lui. Elle ne voit pas un gueux ou un guerrier, mais un homme qui l’a sauvée, sans pour autant valider la violence dont il a fait preuve pour cela. L’attitude de notre héros s’en trouve modifiée, il décime certes son lot d’ennemi tout au long du film mais répugne désormais à tuer. Malgré le cadre typiquement japonais, on sent l’influence du western classique américain façon Shane sur Kurosawa. Tatsuya Nakadai incarne de nouveau l’antagoniste après l’avoir fait dans Yojimbo, mais de façon très différente pour répondre au changement d’axe de cette suite. Il est cette fois un valeureux guerrier entretenant un authentique respect pour Sanjuro, mais ayant juste le malheur de ne pas avoir choisit le bon camp. Le tueur fiévreux, infréquentable et adepte de l’arme à feu de Yojimbo laisse place à un être plus noble, conférant une dimension plus tragique au fulgurant duel final, morceau de bravoure qui laissera des traces profondes dans le chambarra. Formellement l’urgence de la production (le film sort huit mois après la sortie de Yojimbo) se ressent avec cette fois un filmage majoritairement en studio et des morceaux de bravoures moins fous et inventifs. Rien ici n’égale l’arrivée de Sanjuro dans la fumée et les flammes du film précédent, mais les péripéties nombreuses et les joutes dynamiques n’en font pas moins un divertissement très solide.Ressortie en salle le 12 aout





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