Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 14 octobre 2015

Starship Troopers - Paul Verhoeven (1997)

Au XXIVe siècle, une fédération musclée fait régner sur la Terre l'ordre et la vertu, exhortant sans relâche la jeunesse à la lutte, au devoir, à l'abnégation et au sacrifice de soi. Mais aux confins de la galaxie, une armée d'arachnides se dresse contre l'espèce humaine et ces insectes géants rasent en quelques secondes la ville de Buenos-Aires. Cinq jeunes gens, cinq volontaires à peine sortis du lycée, pleins d'ardeurs et de courage, partent en mission dans l'espace pour combattre les envahisseurs. Ils sont loin de se douter de ce qui les attend.

Basic Instinct (1991) avait beau avoir été le plus gros succès américain de Paul Verhoeven, le retour à la science-fiction spectaculaire de Starship Troopers sembla rassurer l’industrie hollywoodienne qui lui accorda des moyens colossaux. L’aura sulfureuse de son thriller érotico hitchcockien avait autant créé la controverse que son triomphe mais avec Showgirls (1995), Verhoeven était définitivement allé trop loin dans la provocation. Retrouvant l’outrance sexuelle et la veine sociale de sa période hollandaise, Verhoeven y revisitait le Eve de Mankiewicz dans le monde du strip-tease et la ville de tous les excès, Las Vegas. Après cet échec cuisant Starship Troopers semble donc un succès assuré dans le registre le plus bankable du « hollandais violent" à Hollywood (après Total Recall (1990) et Robocop (1987)) mais s’avérera son film le plus provocateur.

Starship Troopers réunit une grande part de la dream team de Robocop. Paul Verhoeven bien sûr, mais aussi le scénariste Ed Neumeier  et le producteur Jon Davison qui supervisa le film au sein de la compagnie Orion. Dès 1992, Neumeier lance à Verhoeven l’idée d’un film de SF dépeignant la guerre entre des aliens arachnides et la race humaine. Un sujet proche du roman Étoiles, garde-à-vous ! de Robert Heinlein publié en 1959 et dont Jon Davison acquiert les droits. L’ouvrage se caractérisait par ses penchants militaires exacerbés, sa célébration de l’uniforme mais également  un anticommunisme symbolisé par la société collective et la pensée uniforme des ennemis arachnides. Verhoeven et Neumeier vont précisément s’appuyer sur ce penchant du roman pour mieux le détourner. Le film (respectant dans les grandes lignes la trame du roman avec une place plus grande accordée aux batailles) fonctionne donc comme un immense tract de propagande filmée incitant à s’engager dans l’armée après avoir assisté aux trépidantes aventures de son trio de héros. 

L’intrigue fonctionne dans une pure logique de soap opéra, le casting de jeunes premiers aux physiques parfait en étant d’ailleurs pour la plupart issu. Fraîchement sorti du lycée, Johnny Rico (Casper Van Dien) s’engage ainsi dans l’infanterie pour les beaux yeux de Carmen (Denise Richards) aspirante pilote tandis que leur ami surdoué Carl (Neil Patrick Harris) intègre lui le renseignement. La supériorité du soldat et la célébration de l’usage de la force armée définit cette société comme le démontrera une scène de classe en début de film. Le professeur (Michael Ironside) y explique le statut de citoyen supérieur du civil ayant fait ses classes et y vante les conflits résolus par la brutalité comme Hiroshima. Nos personnages n’ont que faire de ces réflexions, aspirant avant tout aux sensations fortes pour n’apprécier et comprendre la « sagesse » de cet univers au fil de leurs aventures.

On retrouve le style frondeur de Robocop ici, avec une multitude de spots publicitaires assénant et introduisant la pensée belliqueuse dans l’esprit des concitoyens. Comme souvent chez Verhoeven, tout est affaire d'illusion et manipulation, que ce soit par la religion (La Chair et le sang), le rêve (Total Recall) ou le sexe (Basic Intinct). Si Robocop était le reflet du cynisme et de la superficialité capitaliste des années 80, Starship Troopers anticipe avec génie tout le martèlement religieux et guerrier de l’administration Bush afin de convaincre l’opinion américaine du bien-fondé de l’invasion irakienne. Il est d’ailleurs suggéré dans le film que la première attaque ayant provoqué cette guerre est du fait des humains, cherchant à exploiter les ressources des arachnides. Ce serait d’ailleurs le seul vrai défaut du film, le message et la distance ironique parasitant l’implication en nous laissant sans référent véritable alors que Murphy/Robocop suscitait une vraie empathie, seul vrai humain malgré sa cuirasse au sein d’une nuée de pantins cupides. 

Le film ne se suit pas non plus au second degré et constitue un vrai grand spectacle guerrier et d’aventures. Seulement le curseur est toujours poussé un peu trop loin dans la violence (l’entraînement militaire féroce faisant passer le début de Full Metal Jacket (1987) pour une colonie de vacances) et les personnages unidimensionnels. Fils de militaire, Casper Van Dien trouve le rôle de sa vie avec ce Johnny Rico aux mâchoires carrée incarné avec une candeur virile de tous les instants. Denise Richards en ambitieuse prête à tout abandonner pour sa carrière ne suscitera guère d’empathie, au contraire d’une Dina Meyer très attachante en amoureuse éconduite et le sort tragique de son personnage est le seul vrai moment d’émotion sincère tout au long du film.

La superficialité assumée et la distance du brûlot s’oublie par contre totalement lors des extraordinaires morceaux de bravoures du film. Verhoeven reprend à son compte l’imagerie des films de guerre des années 40, les arachnides acquérant une même aura abstraite et inhumaine que les japonais d’un Aventures en Birmanie (1945). Ce sont des êtres féroces et à l’intelligence primitive n’existant que pour nous tuer dans d’atroces souffrances (décapitations, déchiquètements et démembrements à pelle où Verhoeven laisse éclater son sadisme légendaire), et qu’il faut donc trucider avec une hargne tout aussi prononcée. La nature autre de l’ennemi autorise également tous les débordements, que ce soit les tortures entraperçues dans les spots télévisés ou une certaine jouissance à vider son chargeur sur un arachnide pourtant bien mort. Phil Tippet, ancien maître de la stop-motion (l’ED-209 de Robocop) s’était réinventé après l’avènement des effets numériques de Jurassic Park et crée des créatures parmi les plus terrifiantes du cinéma de science-fiction. 

Véloces, grouillantes et au bestiaire varié (la première apparition d’une sorte de cancrelat gigantesque est fabuleuse), les aliens n’en demeure pas moins de purs êtres organiques dont le script de Neumeier entoure de mystère tout en dévoilant l’organisation. La maestria filmique de Verhoeven fait le reste, alternant confusion apocalyptique (le guet-apens nocturne sur la planète Klendathu), tradition du film de guerre (la campagne exaltée en plein désert brûlant) et imagerie de western avec un étourdissant siège façon Fort Alamo. Le spectacle demeure tout aussi stupéfiant aujourd’hui, autant dans la qualité des effets que dans l’exécution qui humilie tous les dispendieux et chiches blockbusters actuels. N'oublions pas un score martial tonitruant d'un Basil Poledouris au sommet de son art.

Profitant de la confusion régnant au sein du studio Sony et de la valse des patrons d’alors, Verhoeven aura eu toute latitude pour tourner ce récit iconoclaste sans qu’aucun exécutif ni même la censure de la MPAA (si ce ne sont pas des humains aucun problème à montrer un festival de morts sauvages) ne viennent perturber sa vision. Les problèmes n’interviendront qu’à la sortie où la critique américaine passera totalement à côté du film en le qualifiant de nazi (l’apparition de Neil Patrick Harris en imperméable simili SS à la fin). Le succès sera ainsi très mitigé, autant au niveau du box-office que des récompenses techniques (une nomination aux Oscars des meilleurs effets spéciaux perdue face à un Titanic moins abouti même si impressionnant) et ôtera toute liberté de manœuvre à Verhoeven forcé de quitter les Etats-Unis après un décevant Hollow Man (2000). Grand film dont la provocation et la démesure demeurent intacts.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Sony 

mardi 13 octobre 2015

Prologue - Footlight Parade, Lloyd Bacon et Busby Berkeley (1933)

À l'avènement du cinéma parlant, Chester Kent, producteur et metteur en scène de spectacles musicaux, se retrouve sans travail. Il décide alors de monter des prologues destinés à passer en première partie des films. Mais une espionne introduite parmi les chorus girls lui vole systématiquement ses idées pour les revendre à une firme concurrente.

Footlight Parade marque, avec 42e rue sorti quelques mois plus tôt l'avènement de la collaboration entre Lloyd Bacon et Busby Berkeley et la révélation du génie de ce dernier. Berkeley s'était vu accorder une grande liberté de manœuvre sur 42e rue, laissant libre cours à ses extravagances qui contrebalançaient une intrigue assez sombre sur l'envers du décor de ce monde du spectacle. Prologue constitue donc en quelque sorte le pendant lumineux de cette réussite initiale, la légèreté et la bonne humeur prédominent cette fois dans un récit jumeau dépeignant le chemin semé d'embûches de la création d'un spectacle musical. L'histoire dépeint un contexte oublié où au début des années 30 le cinéma gardait encore un lien avec ténu avec le monde du spectacle et du music-hall.

L'avènement du parlant met à mal la production de spectacles musicaux, mettant le producteur Chester Kent (James Cagney) sur la touche pour un temps. Faute de pouvoir créer un spectacle à part entière, il va devenir un complément de son rival cinématographique en façonnant des prologues aux thématiques liées au film à venir (idée avancée au début du film mais on se demander quel film pour suivre les extraordinaires shows qui précèdent), à un rythme industriel l'obligeant constamment à se réinventer et se produire dans toutes les salles de cinéma du pays.

Toute la première partie du film dépeint donc le long et laborieux processus créatif pour façonner de nouveaux prologues, la vie quotidienne de la troupe et les difficultés multiples inhérentes à ce monde du spectacle exalté mais impitoyable. Ces passages que l'on doit à Lloyd Bacon sont loin de constituer un remplissage sans intérêt comblant le vide avant les morceaux de bravoures de Busby Berkeley. Ils sont au contraire cruciaux pour que les numéros musicaux ne soient pas juste un ébahissement visuel mais réellement impliquant de par l'intérêt et l'attachement aux personnages qui a précédé. Lloyd Bacon sur un rythme trépidant rend caractérise ainsi en quelques vignettes une multitude de protagonistes, tous incarnés et inoubliables tout en fonctionnant sur des archétypes (le chorégraphe dépassés et pleurnichard, le jeune premier bellâtre incarné par Dick Powell, les producteurs fourbes et roublard).

Cette légèreté de ton et ce rythme endiablé n'estompe cependant pas (même si le ton est moins mélodramatique et sombre que 42e rue) les pans les plus sombres de ce monde du spectacle avec un "espionnage industriel" entre compagnies rivales, croqueuse de diamants (l'ex-femme de Kent joué par Renee Whitney, la prétendante perfide incarnée par Clair Dodd), profiteur placé là pour leur lien familiaux (le censeur Hugh Herbert) où les gigolos castés pour leurs "amitiés" avec l'épouse rombière (Ruth Donnelly) du producteur. Au centre de toute cette agitation, l'artiste habité et désintéressé qu'interprète avec un brio étourdissant James Cagney.

Surtout connu pour ces rôles de gangsters à la Warner, l'acteur fit des pieds et des mains auprès du studio pour figurer au sein du film en faisant valoir sa formation initiale de chanteur et de danseur. Véritable boule d'énergie emportant tout sur son passage, il symbolise merveilleusement l'artiste aveugle au monde extérieur, y compris l'amour de sa fidèle secrétaire (magnifique Joan Blondell) auquel il préfère forcément le clinquant trompeur de harpies intéressées. Lloyd Bacon nous mène si bien que l'on en oublie l'absence de séquence musicale pendant près d'une heure (si ce n'est le court numéro Cats). Ce n'est que quand la troupe joue son va-tout avec trois numéros préparés dans l'urgence que les prologues enfin teintés d'enjeux peuvent se déployer durant les dernières quarante minutes frénétiques.

Busby Berkeley réalise (ou du moins est crédité) l'ensemble des numéros musicaux montrant chacun une facette de sa virtuosité. Le vaudeville tourbillonnant guide le Honeymoon Hotel truffés de couple illégitimes, tout en cache, en entrée et sortie et mouvements de caméra virevoltant dans l'architecture modulable de cet hôtel. Ce n'est pourtant rien comparé à l'extraordinaire By a Waterfall, véritable symphonie des eaux où des nymphes dénudées nous charme tout en par leur formes généreuses devenant brusquement abstraites lorsqu’elles façonnent d'éblouissante figures géométriques. L'atmosphère dionysiaque est servie par les costumes extravagants, la métronomie des figures imposée par les chorégraphies de Berkeley se reposant sur le brio de ses chorus girls ou de tous les artifices que l'outil cinématographique peut lui offrir : jeu sur la perspective de l'impressionnant décor, transparences, fondus enchaînés et accélérations.

C'est un émerveillement que l'on imagine mal être égalé par le dernier numéro Shanghai Lil mais en plaçant toujours la dramaturgie en amont, le film fait mouche une fois de plus. La tension est à son comble dans cet ultime prologue où rien n'est résolu, et c'est l'occasion pour James Cagney d'enfin entrer en scène (avec un cadrage habile qui qui retarde la réalité de sa présence dans le numéro).

On ressent la pure audace du Pré-Code (et d'ailleurs dans tout le reste du film avec son festival de danseuse en petite tenue et autres robes transparentes) avec cette atmosphère de maison close orientale, ses prostituées métissée et ses bars à opium, la trame jouant habilement sur le propre destin d'éternel dupé par les femmes du personnage de Cagney.

Le passé d'instructeur militaire de Berkeley ressurgit le temps d'une parade militaire finale conclue par une idée géniale introduisant l'animation à l'ensemble. La réussite sur scène se conjugue au bonheur des héros (annoncé en amont avec le révélateur de la féminité de la scène pour Ruby Keeler), l'enjeu amoureux se nouant dans un judicieux fondu au noir ou plutôt un tombé de rideau parfait. La banane de la première à la dernière seconde !

 Sorti en dvd zone 2 chez Warner

lundi 12 octobre 2015

Voyage sans espoir - Christian-Jaque (1943)

Tout juste évadé de prison, Gohelle cherche à quitter le pays. Dans le train, il fait la rencontre d'un certain Alain Ginestier, visiblement fortuné. Gohelle a alors l'idée de demander à sa charmante maîtresse - Marie-Ange - de charmer ce pigeon idéal. Mais elle va tomber dans son propre piège et s'éprendre du millionnaire.

Voyage sans espoir est un flamboyant mélodrame qui marque la rencontre entre le film noir et le réalisme poétique. Le film est un remake de Les Amants de minuit de Augusto Genina (1931) produit par Roger Richebé au sein des Établissements Braunberger-Richebé, société qu'il codirigeait alors avec Pierre Braunberger. Au début des années 40 et désormais seul maître à bord des Films Roger Richebé, le producteur se rend compte qu'il possède toujours les droits du film et décide d'en signer un remake. Il en confiera le scénario à Pierre Mac Orlan, sorte de père spirituel du réalisme poétique depuis la merveilleuse adaptation que tirèrent Marcel Carné et Jacques Prévert de son roman Quai des brumes (1938). Roger Richebé pensait au départ réaliser le film lui-même mais désormais pris par ses responsabilité de dirigeant du Comité d'organisation de l'industrie cinématographique (ancêtre du CNC crée conjointement par les français et les allemands sous l'Occupation) il devra en confier la direction à Christian-Jaque. Celui-ci avait réussi depuis plusieurs années déjà à se sortir de l'ornière des comédies populaire à succès avec Fernandel grâce à des réussites majeures comme La Symphonie fantastique (1942) ou L'Assassinat du père Noël (1941). Ce sera donc une occasion de plus de montrer une autre facette de son talent versatile, notamment en apportant sa patte dans une ultime réécriture du scénario.

Avec sa ville portuaire éthérée et réaliste à la fois, ses amours maudites et le poids de la destinée, le film dessine un univers typique de Mac Orlan où viennent s'inscrire des archétypes du film noir : l'innocent (Jean Marais), le gangster (Paul Bernard) et la femme fatale (Simone Renant). La tragédie transcende ces archétypes à travers des personnages tous en quête d'évasion, symbolique ou bien réelle. Le malfrat Pierre Gohelle (Paul Bernard) fraîchement évadé de prison renoue avec son amante Marie-Ange (Simone Renant) pour l'aider à quitter le pays. La victime idéale pour réaliser ses plans semble être Alain (Jean Marais), jeune homme innocent et fortuné fuyant également sa vie monotone de directeur de banque et prenant un bateau pour l'Argentine. Chaque personnage est prisonnier, chacun à sa manière. Pierre est ainsi enchaîné à cette existence criminelle, incapable par faiblesse mais aussi par les circonstances (un chantage implacable) de se reconstruire une existence plus honnête.

Marie-Ange est tout aussi enchaînée à cette liaison coupable source de souffrances pour elle. Alain incarne une pure figure de pureté et d'innocence juvénile mais s'avérera également assujetti à un secret douloureux. L'une unité de temps et de lieu de la nuit de cette cité portuaire va pourtant permettre à chacun de se libérer, par l'amour. L'égoïsme et le pur instinct de survie laisse place au dépit de l'amoureux abandonné pour Pierre, l'appât et la victime s'étant rapproché de manière inattendue avec la romance sincère et passionné entre Alain et Marie-Ange. La présence inquiétante de Paul Bernard se fait fébrile, le détachement de Simone Renant devient une pure exaltation amoureuse et la naïveté presque agaçante de Jean Marais laisse place à une angoisse latente. Les seuls protagonistes apaisés sont ceux résignés (superbe Lucien Coëdel en marin amoureux), omniscient (Louis Salou en truculent policier) ou uniformément négatif (les membres de l'équipage) qui observent à distance le drame se jouant au cours de cette nuit.

Le tournage entièrement en studio confère une aura toute particulière au film. Chaque environnement se plie littéralement à la personnalité du protagoniste. La photo de Robert Lefebvre multiplie les éclairages tortueux et expressionniste pour nourrir les noir desseins de Pierre (l'arrivée dans le wagon de train où le portefeuille d'Alain s'offre à lui), offre un entre-deux diffus devant les hésitations coupable de Marie-Ange (superbe scène de cabaret où Simone Renant donne de la voix) et s'illumine d'une pure grâce immaculée lors des scènes romantiques comme cette entrevue sous un kiosque. La ville oscille également entre étouffement urbain et une imagerie féérique avec ce magnifique panoramique parcourant les lumières nocturnes depuis le balcon de Marie-Ange.

On navigue ainsi entre inquiétude et émerveillement, le malheur frappant comme le souligne un dialogue ceux n'ayant pas pu ou su revenir en arrière et apprendre de leur erreurs. La bouleversante dernière scène montre ainsi l'expression du jusqu'auboutisme amoureux, pour le meilleur et pour le pire dans une pure tragédie. Une belle réussite un peu oubliée, peut-être à cause de son rattachement à la Continentale (Richebé forcé d'en céder les droits pour boucler son budget devra en répondre à la Libération) mais qui participera à l'ascension de Jean Marais puisque intercalé entre L'Éternel Retour (1943) et Carmen (1945) du même Christian-Jaque. Tout juste tiquera a-t-on sur quelques dialogues et personnages typé (le matelot asiatique fourbe) dénotant un certain racisme.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo 

samedi 10 octobre 2015

Âmes libres - A Free Soul, Clarence Brown (1931)

La fille d'un grand avocat tombe amoureuse de Ace Wilfong, un truand que son père vient de défendre avec succès. Mais lorsqu'elle veut mettre fin à cette liaison, elle réalise que ce ne sera pas si facile...

Norma Shearer avait incarné dans La Divorcée (1930) une magnifique incarnation de la femme hésitante entre la norme et la rupture, récompensée par un Oscar de la meilleure actrice. Âmes libres exploite cette dualité de la star avec brio et plus d'ambiguïté, puisque dans La Divorcée son personnage se forçait à mener une vie dissolue par revanche alors que ce sera bien plus trouble ici. Jane Ashe (Norma Shearer) a été élevée par son père Stephen (Lionel Barrymore) selon des principes de vie libertaires que l'on ressent dès la scène d'ouverture. Jane nue à la salle de bain demande à son père de lui passer ses sous-vêtements, la trivialité et la promiscuité de la scène laissant longtemps supposer qu'ils sont amants et non pas père et filles. Cette existence sans contrainte morale les oppose à leur famille, incarnation des valeurs bourgeoise américaine qui voit d'un mauvais œil cette frange rebelle aux normes.

Cette liberté va pourtant être questionnée chez chacun des protagonistes et remettre en cause leur valeur. Jane va ainsi tomber sous le charme vénéneux et dominateur d’Ace Wilfong (Clark Gable), et Stephen sombrer définitivement à son addiction à l'alcool. Le lien père et fille se désagrège ainsi progressivement, "l'ouverture" ayant ses limites avec la violente désapprobation de Stephen à l'union de sa fille à ce gangster. Clarence Brown après le badinage initial amène ces moments de ruptures avec une puissance dramatique rare, notamment la séquence muette et bouleversante où Stephen découvre sa fille alanguie dans la garçonnière de Wilfong.

Toutes les œillères et les peurs ordinaires ressurgissent, remettant en cause les élans libertaires initiaux. Le scénario n'oppose cependant pas morale et norme (symbolisé par l'affrontement entre les bas-fonds et cette aristocratie américaine), le malaise naissant plus de la relation père-fille déséquilibrée. Stephen perdu dans les vapeurs alcoolisées ne peut prévenir suffisamment sa fille du danger qu'elle coure tandis que cette dernière endosse sans y parvenir le rôle de parent envers lui pour le guérir de son addiction.

L'échec sera ainsi inévitable en liant ces deux penchants néfastes des protagonistes. Face aux menaces qui les entourent, la fillette réfugiera dans les bras d'un père enfin protecteur au terme d'une séquence intense où Lionel Barrymore se lance dans un monologue final intense. Une scène magnifique (une des plus longues prises -14 minutes- jamais filmée à l'époque) qui contribuera à l'Oscar du meilleur acteur remporté par Lionel Barrymore. La prestation de gangster suave contribuera par ailleurs à la notoriété de Clark Gable, déjà rival amoureux de Leslie Howard ici huit ans avant Autant en emporte le vent.

Sorti en dvd zone 2 chez Warner 

Extrait

jeudi 8 octobre 2015

Picture Snatcher - Lloyd Bacon (1933)

Tromperie, vol, malhonnêteté... Ils peuvent vous mener tout droit en prison comme être la clé de votre réussite professionnelle ! Danny Kean, escroc tout juste sorti de Sing Sing, use de son talent criminel pour se faire embaucher par le virulent et racoleur tabloïd Picture Snatcher. Appliquant ses méthodes louches à son nouvel emploi, il devient un photographe sournois et insaisissable. Obtenant le cliché secret et interdit de l'exécution d'une meurtrière, il parvient à la faire publier dans la presse...

James Cagney en ce début des années 30 se spécialise dans les rôles de canailles, dangereuses et brutales dans les films de gangsters (L'Ennemi public (1931) plus tard Les Anges aux figures sales (1938) et Les Fantastiques années 20 (1939) et attachantes en dépit de leur mauvais penchant dans les films Pré-Code plus sociaux (Hard to Handle (1933) ou Le Bataillon des sans-amour (1933)). Picture Snatcher se situe dans la seconde catégorie, Lloyd Bacon nous dépeignant avec entrain et efficacité la rédemption de Danny Kean (James Cagney).

Le début du film déploie tout une imagerie associée au film de gangster avec de prendre un virage surprenant. Danny Kean fraîchement sorti d'une peine de trois ans de prison est chaleureusement accueilli par ses anciens acolytes avec forte dose de luxe, filles et bénéfices accumulés en son absence. Kean va pourtant les cueillir à froid en annonçant son retrait du monde du crime pour celui du journalisme où on lui a proposé une place. Malheureusement ses mauvais penchants de gangsters lui serviront bien plus dans son ascension que ses talents de rédacteurs.

En vrai dur à cuir essuyer les coups de feu en zone dangereuses ne lui fait pas peur et l'ancien escroc n'a aucun scrupule à duper les témoins pour une photo à scandale lucrative et va ainsi devenir le parfait "picture snatcher". Kean n'a pas changé de mentalité mais seulement de milieu même s'il ne s'en rend pas encore compte. Le bagout de James Cagney rend le personnage attachant en dépit de ses actes répréhensibles toujours tournés vers la dérision (le pompier trompé) jusqu'au moment où il ira trop loin et se mettra son entourage à dos. C'est dans son rapport aux autres que Kean va prendre conscience de son attitude, par la romance assez conventionnelle avec la jeune Pat Nolan (Patricia Ellis) et surtout à travers l'amitié attachante avec son rédacteur en chef alcoolique McLean (Ralph Bellamy) et l'étonnante relation amour-haine avec le policier qui l'arrêta jadis.

Lloyd Bacon alterne ainsi les joyeux moments de comédie néanmoins teintés d'une certaine noirceur avant de boucler la boucle lors d'un final rédempteur qui retrouve la férocité du film de gangster avec un gunfight dantesque confrontant Kean à ce qu'il ne souhaite plus être. Le scénario lui fait cependant user de méthodes discutables pour parvenir à ses fins même si l'investigation et le but final plus noble en font un vrai acte de journaliste. Un bon point finalement puisque même avec un meilleur fond le personnage n'est pas aseptisé et reste une teigne comme le montre un épilogue romantique mais néanmoins brutal.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mercredi 7 octobre 2015

Les Rois de la piste -The Fireball, Tay Garnett (1950)

Un orphelin, Johnny Casar quitte son foyer dirigé par le père O'Hara pour devenir une vedette de patin à roulettes avec l'aide de la dévouée Mary Reeves. Le succès monte à la tête de Johnny, et des femmes comme Polly court après sa fortune et sa renommée.

The Fireball est un film sportif opérant selon un schéma classique du genre mais qui trouve une réelle identité en se pliant à la personnalité de son exubérante vedette, Mickey Rooney. Celui-ci entame déjà la pente descendante après des années de succès au sein de la série des Andy Hardy qu'il interprète depuis l'adolescence. Le virage vers des rôles adultes sera plus compliqué et alors qu'il a déjà la trentaine et trois mariages au compteur. The Fireball sera sa dernière interprétation juvénile tout en tenant néanmoins compte de sa maturité à la fois dans le scénario mais aussi la caractérisation de son personnage.

Ayant déjà atteint l'âge de voler de ses propres ailes, l'orphelin Johnny Casar (Mickey Rooney) complexé par sa petite taille reste cloitré et trahi sa crainte du monde extérieur par colère constante. Une rage bien illustrée lors de la scène d'ouverture où on le voit vandaliser tous les symboles (ballon de football, gant de baseball, livre...) d'un possible épanouissement. La bienveillance du père O'Hara (Pat O'Brien) ne pourra rien pour l'apaiser et ce n'est que le temps d'une fugue et d'un concours de circonstances que Johnny va se découvrir une passion inattendue pour le patin à roulettes.

Bien encadré par la belle Mary (Beverly Tyler), notre héros va ainsi faire des progrès fulgurants et se lancer dans la compétition. L'extravagance et le bagout de Mickey Rooney permet de donner un tour plus ludique à la progression de Johnny. Son manque de confiance en lui et ses complexes se compensent ainsi par une forfanterie de tous les instants, ses moqueries publiques envers le champion en titre le forçant à se mettre au diapason lorsque ce dernier finira par le défier. La provocation précède la performance, l'abnégation et le talent de Johnny ne pouvant s'exprimer qu'une fois dos au mur après avoir trop bombé le torse. Cela rend dans un premier temps les personnages très attachant dans sa maladresse et besoin de lumière, mais ces qualités deviennent des défauts une fois arrivé au sommet. La confiance vira à l'arrogance, les airs de défi au mépris de ses coéquipiers et la quête d'attention au pur narcissisme. Le mal est tellement ancré qu'il ne pourra aller au-delà que dans les tous derniers instants.

Tay Garnett film avec une sacrée énergie et inventivité ces courses de patins, à la fois dans leur hargne brutale (où l'on n'hésite pas à envoyer l'adversaire dans le décor par tous les moyens) et leur vitesse frénétique. Mickey Rooney plutôt bon aux patins donne de sa personne même si l'on devine le doubleur dans les instants les plus risqués, quand ce ne sont pas les effets spéciaux qui le mettent en valeur (tous les passages grossiers où il patine avec une rétroprojection de la piste). On sera étonné de croiser l'auteur Horace McCoy au scénario, l'énergie et la joie galvanisante de ses courses de patins étant en tout point opposés aux pistes des éreintants marathon de danse qu'il dépeignait dans son classique On achève bien les chevaux (plus tard adapté par Sydney Pollack). Une œuvre trépidante et fort plaisante donc où l'on croisera dans un petit rôle une débutante nommée Marilyn Monroe (qui tourne le Eve de Mankiewicz la même année) dont la carrière effectuera un parcours inversé à celle de Mickey Rooney.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

Extrait

lundi 5 octobre 2015

Female - Michael Curtiz (1933)

Alison Drake dirige d'une main de fer une grande entreprise automobile, la Drake General Motors, qu'elle a héritée de son père. Lassée d'être sans cesse courtisée pour son argent et non sa personne, elle s'amuse à inviter des employés de l'entreprise à diner en tête à tête, puis dans son lit, avant de les rejeter le lendemain. À la suite d'une soirée mondaine où elle est une fois de plus courtisée par tous, elle décide de sortir incognito et de se fondre dans la masse d'une fête foraine. Elle y rencontre un homme très séduisant Jim Thorne, qu'elle retrouve dans son usine le lendemain et qui n'est autre que l'ingénieur qui doit sauver l'entreprise de la faillite.

Hormis une conclusion expédiée faisant sans y croire rentrer la situation dans la "norme", Female est une œuvre emblématique d'une certaine vision de la femme dans ce cinéma Pré Code des années 30. Les figures féminines s'y élèvent à la force du poignet en se montrant aussi impitoyable que les hommes, tout en ne pouvant totalement s'empêcher d'être rattrapée par leurs émotions. Le schéma prend généralement un tour social, cette élévation marquée par la Grande Dépression servant autant à sortir de la fange qu'à triompher du machisme dominant telle la Barbara Stanwyck de Baby Face (1933). Ruth Chatterton incarne un autre versant de cette thématique, symbolisant à la fois cette ascension sociale mais également une femme de pouvoir glaciale en mère maquerelle dans Frisco Jenny (1932). Son humanité ressurgissait par la maternité dans ce film quand ce sera les tourments inattendus de l'amour qui la feront vaciller dans Female.

Elle y incarne Alison Drake, l'héritière d'une grande entreprise automobile qu'elle dirige d'une main de fer. Une position qui l'isole dans ses émotions contenues et son rapport aux autres complexes. La scène d'ouverture nous plaçant dans une grande réunion de comité d'entreprise exprime bien cela, faisant surgir Alison presque par surprise dans ce monde d'homme où elle s'imposera par une volonté de fer en rabrouant brutalement un employé. Elle n'en reste pas moins une femme avec ces désirs mais ceux-ci s'exécutent avec la même rapidité et autorité que celle exigées par les grandes décisions industrielles de son quotidien professionnel. Un regard bref et concupiscent vers un employé bien de sa personne, une invitation à dîner tout autant dénué de spontanéité dans son déroulement (les appels codés d'Alison à ses majordomes) et une nuit dont il ne devra plus rien subsister de retour à l'entreprise. Les amants d'un soir trop insistants seront expédiés dans une obscure succursale canadienne.

Les personnages masculins du film ne semblent guère mériter mieux d'ailleurs. Le machisme latent et le sentiment de possession (la désinvolture d'un amant s'asseyant sur le bureau d'Alison après une première nuit) et la déférence plus ou moins intéressée (le jeune amant bellâtre, un autre voyant dans l'union une fusion industrielle) semblent faire du pouvoir d'Alison un obstacle insurmontable dans son rapport aux hommes. En séduisant incognito un homme qui ne sait rien d'elle, Alison découvre le plaisir d'être aimée pour elle-même mais finalement la frustration aussi de ne pouvoir faire plier à ses volontés l'objet de son affection. Cet homme c'est Jim Thorne (George Brent) une sorte de mâle alpha guère impressionné même quand il découvrira qu'Alison est sa patronne. Notre héroïne découvre donc tardivement les vertus de la séduction, de la minauderie et d'une partie du renoncement à soi-même que suppose le lien à l'autre. C'est un aspect des plus amusants du film, offrant de superbes scènes romantiques. Le scénario est malheureusement assez maladroit, ce chemin nécessaire d'Alison devenant un retour pur et simple à l'image de femme au foyer ménagère et génitrice avant tout.

Pas de juste milieu dans une conclusion trop précipitée qui gâche toutes les audaces du film. Cela passait sans doute mieux dans le contexte de sortie du film mais nettement moins pour un spectateur contemporain. L'esthétique fouillée du film rattrape un peu cet écueil. William Dieterle débuta le tournage (l'audace des rapports amoureux rappelle bien l'auteur de Jewell Robbery (1933)) que malade il abandonna à William A. Wellman qui filma quelques scènes avant de rejoindre une autre production (College Coach (1933)) et laisser Michael Curtiz tourner l'essentiel du film.

C'est vraiment la patte de ce dernier que l'on ressent le plus à travers la stylisation des décors reflets des personnalités d'Alison : froidement géométriques, oppressant et industriels pour le monde de l'entreprise et aérien, chatoyant et Art déco pour son antre de séduction. Une dualité qui se ressent également dans les robes et négligés élégants se disputant aux tailleurs monochrome et stricts, appelant tour à tour au rapprochement ou à une intimidante distance. Passionnant donc si ce n'était cette fin discutable.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dan leurs collection consacrée au Pré-Code 


vendredi 2 octobre 2015

Kamikaze Girls - Shimotsuma Monogatari, Tetsuya Nakashima (2004)

Fanatique de la période Rococo, des robes à froufrous et d'ombrelle fantaisie, rien ne prédestinait la charmante Momoko à rencontrer celle qui deviendra l'espace d'un été son inséparable amie : l'intrépide Ichiko, chef des Ponytails, un gang de filles en scooters. Habitant en compagnie de sa grand-mère et de son escroc de père - contrebandier de Versace et yakuza repenti -, Momoko l'introvertie passe ses ternes journées à rêver et à broder. Ses visites dans sa boutique de vêtements préférées sont ses seuls moments de répit. Son existence paisible va se voir interrompue par l'intrusion subite de l'inquiétante Ichiko. Cette jeune fille dure et grossière va s'immiscer petit à petit dans la vie de la douce et rêveuse Momoko.


Flamboyant objet pop, découverte de tout un pan de la pop culture japonaise et surtout magnifique récit d'amitié, voilà ce que propose avec brio Kamikaze Girls. Le film offre une plongée dans l'imaginaire bariolé de la jeune Momoko (Kyōko Fukada), qui a la particularité d'être fan de culture française et plus particulièrement de l'esthétique rococo. Mouvement artistique de la première moitié du 18e siècle arrivant après le Baroque, le rococo se caractérise par son attirance pour les touches extravagantes, son goût pour l'affriolant et les couleurs criardes contaminant aussi bien les tenues vestimentaires que l'architecture ou les meubles. Le décalage se fait donc immédiat lorsque l'on découvre notre jeune japonaise dans ses tenues à froufrou et dentelles, perdue dans ses rêveries et totalement désintéressée du monde contemporain. Elle fait bientôt la rencontre de son total opposé en la personne de Ichiko (Anna Tsuchiya), jeune bikeuse au caractère bien trempé avec laquelle va se nouer une étonnante amitié.

Le film adapte un roman (également transposé en manga) de Takemoto Navala ayant remporté un grand succès au Japon. A travers ses deux personnages principaux, il se penche sur deux phénomènes culturels et esthétiques typiquement japonais. Momoko et son attrait pour les fanfreluches est une illustration du phénomène "lolita" où de jeunes japonaise arborent les tenues les plus flamboyantes inspiré du 18e, y ajoutant la petite touche sexy contemporaine attirant les regards. L'aspect hors norme est ici renforcé par le fait que Momoko vive en campagne et paraissent donc encore plus éloignée de ses contemporains, alors que les lolitas pullulent à Tokyo. Quant à la motarde Ichiko, le champ est encore plus vaste. 

Elle représente tout un pan d'une certaine jeunesse nippone délinquante passionnée de culture américaine et de moto se faisant appelé "yankee". Le phénomène connu son apogée dans les 70's et les 80's avec ses règles de vies bien établies, ses tenues vestimentaires (longues vestes où était cousues le sigle ou l'accroche de la bande) et ses deux roues pétaradants. Les amateurs du manga GTO ont pu avoir un aperçu de la chose.

Ce sont donc deux univers bien ciblé mais antinomique qui se révèlent dans ces héroïnes mais que le récit parvient à rapprocher par une belle histoire d'amitié. On découvre progressivement l'enfance difficile qu'ont connues Momoko et Ichigo, les poussant à se détacher du monde réel oppressant et se réfugier dans un imaginaire où elle se voit plus belles, assurées et charismatique. Chez Momoko le phénomène aurait pourtant tendance à l'isoler dans son mode intérieur tandis que la motarde Ichigo plus avenante sous ses airs agressifs cache elle sa sensibilité et sa féminité. L'histoire se fait donc l'illustration du parcours initiatique de ses deux jeunes filles dont le rapprochement tendra leur faire se découvrir des talents (la broderie pour Momoko) et sentiments nouveaux (Ichiko qui tombe amoureuse), témoignage de leur maturité sans qu'elles y sacrifient leur personnalité hors normes.

Tetsuya Nakashima use de tous les moyens possibles et imaginables pour dynamiser ses récits : flashback, flashforward, séquences en dessin animé, irruption de gag cartoonesques délirants, sans parler des ruptures de ton étonnantes. Le début où Momoko nous fait découvrir son univers est ainsi étourdissant de fantaisie, il faut s'accrocher devant ce tourbillon de couleurs, références et gags impromptus sous peine de perdre le fil. Le grand atout du film c'est bien évidemment ses deux interprètes principales. La jeune actrice Kyoko Fukuda a une sacrée allure robes rococo, pleine de candeur et la moue boudeuse. 

Elle parvient à exprimer à merveille l'évolution de son personnage, amusant mais désincarné tant il est happé par ses rêveries puis soudainement illuminé par l'amitié improbable de Ichigo qui s'accroche à elle. Cette dernière est jouée par la pop star japonaise Anna Tsuchiya qui trouvait là son premier grand rôle au cinéma. Grimaçante, vulgaire et grande gueule elle dissimule un cœur d'artichaut et la scène où elle pleure son amour perdu (ou encore celle de son enfance malmenée par ses camarades) est une des plus bouleversantes du film.

L'esthétique la plus folle se mêle donc à l'émotion la plus pure et les férus de cinéma pop japonais savoureront même les allusions à certaines œuvres marquantes des 70's. Le père de Momoko étant un ancien yakusa, Nakashima introduit lors des flashbacks le célébrissime motif musical de la série Combat sans code d'honneur de Kinji Fukasaku. Les bandes de jeunes bikeuses évoquent quant à elles toute la série de films produite par les Toei mettant en scène des adolescentes en lutte contre la société et souvent jouées par le duo d'actrices Reiko Ike/Miki Sugimoto.Toutes ses références ne sont pas nécessaires pour apprécier Kamikaze Girls, mais après vision vous aurez une irrésistible envie d'approfondir la question. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Kazé