Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 26 août 2021

Louloute - Hubert Viel (2021)


 Années 80, Normandie. Entre les vaches, le Club Do' et les gros pulls en laine, Louloute rêve, tombe amoureuse et se dispute avec ses proches. Alors que la ferme familiale s'endette, sa vie va changer à jamais.

Troisième réalisation d’Hubert Viel, Louloute est une magnifique ode à l’enfance, partagée entre la nostalgie, les fêlures de l’adulte et les émotions à vif de ce moment d’innocence. C’est un projet au long cours pour Hubert Viel qui s’y attèle dès 2008, mais plutôt dans l’idée d’un court-métrage sur les rêveries d’une petite fille. Cela n’aboutit pas et entre Viel va signera ses deux premiers long-métrages sous forte inspiration d’Éric Rohmer, Artémis, cœur d'artichaut (2013) et Les Filles au Moyen Âge (2015). Cependant cette première idée lui trotte toujours en tête et le déclic viendra de certaines réticences de producteurs qui trouve le postulat trop abstrait. Hubert Viel va alors apporter un ancrage plus réel à travers le cadre rural et la période de la fin des années 80 où se déroule le récit, ce qui correspond grandement à ses propres souvenirs d’enfance. La tonalité onirique et le fait d’avoir une héroïne maintient la juste distance tout en conservant cette dimension autobiographique.

Le récit se partage entre le présent de Louise (Erika Sainte), prof un peu paumée et son passé en tant que Louloute (Alice Henri) dans le cocon familial. La rencontre d’un ancien camarade d’école primaire ainsi qu’un retour attendu sur les lieux de son enfance ravive ainsi cette période en elle. Cette partie « adulte », loin d’alourdir le récit sert en fait à traduire par cette nostalgie le paradis perdu et l’échappée au réel que représente ce monde de l’enfance. C’est une forme de boucle mentale qui s’exerce ainsi. Louise adulte se réfugie paradoxalement sur sur les lieux de ses dix ans à cause de la perspective de devoir y retourner à l’ère contemporaine. A l’inverse durant son enfance Louloute fuit également cet environnement en se laissant porter par les rêveries de son monde imaginaire. Il s’agit là d’échapper aussi aux maux adultes qui rattrape sa famille avec les difficultés de ce monde agricole français essoré par la politique agricole commune, entraînant des difficultés économiques qui enveniment les relations entre son père (Bruno Clairefond) et sa mère (Laure Calamy).

On passe d’une époque à l’autre par des idées formelles et/ou narratives reposant l’usage de la voix-off, la réminiscence d’un souvenir amené par un objet, un dialogue… Hubert Viel par le choix de filmer en 16 mm compose une image dont le grain façonne naturellement cette veine nostalgique dans les séquences réalistes (avec certains ancrages à l'époque comme lorsque les enfants regardent les dessins animés Ken le survivant ou Le Collège fou, fou, fou), et déploie un monde onirique flottant et envoutant dans les séquences de rêves. Il revendique ainsi un équilibre ténu entre les influences de Maurice Pialat et Hayao Miyazaki dans un tout cohérent. La clé repose sur les deux temporalités qui se répondent, et notamment les scènes oniriques teintées de psychanalyse qui sèment le doute quant au fait qu’elles soient issues de l’imagination de l’adulte Louise ou de la fillette Louloute - on ne sait si elles éveillent un traumatisme de l'adulte ou une peur profonde de l'enfant. C’est une manière implicite de tisser les indices sur ce qu’il est advenu de la famille après ce moment pivot de l’enfance.

Une des grandes qualités du film est le naturalisme chaleureux avec lequel est capturée cette vie de famille. L’alchimie des acteurs de tous âges (la petite Alice Henry est absolument fabuleuse de candeur et de naturel, et tout le casting est au diapason) amène une immersion et un attachement spontanée pour la famille à travers diverses situations, tour à tour drôles, touchantes ou dramatiques. Les petites taquineries et la complicité de la fratrie, le sentiment d’incompréhension face aux adultes, la difficulté de ces derniers à maintenir un sentiment de sécurité malgré les difficultés, tout cela sonne juste de bout en bout. 

Le cadre rural avec ces outils, animaux et grands espaces constitue un immense terrain de jeu pour les enfants mais aussi le fossoyeur progressif des espoirs des adultes. Dès lors en revenant physiquement ou mentalement en ces lieux, que faut-il en retenir pour Louise/Louloute? L’issue (forcément) tragique de ce moment de son enfance, ou les merveilleux instants de cette ère d’insouciance ? Hubert Viel fait son choix via une scène clé située en flashback à la moitié du film et qui ne trouve sa suite qu’en toute fin. Louloute soucieuse de se faire pardonner ses dernières bêtises décide de préparer un petit déjeuner anglais à ses parents, qu’elle va leur apporter au lit. La chute (au propre comme au figuré) de la scène est l’occasion de totalement magnifier ces moments si simples, insignifiants et pourtant si cruciaux qui deviennent indélébiles lorsque nous fermons les yeux pour revenir à notre enfance. Les bonnes fées de Y aura-t-il de la neige à noël ? (1996) semblent s'être penchées sur ce beau film auquel on souhaite le même destin.

En salle

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