Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 23 juin 2022

Elvis - Baz Luhrmann (2022)


 La vie et l'œuvre musicale d'Elvis Presley à travers le prisme de ses rapports complexes avec son mystérieux manager, le colonel Tom Parker. Le film explorera leurs relations sur une vingtaine d'années, de l'ascension du chanteur à son statut de star inégalé, sur fond de bouleversements culturels et de la découverte par l'Amérique de la fin de l'innocence.

Elvis est un biopic puissant qui offre une sorte d’aboutissement définitif de la vision de Baz Luhrmann sur le monde du spectacle. Dans sa « Trilogie du Rideau Rouge » constituée de Ballroom Dancing (1992), Roméo + Juliette (1996) et Moulin Rouge (2001), le réalisateur faisait du monde du spectacle un sanctuaire exalté propre à surmonter toutes les injustices et souffrances du réel dans un romanesque flamboyant. Avec Gatsby le magnifique (2013), Luhrmann faisait du héros de F. Scott Fitzgerald un double de lui-même, un protagoniste pensant déjouer son destin et sa condition sociale en faisant de son existence un spectacle. Son univers d’artifice se heurtait alors à l’injustice du réel, laissant ce Gatsby rêveur démuni. 

Elvis vient confronter l’idéal de ce monde du spectacle avec son envers le plus monstrueux. Cela passe par la magnificence que représente l’entertainer ultime qu'est Elvis Presley (Austin Butler) constituant le revers d’une même pièce avec son âme damnée, l’imprésario faustien qu’est le Colonel Parker (Tom Hanks). Les deux s’enchevêtrent tout au long du récit pour montrer l’alliance brillante et oppressante qu’incarnent le réel et la magie derrière le rideau rouge.

Baz Luhrmann nous introduit Elvis Presley comme un pur produit de cette réalité cruelle des Etats-Unis ségrégationniste d’alors, condition qu’il va transcender en se l’appropriant dans sa persona artistique. L’introduction d’Elvis nous l’exprime de façon brillante. Durant les premières minutes du film avant la première scène de concert, Elvis n’est qu’une voix, un murmure lointain qui fascine déjà, une silhouette chétive, tremblante et sans visage avant de se produire devant un public. La narration de bonimenteur du Colonel Parker s’entremêle alors à une construction mythologique d’Elvis basée sur l’artifice ET le réel. 

On observe Elvis enfant du sud blanc élevé parmi les noirs qui se découvre cette fascination pour la musique de ses derniers en les observant exprimer leurs pulsions primaires dans le blues fiévreux, surmonter leurs maux et exprimer leur foi dans les gospels déchaînés. Le cadre de ce Sud halluciné ancre Elvis dans la vérité du monde qui l’entoure et qu’il aime, tandis que les effets les plus tapageurs (une pure entrée en matière frénétique à la Luhrmann) comme les pages de comic-book dont il s’imagine le héros annoncent déjà la créature hors-sol qu’il va devenir. Le lien entre les deux reposes sur le Colonel Parker et ce n’est qu’après avoir établi cela que Luhrmann nous montre enfin Elvis de front dans cette première scène de concert, être protéiforme entre deux mondes, qui va littéralement enflammer la salle par ses déhanchés de « nègre » et son visage de beau gosse blanc. 

Tout le film est donc un combat entre ses racines qu’Elvis veut préserver pour son équilibre (magnifique séquence où las de tout il retourne à Beale Street se ressourcer parmi ses amis noirs), et le firmament auquel il aspire mais qui lui fera perdre pied. Le premier point est maintenu tant que demeure le garde-fou bienveillant qu’est sa mère (Helen Thompson) tandis que le second s’incarne dans le mauvais génie carnassier et tentateur qu’est le Colonel Parker  - dès le départ plus intéressé par "l'attraction" Elvis plutôt que le chanteur. Luhrmann fait d’Elvis la victime consentante ou soumise de ce dernier au fil de son ascension et de sa chute, mais notre héros n’est jamais aussi grand que lorsqu’il reprend ponctuellement son destin en main. C’est le sentiment de superficialité qui domine lors des ellipses bariolées de sa carrière hollywoodienne, ou de pathétique durant les dernières heures sombres à Las Vegas. 

Dès que la narration se raccroche au présent, à la musique, à cette alliance entre Elvis le performer et son public ainsi que la réalité qui l’entoure, Luhrmann atteint des sommets. Le concert de bienfaisance où il sème le chaos, le Christmas Special ou encore la première date de résidence à Las Vegas sont des instants où Elvis corseté retrouve la sauvagerie et l’emphase de son identité de rocker, avec une maîtrise de plus en plus grande. Durant le Christmas Special, l’entertainer et l’homme du peuple parviennent enfin à ne former plus qu’une seule et même personne après l’assassinat de Bob Kennedy. Comme le soulignera un dialogue, ce qu’il ne peut dire en temps que citoyen sur le chaos régnant dans son pays, il le chantera avec passion sur un If I can dream épique. 

La dualité du film réside finalement entre le pur Faust sans identité ni passé (ou du moins trouble) qu’est Parker, pure représentation de l’entertainement dans ce qu’il a de plus vil, intéressé et mercantile, et Elvis dont le passif en fait le trait d’union par l’art d’un pays déchiré. Elvis se fait malheureusement aspirer à ses dépend loin du réel, enfermé dans la définition ultime de l’artifice creux que symbolise Las Vegas. C’est très clairement avec Ballroom Dancing le film le plus accessible de Baz Luhrmann, un vrai biopic qu’il soumet à une furie tout autant au service de son protagoniste et que de ses thèmes de prédilections. Narration tourbillonnante, anachronismes assumés mais s’insérant avec plus de fluidité que d’habitude (le rap entendu lorsqu’il retourne à Beale Street), reconstitution maniaque et stylisée, on en prend plein les yeux de façon ininterrompue. 

Le cœur émotionnel passe par cette relation Parker/Presley dans une attirance/répulsion constante, et reposant sur une interprétation parfaite. Austin Butler est une révélation incroyable, habité, puissant, vulnérable, charismatique, il porte magnifiquement toutes les contradictions du King. Quant à Tom Hanks, il brille en Colonel Parker, jamais totalement aimable ni détestable, constamment ambigu – notamment dans une fabuleuse scène de trahison usant de Suspicious Mind. Leurs destins sont liés et l’ultime Unchained Melody à bout de force d’Elvis boursouflé se conjugue par l’ellipse et un fondu à la mort solitaire, plus tardive et pathétique du Colonel. Désirant être l'idole de tous et condamné à être le jouet d'un seul de son vivant, Elvis atteindra l'éternité en disparaissant. Même diminué, Luhrmann nous laisse en revanche le quitter en son royaume, la scène, où sa voix vibre encore. Grand film, un des meilleurs de Luhrmann qui devrait le réconcilier avec ses détracteurs les plus virulents. 

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