Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

dimanche 27 août 2017

Désirs volés - Nusumareta yokujô, Shohei Imamura (1958)


Shinichi a quitté la fac plein d’idéaux pour servir, en tant que metteur en scène, une petite troupe de théâtre ambulant qui a bien du mal remplir les chapiteaux. Son directeur peine à payer ses acteurs et rechigne à écouter les propositions du jeune homme lorsque celui-ci essaie d’innover. Malgré les difficultés et la proposition d’un ami de venir travailler à la télévision, il choisit de suivre la troupe de ville en ville. Le cœur du jeune homme vacille entre son désir pour Chidori, une des filles du directeur, dont les sentiments restent troubles et qui se trouve déjà mariée à Eizaburo, la vedette du spectacle, et Chigusa, la sœur de celle-ci qui, elle, éprouve de réels sentiments pour lui.

Après des débuts en tant qu’assistant d’Ozu à la Shōchiku, Shohei Imamura quitte le studio pour intégrer la Nikkatsu moins prestigieuse mais plus rémunératrice. Il y fera dans un premier temps des travaux de scénariste remarqués notamment sur  la comédie satirique Chronique du soleil à la fin de l'ère Edo d’Yūzō Kawashima (1957) avant d’avoir l’opportunité de passer à la mise en scène pour Désirs volés. On qualifie parfois ce premier film de mineur et impersonnel mais on y trouve pourtant déjà tous les motifs qui irrigueront le cinéma d’Imamura par la suite.

La dimension anthropologique et documentaire se ressent notamment dans la scène d’ouverture filmant la ville d’Osaka depuis le ciel tandis qu’une voix-off nous en dépeint les monuments passés et moderne, puis les coutumes et habitants. Au fur et à mesure de cette description le cadre se rapproche des toits de la ville pour ensuite en filmer les rues, comme un microscope scrutant au plus près des insectes en mouvement. Le film n’adopte pas encore la froideur clinique d’œuvres comme La Femme Insecte (1963) ou Le Pornographe (1966) mais scrute déjà avec crudité les comportements excessifs et compulsifs inhérents à la nature humaine. Le terrain d’observation sera ici une petite troupe de théâtre qui a bien du mal à subsister. La troupe est ainsi obligée d’ouvrir son spectacle sur un numéro de strip-tease pour attirer le spectateur, masculin pour l’essentiel, et qui décampe aussitôt l’effeuillage terminé et ne s’attarde pas pour la pièce. Une situation qui crée donc des dissensions entre le directeur de la troupe et ses acteurs trop rarement payés à leur goût, ce qui offre une dispute épique durant l’entrée en matière. Contrainte de quitter cette grande ville inhospitalière, la troupe va alors investir un village où ils semblent bien plus attendus.

Imamura observe les passions qui s’agitent dans cette vie en communauté. Le réel attachement mêlé de je-m'en-foutisme concernera les acteurs qui tout en se plaignant ne peuvent se détacher de cette vie. Le jeune auteur Shinichi (Hiroyuki Nagato) est lui animé par la vraie flamme du théâtre pour laquelle il a renoncé à une carrière plus balisée et s’accroche à la troupe également pour la passion secrète qu’il nourrit pour Chidori (Yōko Minamida), la fille du directeur. Celle-ci est pourtant déjà mariée tandis que sa jeune sœur Chigusa (Michie Kita) est également folle amoureuse de Shinichi. Imamura signe un film véritablement en réaction du cinéma d’Ozu, une influence indirecte puisque tout concourt chez lui à aller à contre-courant du classicisme et de la retenue de son aîné. C’est particulièrement flagrant si on compare Désirs volés à Herbes flottantes (1959) où Ozu dépeint également une troupe de théâtre. Ici le réalisateur dans l’excès des sentiments et comportements compulsifs encore baignés d’humour et de romanesque mais qui annoncent les moments les plus dérangeants de sa filmographie. La dépit amoureux, le désir ou le rapprochement charnel sont au centre des enjeux et ne s’expriment que de façon crues. 

Le réalisateur alterne espaces confinés et extérieurs pour l’exprimer, sincérité comme simple pulsions sexuelles pouvant surgir à tout moment. Les sentiments s’enchevêtrent dans la confusion pour le spectateur et les protagonistes (Shinishi en colère de ne pas voir la compagnie évaluer seul en forêt assouvissant sa frustration avec une Chigusa insistante, l’hésitation et le revirement final), le ton bascule du grivois rigolard au franchement glauque (les jeunes bons à rien voyeurs du village qui enlèvent une actrice). En gardant un ton d’une outrance égale en toutes situations, Imamura évite de juger ses personnages et se pose en observateur (sans doute plus ouvertement chaleureux ici) des comportements humains. Le sexe est le moteur principal des actions des personnages et Imamura ose filmer crûment (mais encore atténuer par l’humour ou un certain romantisme) certains éléments assez singulier de la libido japonaise et masculine plus particulièrement : le voyeurisme donc, la frontière ténue entre l’insistance et le viol (l’acteur convoquant une aspirante pour une « audition »), l’attitude féminine aussi fuyante que ardente… 

Tout cela reste assez sobre et dans une tonalité de comédie enlevée vraiment drôle mais l’acuité froide et l’humour noir des films suivant se devinent déjà ici – même sur des éléments triviaux comme cette amusante grand-mère avide au gain. Le triangle amoureux familial est aussi déjà là (mais sans le registre incestueux de La Femme Insecte et Le Pornographe) avec ces deux sœurs se disputant un homme, là aussi dans cette dualité secrètement aimante mais fuyante (Chidori) puis ardente et offerte (Chigusa) le désir allant vers la plus difficile à avoir dans une logique aussi perverse que romanesque.

Toute cette confusion rend les personnages vivant et vibrant et déjà chez Imamura les soubresauts intérieurs prennent une veine expressive où l’on se bat, s’enivre et pique des colères dantesque quand les choses tournent mal pour nous. La sobriété est pour les gens éteints, aux passions plus abstraite tel Eizaburo (Shinichi Yanagisawa) si habité dans son numéro de danse kabuki solitaire et si éteint quand il apprendra l’adultère de sa femme. Une première œuvre passionnante donc et où la Nikkatsu percevra les velléités provocatrice d’Imamura et lui demandera de calmer le jeu sur les films suivant plus conventionnels (Devant la gare de Ginza (1958), Mon deuxième frère (1959) avant le coup de tonnerre que constituera Cochons et Cuirassés (1961). 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Elephant Films 


jeudi 24 août 2017

Bas les masques - Deadline - U.S.A., Richard Brooks (1952)


Le rédacteur en chef du Day, Ed Hutcheson, apprend que son journal va fermer et être vendu au propriétaire d'un tabloïd, The Herald. Une affaire criminelle impliquant un personnage véreux, Tomas Rienzi, va changer la donne.

La nature d’intellectuel engagé et la prédilection de sujets forts se confirme pour Richard Brooks avec ce vibrant plaidoyer pour le journalisme qu’est Deadline – U.S.A.. Le film s’inspire de vraie fermeture du journal New York World qui eut lieu en 1931, orchestrée par les fils de son prestigieux fondateur, Joseph Pulitzer. Le scénario de Richard Brooks part d’un même postulat avec son quotidien imaginaire The Day qui s’apprête à être revendu à la concurrence pour de basses manœuvres financière par les héritières de son fondateur. Le réalisateur passé par le journalisme avant d’intégrer le monde du cinéma y voyait un sujet majeur, tant dans l’expression de liberté et intégrité de la presse que d’une forme de réponse au maccarthysme au plus fort de ses méfaits à cette période.

Le personnage de rédacteur en chef Ed Hutcherson (Humphrey Bogart) représente ainsi toutes ses vertus face à l’adversité. The Day s’apprête ainsi à être vendu à un concurrent plus racoleur et par la même cesser son activité, la collusion économique étant vu comme une autre forme de pression pour entraver la liberté d’expression. Un dernier coup d’éclat pourrait pourtant relancer le journal en dénonçant les méfaits de Tomas Rienzi (Martin Gabel), personnage véreux orientant les élections par la violence et l’intimidation. La flamme du journaliste est ici ardente, elle ne pâlit que par intermittence (la veillée funèbre ironique et alcoolisée de la rédaction après l’annonce de la vente) pour repartir de plus belle dans ce qui constitue un vrai sacerdoce. Richard Brooks capture cela en promenant sa caméra dans l’ensemble du journal, de la frénésie de la rédaction au bruit assourdissant des rotatives en sous-sol. 

De façon plus intime on le ressent à travers la vie intime chaotique de Hutcherson, divorcé essayant de reconquérir sa femme (Kim Hunter) mais constamment rappelé à l’urgence de l’article en cours. Ce sacrifice s’exprime de manière sous-jacente par la rancœur qu’on devine chez les deux héritières qui vendent The Day autant par vengeance à ce journal qui leur a volé leur père que par intérêt financier. Les beaux personnages d’Ethel Barrymore et celui de Kim Hunter montrent des figures féminines modernes et nobles dans leur acceptation ou refus de partager un époux avec cette vocation (également dans une courte scène où Bogart croise la femme d’un journaliste hospitalisé pour agression) si accaparante.

Si Martin Gabel campe un mafieux un peu caricatural, la menace qu’il représente pour cette liberté d’expression apparaît dans quelques éclairs de violence de ses impitoyables hommes de main. Le travail d’enquête et d’investigation est assez simplifié et raccourci dans le cadre du film mais souligne intelligemment la conviction, la droiture et le ton rassurant que doit dégager le journaliste face aux interlocuteurs dont il souhaite soutirer des informations. Ainsi c’est un choix de ne pas avoir céder à la photo racoleuse du cadavre d’une victime qui amène la preuve définitive permettant de boucler l’affaire Rienzi lors de la conclusion. Un journal peut mourir mais jamais le pouvoir de l’information et la quête de vérité de ceux qui la délivre. 

 Sorti en dvd zone 2 français et Bluray chez Rimini

 

mercredi 23 août 2017

Un jour dans la vie de Billy Lynn - Billy Lynn's Long Halftime Walk, Ang Lee (2017)


En 2005, un jeune Texan de 19 ans, Billy Lynn, est pris dans une violente attaque avec son régiment d'infanterie en Irak. Lui et les autres survivants sont présentés comme des héros. Ils sont ensuite rapatriés aux États-Unis par l'administration Bush pour parader dans tout le pays, parade qui culmine lors du show de la mi-temps du match de NFL (football américain) des Dallas Cowboys pour Thanksgiving, match à domicile à Dallas. Mais ils doivent ensuite retourner au front...

Un jour dans la vie de Billy Lynn vient encore prouver, après les brillants Démineurs (2011) de Kathryn Bigelow et American Sniper de Clint Eastwood (2015), que les films les plus intéressants sur la guerre d’Irak furent réalisés après la fin du conflit, loin des passions et de l’idéologie anti-Bush. Le film d’Ang Lee partage avec ses prédécesseurs une absence de jugement moral et/ou politique sur le conflit et un choix de capturer les états d’âmes des soldats et le rapport à leur environnement. Le meilleur moyen pour ces œuvres de ne pas paraître datée et de délivrer un message plus universel, loin des ruades stériles et sans finesses des années 2000 comme Redacted de Brian de Palma (2007) ou Fahrenheit 9/11 de Michael Moore (2004). Ang Lee adapte là le roman Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn de Ben Foutain paru en 2012. L’idée du livre lui serait venue un soir de Thanksgiving où il regardait un match de football américain à la télévision. 

Le grand show et la parade rythmant la mi-temps voyait des vétérans de la guerre d’Irak exposés au public entre les danseurs et autres poms poms girls, au garde à vous dans une vision totalement surréaliste. Le roman essayait donc d’imaginer le ressenti de ces militaires plongés dans ce tumulte. Après L'Odyssée de Pi (2012) c’est un nouveau défi à la fois technique et narratif qui se pose alors à Ang Lee qui souhaite traduire de la manière la plus sensitive possible l’état d’esprit de son héros. Il fera ainsi le choix de tourner le film au format 4K, en 3D et à 120 images par seconde au lieu de 24. La conjonction de ces techniques multiplie par 40 la quantité d’informations reçues par le spectateur par rapport à une image traditionnelle et permet une plongée plus immersive dans la psyché de Billy Lynn (Joe Alwyn). Le peu d’écrans susceptibles de projeter le film dans les conditions idéales (aux Etats-Unis mais aussi en France où il fut diffusé de manière classique au cinéma) sera une des causes de l’échec du film, mais on peut néanmoins entrevoir les possibilités de ces choix formels.

Des caméras de télévision ont capturés l’exploit de du soldat Billy Lynn, parti sauver seul son sergent au milieu d’une embuscade de son régiment. Cette image forte dans une Guerre d’Irak si verrouillée médiatiquement va faire le tour du pays et l’ériger avec sa section « Bravo » au rang de héros nationaux. Ils sont donc invités à parader  travers le pays jusqu’à ce jour où ils devront défiler à la mi-temps d’un match des Dallas Cowboys durant un concert des Destiny’s Child. La narration adopte le point de vue confus de Billy, perdus entre cette journée hors-normes, ses souvenirs du front et ceux plus récents des retrouvailles avec sa famille. Cela nous offre un portrait intime où quel que soit le cadre, notre héros cherche sa place et doute de sa vocation de soldat. Son engagement est une échappatoire à un acte de délinquance pour défendre l’honneur de sa sœur (Kristen Stewart), les foules béates ne lui font pas oublier qu’il a perdu un ami cher au front, ce lieu où il n’avait de cesse de s’interroger sur le sens de sa présence. Le film constitue ainsi à travers les doutes de Billy, une véritable photographie de l’Amérique déchirée de Bush. La séquence en famille montre le déchirement entre la classe moyenne naïvement confiante en son gouvernement (qui va forcément guerroyer en Irak pour nous protéger) et la sœur plus éduquée et inquiète pour Billy qui y voit des raisons plus discutables. 

Parfois ce point de vue entre le cynisme et la crédulité passe par une ironie mordante, que ce soit cet homme d’affaire pétrolier parfaitement conscient de l’enjeu économique véritable du conflit (et qui s’en réjouit) ou cette pom pom girl (Makenzie Leigh) énamourée pour l’uniforme. Dans chacun de ces contextes, Billy n’a qu’une seule bouée de sauvetage : ses camarades et le corps de l’armée. Loin d’une logique va-t’en guerre, c’est plutôt une manière de découvrir ses aptitudes, que ce soit avec la rudesse affectueuse du sergent Dime (excellent et charismatique Garrett Hedlund) ou la sagesse teintée de mysticisme du sergent Breem (étonnant Vin Diesel). La camaraderie virile et potache affirme les liens profond de l’unité Bravo, quelques beaux moments intimistes exprimant le sens qu’offre l’armée à leur vie jusque-là sans but, d’un point de vue humain mais aussi social (le personnage latino échappant à des jobs alimentaire sans éclat). 

Ce n’est pas l’armée dans sa facette patriotique qui est célébrée, mais la simple dimension de frères d’armes soudés et finalement apolitique – un dialogue soulignant le simple devoir d’aller là où on les envoie sans se poser de question. Démineurs voyait son héros revenir au front par pure addiction à l’adrénaline, American Sniper déshumanisait le sien en en faisant un professionnel de plus en plus glacial alors que Billy Lynn montre des jeunes gens apeurés qui combattent par solidarité les uns envers les autres. L’Irak n’est pas un lieu où exprimer leurs pulsions, mais celui où l’on partage tout et protège son camarade.

Ang Lee évite totalement l’écueil patriotique en se montrant incroyablement critique envers la bannière étoilée. Même si l’on ne peut en apprécier les nuances fautes de conditions idéales, la mise en scène d’Ang Lee par son placement parfois quasi subjectif et son image hyperréaliste renforce la notion intime des sensations de Billy. Cela donne facette chaleureuse plus intense dans les moments intimes (la discussion sous un arbre entre Billy et Breem) et plus étrange et flottante dans les moments où Billy perd pied avec le réel. Cela reste diffus dans les habiles transitions d’un contexte à l’autre et dans la pure rêverie (Billy s’imaginant coucher avec sa pom pom girl). Mais c’est quand l’absurde s’invite dans la réalité que l’effet est le plus saisissant avec la guerre devenue entertainment  pyrotechnique, un spectacle son et lumière destiné à divertir les foules. Les feux d’artifices sont des réminiscences des explosions et coup de feu du front qui tétanise Billy soudain extérieur à lui-même avec ce travelling circulaire qui capture son visage hébété au milieu du tumulte. 

En flashback nous découvrons enfin pleinement la nature douloureuse, sanglante et pathétique de l’acte d’héroïsme célébré avec tant de ferveur et la survie ainsi que le sauvetage d’un camarade semble avoir plus de sens que ce show pathétique. Quand Billy et ses amis soufrent et combattent ensemble, la société américaine fait de leur action un spectacle pour justifier leur mobilisation auprès du peuple. En renonçant à être les objets du grand barnum médiatique - le fil rouge de l’adaptation cinématographique de leurs exploits -, l’unité Bravo retrouve sa raison d’être de survie et protection mutuelle. Billy ne retourne pas au front pour le drapeau ou ses concitoyens pour lesquels il n’est qu’une image (le saisissant moment où la pom pom girl semble se détacher de lui quand il renonce presque à être ce héros en uniforme) mais car il est le seul à pouvoir protéger sa seul vraie famille, ses compagnons d’armes. Ang Lee signe une œuvre brillante et un des grands films de l’année en conjuguant la fraternité et le récit d’apprentissage cher à Samuel Fuller et la notion plus critique du Clint Eastwood de Mémoires de nos pères (2006).

 Sorti en dvd zone 2 et bluray (dont un bluray 3D pour le voir dans les conditions voulues pas le réalisateur) chez Sony