Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 30 novembre 2025

Nana - Christian-Jacque (1955)


 La vie d'une cocotte sous le Second Empire. Pulpeuse, vulgaire, Nana chante l'opérette et soumet les hommes à ses lois. Tour à tour, le banquier Steiner, le duc de Vandeuvres, le cabotin Fontan et surtout le comte Muffat, chambellan de l'empereur, gravitent autour d'elle qui sème la ruine, le déshonneur et la mort.

Le succès commercial de Caroline Chérie de Richard Potier (1951) avait fait de Martine Carol une star, et installée sa persona filmique de séductrice à la fois ingénue et sulfureuse dont les atours faisaient perdre la tête aux hommes. La suite Un caprice de Caroline chérie (1952) enfoncerait le clou, et Martine Carol va devenir la plus grande vedette féminine du cinéma français des années 50 en capitalisant sur ce registre. Ce sera notamment le cas à travers ses collaborations avec Christian-Jaque, son futur mari rencontré sur le tournage de Adorables créatures (1952) et qui va lui offrir des écrins sur mesure dans Lucrèce Borgia (1953), Madame du Barry (1954) et donc Nana par ce même cocktail de film d'époque et héroïne séductrice - il travaillerons ensemble sur 6 films jusqu'à leur divorce en 1959.

Cette adaptation du roman éponyme d'Emile Zola, le neuvième volume de son cycle des Rougon-Macquart, cherche donc en premier lieu à s'appuyer sur ce lustre luxueux et provocant qu'incarne l'actrice. Les changements par rapport au livre vont dans ce sens, que ce soit dans le fait de ne pas évoquer le passé misérable de Nana qui expliquerai en partie sa conduite (éléments présents dans L'Assommoir, précédent roman des Rougon-Macquart et adapté l'année suivante par René Clément dans Gervaise (1956)) ou encore la mort plus tragique et flamboyante du personnage dans le film alors qu'elle succombait à la petite vérole à l'écrit. Christian-Jaque fait de la tenue formelle du film une illusion comparable à la promesse d'amour et de volupté que représente Nana pour les hommes qui la désirent. Plus ce désir est ardent, plus Nana exige d'eux et plus les environnements traversés s'avèrent fastueux - même si dans un terrible déterminisme, le seul homme, pauvre, a qui elle voudra donner à son tour, la rejettera. Les nouveaux riches, spéculateurs et aventuriers tels que le banquier Steiner (Noël Roquevert) ou le duc de Vandeuvres (Jacques Castelot) savent à quoi s'en tenir, et font de leur relation avec Nana un plaisir éphémère qu'ils peuvent se permettre tant qu’ils en ont les moyens. 

Il faut voir la scène de "séduction" entre Steiner et Nana où, en guise de déclaration, il va lui ouvrir son coffre-fort pour la faire sienne. Le Comte Muffat (Charles Boyer), chambellan de l'empereur, est présenté d'emblée comme un homme rigide, trop droit et vertueux, dénué du cynisme qui le prémunirait face à une séduction plus sournoise. Christian-Jaque capture à merveille les petites attentions, les regards en coin et la proximité physique innocente propre à troubler cet homme qui n'a jamais exercé la débauche. Il constitue à la fois un défi et une respiration pour Nana qui, entretenue par d'autres amants, noue avec lui une romance désintéressée. Mais à partir du moment où il comprendra ce qu'elle est et acceptera à son tour d'en devenir le protecteur, Muffat perdra toute sa spécificité aux yeux de Nana qui le malmènera comme les autres.

Martine Carol livre une prestation étincelante alliant la gouaille urbaine de la lorette, la prestance de la grande dame et cette dimension sexy irrésistible qui justifie de voir les hommes perdre la tête et leur fortune. Christian-Jaque, calqué sur son héroïne, allie avec brio le trivial et le grandiose dans sa mise en scène. Les costumes de Marcel Escoffier et Pierre Cardin exacerbent le sex-appeal de Nana durant les scènes de cabaret, dévoilant ses chairs avec la toge grecque du premier spectacle, ou la laissant deviner avec le costume justement couleur chair laissant croire à l'œil distrait qu'elle est entièrement nue sur les rares traces visibles de tissu. Le prisme distant de la scène s'estompe pour l'émoi rapproché des scènes de loges où Nana n'a aucune pudeur à se déshabiller devant ses visiteurs. Dès lors, pour posséder ce corps affolant, ils devront le déplacer dans un cadre à la hauteur des exigences de Nana, et à la profondeur de leur portefeuille tant qu’ils pourront.

Dès lors les décors de Robert Gys se chargent de nous en mettre plein la vue sublimée par les couleurs, la teinte de l'Eastmancolor amenant ce sentiment mitigé de faste et d'artificialité correspondant aussi à la nature factice des sentiments et relations unissant les personnages. Ce sous-texte sordide empêche d'ailleurs le film, malgré les tenues affolantes et les décolletés vertigineux de Martine Carol, de dégager la même sensualité qu'un Caroline Chérie. Une ellipse précède ou suit toutes les coucheries, qui ne dégagent jamais, à défaut d'amour, une notion de plaisir, nous sommes toujours dans la négociation et la transaction. Un seul ne semble pas l'accepter et tout céder à Nana pour aller sciemment à sa perte, c'est Muffat superbement incarné par un Charles Boyer magistral. Il impressionne à montrer sa droiture et ses principes lentement s'effriter au contact de Nana, la prestance et le charme naturel passé de l'acteur vieillissant exprimant parfaitement ce sentiment.

Plus Christian-Jaque s'abandonne à la grandiloquence, plus le récit se fait sombre et impitoyable. Le réalisateur avait déjà montré sa capacité à adopter une imagerie opératique dans sa mise en scène (notamment sur La Symphonie fantastique (1942) et il s'en donne ici à cœur joie dans la dernière partie, notamment une séquence finale d'une grande puissance évocatrice et à la théâtralité assumée. Une belle réussite pour cette forme de quintessence de Martine Carol, qui subira le rejet du public lorsqu'elle essaiera de montrer le versant plus sombre de cette incarnation de courtisane dans Lola Montès de Max Ophüls (1955).

Disponible en dvd chez René Château 

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