Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 24 février 2026

De quel côté est la lune ? - Tsuki wa dotchi ni dete iru, Yoichi Sai (1993)


 Tadao a émigré au Japon depuis la Corée du Nord. Il est aujourd'hui chauffeur de taxi.

Dans son cinéma s'intéressant aux marges, De quel côté est la lune marque une étape importante pour Yoichi Sai. Il s'y penche pour la première fois sur le destin des zainichi, la minorité ethnique coréenne du Japon, et y ayant longtemps souffert du racisme et de la stigmatisation. Il adapte ici le roman de Yang Sok-il, publié durant les années 80. Yang Sok-il est lui-même est zainichi né à Osaka en 1936, qui exerça divers métiers difficiles pour survivre dont celui de taxi. C'est l'expérience de ce dernier qu'il narre dans De l'autre côté de la lune, son premier ouvrage. Yoichi Sai va en tirer une belle chronique douce-amère qui va compter parmi ses films les plus salués.

On va y suivre Tadao (Gorō Kishitani), migrant nord-coréen au Japon travaillant en tant que taxi. L'introduction sur une scène de mariage traditionnel coréen représente une vraie immersion dans cette communauté, et observe les dissensions qu'elle a importé sur sa terre d'accueil avec une dispute sur le fait d'avoir des chants rituels nord-coréens. On va accompagner le quotidien de cette compagnie de taxi dirigé par un patron coréen avide réussite et s'acoquinant avec des hommes d'affaires yakuzas, ce qui lui en coûtera durant la suite du récit. On constate la volonté de son fondre dans le moule local pour certains en "japonisant" leur nom coréen, et aussi la dynamique de domination qui s'installe entre les migrants ayant réussi et ceux luttant encore pour joindre les deux bouts. Sans forcément aller dans le sordide, Yoichi Sai dépeint une solidarité toute relative entre migrants. 

Le patron de la compagnie de taxi pousse les salariés à la tâche (et ne réclame la solidarité raciale que quand lui se trouve en difficulté), et la mère de Tadao (Moeko Ezawa), "mama" d'un bar à hôtesse exploite de son côté des migrantes philippines en les poussant à plus de proximité avec les clients masculins. Nous avons ainsi l'exemple de plusieurs formes de précarité, et de la défiance existant au sein même de ces communautés en difficulté. Ainsi Hoso (Yoshiki Arizono) un collègue japonais dépressif et fauché de Tadao, arbore un comportement passif/agressif lunatique en sollicitant lourdement son amitié, mais capable de tirades racistes "involontaires" en lui disant qu'il n'aime pas les coréens, sauf lui. De même la mère de Tadao va faire montre de tout son dédain envers Connie (Ruby Moreno), une de ses employées philippines qui va nouer une romance avec Tadao.

Le récit avance au gré de cette vie morne et monotone, faite de course en taxi, de clients sympathiques ou récalcitrants (l'occasion de montrer une autre forme de racisme quand les taxis coréens voient la législation locale se retourner contre eux s'ils se rebiffent contre des clients japonais), et fin de journées arrosées. La prestation de Gorō Kishitani et la personnalité débonnaire qu'il donne à Tadao constitue un des vrais charmes du films. Sous le dragueur balourd que l'on découvre en début de film se dissimule une figure attachante et en quête d'affection, qu'il va trouver en l'énergique Connie plus assimilée que lui mais ne rêvant que de rentrer refaire sa aux Philippines. Leur relation avec ses hauts et ses bas est très attachante, mais c'est finalement l'ensemble des chauffeurs de la compagnie que Yoichi Sai parvient à joliment caractériser. 

Entre le chauffeur bègue, le père séparé amenant son bébé en course, celui au sens de l'orientation incertain obligé d'appeler la compagnie pour se situer (pas encore de GPS en 1993) tous parviennent à exister et à avoir leur moment. C'est dans les liens entre les individus que va se manifester la volonté d'avancer, davantage que dans une réussite matérielle rêvé par le migrant mais qui les fuit tous. Vraiment une chronique douce et captivante qui nous fait découvrir une urbanité tokyoïte interlope et capturant quelques très belles atmosphères nocturnes grâce à une superbe photo de Jun'ichi Fujisawa. 

Le film sera un beau succès commercial et critique puisqu'il sera nommé dans huit catégories aux Japan Academy Prizes, et remportera remporte plusieurs prix au Festival de Yokohama (dont meilleur réalisateur pour Yoichi Sai, meilleure photographie pour Jun'ichi Fujisawa et meilleure second rôle féminin pour Ruby Moreno). Quant à Yoichi Sai, il adaptera plus tard un autre récit autobiographique de Yang Sok-il avec Blood and Bones (2004) dont il tirera encore un immense film et une des plus mémorables prestations de Takeshi Kitano à la clé. 

Inédit en vidéo mais il semble qu'une copie sous-titrée anglais traîne sur youtube profitez-en !

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