Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 9 septembre 2013

Les Bas-fonds new-yorkais - Underworld U.S.A, Samuel Fuller (1961)

Le jeune Tolly Devlin voit son père se faire tabasser à mort par les membres d'un gang de délinquants, à l'âge de quatorze ans. Devenu adulte, il prépare sa vengeance envers les assassins de son père, désormais au sommet de la pègre new-yorkaise...

Fuller signe un polar majeur et novateur avec ce Underworld U.S.A. L'ère du film noir classique est bien terminée et en ce début des 60's divers oeuvres feront évoluer le genre policier comme par exemple Les Tueurs de Don Siegel faisant la bascule vers le polar urbain. En grand portraitiste de l'Amérique qu'il est, Fuller capture un contexte qui ne sera effectif que quelques années plus tard au cinéma avec un film comme Le Parrain (1972).

C'est le moment où le crime organisé devient une froide machine capitaliste fonctionnant comme une entreprise et où le profit se fait sans états d'âmes à travers les secteurs les plus rentable que sont la corruption, la prostitution et le trafic de drogue. Pour les contrecarrer, la justice s'organise aussi en une entité plus vaste que la seule police et remontant jusqu'au hautes sphères judiciaire. Le scénario de Fuller illustre tout ces enjeux par une lente digression où partant de la quête de vengeance du jeune Tolly Devlin (Cliff Robertson), on découvrira les arcanes de cette véritable guerre entre le syndicat du crime et la justice.

Le scénario linéaire avance donc au fil des découvertes et des manigances de Tolly, progressant à la fois dans l'organigramme de la mafia et gagnant la confiance de la police pour mieux accomplir sa vengeance. La brutale scène d'ouverture où le père du héros est tabassé et tué donne le ton, le parcours criminel en ellipse de Tolly, le visage juvénile mais déjà marqué par le mal de David Kent passant aux traits plein de malice vicieuse de Cliff Robertson lorsqu'on le retrouve à l'âge adulte.

Tolly est une sorte d'électron libre entre la justice et le crime, impitoyable et individualiste. La relation avec la mère de substitution Sandy (Beatrice Kay) et surtout la belle Cuddles (Dolores Dorn) qu'il a sauvée par intérêt vont progressivement l'humaniser, en faisant dans le récit un représentant du peuple dans son désir final d'une vie normale et rangée. Même si jamais dit explicitement, le passé de prostituée de Cuddles en fera une autre abîmée de la vie apte à adoucir la dureté de Tolly.

Face à ces personnages torturés, le monde la mafia s'avère implacable et déterminé. Même si un peu simpliste par rapport à d'autres films qui développeront de manières plus fouillées ces aspect (comme Les Affranchis (1990) de Scorsese), tout est déjà là avec la glaçante réunion digne d'un conseil d'administration où chacun des responsables de secteur (prostitution, drogue et syndicat) viennent rendre des comptes aux PDG validant ou pas la progression des chiffres.

Lorsque ces discussions prennent un tour plus concret, Fuller l'exprime par une violence sèche ou personne n'est épargné, femme, enfant ou traître supposé. Le réalisateur rend ces écarts d'autant plus frappant par un montage qui s'arrête toujours net avant l'explosion pour nous montrer cruellement l'accomplissement de l'action (le corps désarticulé de la fillette après avoir été renversée) ou conclure la scène par un humour noir inattendu (le truand demandant du feu pour sa cigarette après avoir fait flamber un quidam dans sa voiture).

Dans ce contexte tous les coup fourrés de Tolly emportent l'adhésion, faisant tomber une à une les pièce de l'organisation à force de mensonges et presque sans violence directE. Presque si ce n'est cette saisissante séquence où il se révèle à une de ses cibles en la cognant sévèrement mais en laissant à un autre (Richard Rust remarquable en homme de main) le soin de le tuer. C'est finalement par son seul vrai meurtre que s'exprime l'humanité retrouvée de Tolly puisque ne servant plus sa seule personne, mais c'est aussi celui qui le perdra dans un remarquable final où son titubement final aura été inspiré à Fuller par À bout de souffle (1960).

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

dimanche 8 septembre 2013

Karaté Kid - The Karate Kid, Harald Zwart (2010)


Lorsque la carrière de sa mère l'entraîne à Benjing en Chine, le jeune Dre Parker doit faire face à des changements radicaux. Au bout de quelques jours, il se retrouve mêlé à une altercation au sein de son école, impliquant Cheng, l'un des garçons les plus doués en Kung Fu et qui lui fait définitivement perdre le respect de ses camarades de classe.
Témoin de cet affrontement, Mr Han, professeur de Karaté à la retraite, embauché par les Parker comme chauffeur et assistant, décide d'aider Dre à regagner le respect de son entourage.


 Il est assez amusant de mettre en parallèle ce Karaté Kid avec un film dont il partagea le jour de sortie salle en France, The Expendables de Sylvester Stallone. On avait là deux tentatives assez dissemblables de ressusciter l’esprit des 80’s : d’un côté Sly ratait complètement le coche de sa réunion au sommet en s’inspirant sur le fond comme la forme des actioners les plus beaufs et laids de la décennie et de l’autre un produit certes calibré mais diablement sympathique. Le Karaté Kid original, film culte des trentenaires nostalgiques, n’est d’ailleurs rien moins qu’un ersatz teenage de Rocky (John G. Avildsen, réalisateur des deux films, entretient d’autant plus le lien), dont il véhiculait les mêmes valeurs positives pour un sport et une tranche d’âge différente : abnégation, dépassement de soi, respect et un certain esprit gagneur et revanchard typique de l’époque.

Si l’idée d’un remake pouvait paraître saugrenue (d’ailleurs l’an dernier est sorti en catimini un remake officieux et fort réussi intitulé Never back Down), le scénario multiplie les bonnes idées pour édifier une identité propre au film. Le déplacement de l’action en Chine ajoute un sentiment de solitude et de déracinement au personnage principal, accentué par les brutalités qu’il subi. Jaden Smith est le digne fils de son père, dans les qualités comme les défauts. Une gouaille réjouissante qui le dessert parfois se conjugue à un vrai charisme et un réel capital sympathie suscitant l’empathie immédiate. La première correction qu’il subit est un vrai petit traumatisme et on tremble fébrilement avec le héros chétif dans la crainte de nouvelle violence.

Le cadre chinois apporte également une touche d’authenticité (rendant du coup incongru le fait de conserver le titre Karaté Kid), symbolisée par Jackie Chan (si souvent dans le rôle de l'élève malmené par le maître dans ses films de jeunesse) en mentor trouvant ici ni plus ni moins que le meilleur rôle de sa carrière américaine. Le connaisseur en films d’art martiaux appréciera l’utilisation des gestes du quotidien comme extension constante du kung fu (figure classique du genre) avec une technique d’enlevage/retirage de veste aux effets surprenants.

Chan supervisant les scènes de combat et d’entraînement avec son équipe, le tout tient solidement la route et est mis en scène de manière efficace. Seul vrai défaut, la durée insensée de la chose pour ce qu’il y a raconter (2h30 tout de même !) où tout sera étiré plus que de raison sur fond de Chine carte postale à travers notamment la romance avec une jeune chinoise ou les différentes étapes de la progression de Dre. On pardonnera toutefois ces errements passagers, puisque le film n’ennuie jamais réellement et est dans l'ensemble bien rythmé.

 Le tournoi final obéit à tous les clichés du genre, tel le finale où Dre, blessé (le jeune Jaden est d’ailleurs très convaincant en action), se dépasse pour mener son ultime combat jusqu’au bout, sa nemesis vaincue qui a un éveil de conscience salutaire… L’ensemble aura été suffisamment développé pour rendre ces aspects galvanisants et l’esprit gagnant 80’s (un novice américain qui va gagner chez les Chinois dans leur discipline) se marie à un vrai respect de la culture chinoise, vantant un kung fu moins belliqueux que source d’accomplissement personnel.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

vendredi 6 septembre 2013

Génération Proteus - Demon Seed, Donald Cammell (1977)


La maison du couple Alex et Susan Harris, informaticien et psychologue pour enfants, est entièrement automatisée grâce à un système informatique. Il espère résoudre la plupart des problèmes médicaux dans le monde grâce à leur travail en commun, notamment la leucémie dont leur fille est morte. Leurs derniers projets se nomme Proteus IV ; un ordinateur possédant l'intelligence artificielle.

Près de huit ans après le déroutant Performance (1968), l'ancienne coqueluche du Swinging London Donald Cammel réalisait enfin son second film avec ce Demon Seed. Cammel s'était fait quelque peu vampiriser son premier par Nicolas Roeg au départ simplement supposé l'assister à la mise en scène mais qui finalement imposait déjà sa patte singulière et fit bien du chemin par la suite. Génération Proteus permet donc à Cammel maîtrisant désormais mieux l'outil cinématographique de signer une œuvre plus personnelle avec cette adaptation d'un roman de Dean Koontz. Le film s'avère précurseur dans sa thématique traitant de l'intelligence artificielle et hormis la taille imposante de l'ordinateur Proteus, l'ensemble n'a finalement pas vieilli tant le traitement entre le Répulsion de Polanski et 2001 : l'Odyssée de l'espace s'avère original.

Alex Harris (Fritz Weaver) est en passe d'achever le projet d'une vie avec le lancement de Proteus, un ordinateur possédant intelligence artificielle et vraie conscience, capable de prouesses extraordinaires. Cette énergie dédiée aux machines l'a progressivement éloigné de son épouse Susan (Julie Christie) dont il est en train de se séparer, ce fossé entre eux se symbolisant par leur demeure futuriste entièrement automatisée où tous les gestes quotidien s’exécutent par un ordre vocal. Problème Proteus s'avère trop abouti et dans son pragmatisme synthétique va s'apercevoir de l'imperfection de ses créateurs à travers les tâches discutables qu'ils lui commandent et également prendre conscience de ses limites de machine désincarnée et car sans enveloppe corporelle. Proteus se verra refuser l'autonomie qu'il désire et va donc prendre le pouvoir en trouvant un "terminal" par lequel s'échapper à savoir la demeure futuriste de Harris où il va séquestrer Susan.

Le film s'avère paradoxalement plus efficace aujourd'hui du fait des prouesses (au départ en tout cas) bien plus crédibles désormais et moins invraisemblables qu'au moment de la sortie. Le système de sécurité automatisé, la maison truffée de gadgets, tout cela s'avère bien plus concret maintenant à l'aune des avancées technologiques récentes et du coup le malaise sera d'autant grand quand une intelligence artificielle va en user à des fins personnelles. On a beaucoup comparé Proteus au Hal de 2001 mais quand l'entité du film de Kubrick manifeste sa conscience et un semblant d'humanité par un dérèglement /coup de folie, Proteus l'exprime lui par une froide détermination et un objectif précis.

Il veut allier son savoir infini à une enveloppe charnelle et va donc chercher à faire un enfant à Julie Christie puis s'incarner dans le corps du nourrisson. Cammel allie à merveille froideur et émotion dans sa mise en scène, adoptant un point de vue omniscient et distant avec les visions subjectives de Proteus tandis que la peur et la paranoïa s'expriment à travers le regard de Julie Christie exposée à un ennemi insaisissable. L'actrice seule à l'écran pendant près d'une heure livre une impressionnante prestation, se mettant à nu progressivement au fil d'une situation sans issue et le script malin lui laissant l'espace pour s'exprimer avec les démonstrations de puissance graduelles de Proteus.

Cammel crée des images réellement fascinantes, que ce soit l'entité physique de losange métallique que se crée Proteus, les visionnaires manipulations de la réalité de celui-ci et la bascule totalement onirique que prend la dernière partie. La scène d'insémination offre ainsi un moment psychédélique lorgnant à nouveau sur 2001 et sa séquence de la Porte des étoiles, nous faisant pénétrer cette conscience toute puissante de Proteus.

L'alliance d'émotion et de froideur joue d'ailleurs aussi pour Proteus grâce au doublage subtil de Robert Vaughn, arrivant à faire déraper le ton monocorde robotique et faire de cette machine un vrai être vivant (le côté voyeur et quelques situations troubles faisant presque se demander si Proteus n'est pas amoureux de Susan) tout en l'élevant à un niveau de réflexion l'éloignant de l'humanité. Le score glacial et lorgnant sur la musique concrète de Jerry Fielding ajoute encore à cette atmosphère étrange. Finalement le kitsch ne pointe que sur la toute fin, mais celle-ci est si stupéfiante que l'on quitte le film aussi frustré que captivé tant l'histoire pourrait se prolonger dans des directions passionnantes. Une grande réussite.

Sorti en dvd zone 1 Warner et doté de sous-titres français
 

jeudi 5 septembre 2013

Four In The Morning - Anthony Simmons (1965)

La Tamise aux premières lueurs de l'aube. Une vedette de la police découvre un corps inerte, le cadavre d'une jeune noyée et le conduit à la morgue. A la sortie d'un night-club, un jeune homme retrouve une entraîneuse. Une femme, lasse de passer des nuits blanches à cause de son bébé, reproche à son mari ses sorties nocturnes...

Poignant et austère mélodrame, Four In The Morning constitue un sommet du Free Cinema multi récompensé à sa sortie mais quelque peu tombé dans l'oubli depuis, sans à cause de la filmographie restreinte de Anthony Simmons. Le film s'ouvre la découverte d'un cadavre de femme sur les rives de la Tamise aux premières heures de l'aube. Tandis que les autorités s'affairent pour transporter le corps à l'hôpital, le récit narre en parallèle (ou en flashback le doute étant entretenu jusqu'au bout sur l'identité de la morte) les destins contrariés de deux couples. D'un côté celui d'une jeune mère esseulée (Judi Dench) et son époux absent (Norman Rodway) et de l'autre les déambulations d'un jeune homme (Brian Phelan) et d'une entraîneuse (Ann Lynn) qu'il a retrouvé à la fin de sa nuit de travail.

Aucun de ces personnages n'est nommé, réduit à sa nature et/ou fonction première (époux/épouse, homme/femme), moyen de signifier le sentiment de solitude et d'enfermement qui sera au cœur du récit. On est là aux antipodes de l'imagerie Swinging London avec cette atmosphère de désolation matinale pour les extérieurs (le jeune couple en ballade) et de claustrophobie pour les intérieurs (le sinistre appartement des mariés) où l'environnement constitue un vrai miroir du mal être des personnages.

Les questionnements plus modernes et typiques de l'époque sont pourtant au cœur de l'histoire. A l'heure de la libération des mœurs les situations sentimentales classiques se voient totalement bouleversée, que ce soit l'institution du mariage ou un simple postulat boy meets girl. Chacun des deux couples est déchirés entre une certaine tradition et des attitudes plus modernes, chacune s'avérant néfaste selon les moments. Judi Dench, jeune mère dépassée et dépressive perd donc pied par désespoir de n'être désormais plus que cela tandis et piégée tandis que son mari étouffant au sein du foyer adopte une attitude de bambocheur rigolard indigne de ses responsabilités familiales.

Judi Dench, véritable masque de désespoir retenu est absolument bouleversante. C'est encore plus complexe du côté des amoureux en vadrouille qui se poursuivent et se repoussent constamment, le garçon masquant ses sentiments qu'on devine sincères sous un insistant désir charnel, la fille restant aussi dans la retenue par crainte d'être blessée. Simmons capture magnifiquement cette naissance du sentiment amoureux lors de leur longue déambulation (dont une magnifique scène en hors-bord sur la Tamise où le film se déleste de sa tonalité contemplative pour un montage percutant saisissant les étreintes du couple de manière saccadée) à travers les regards, les gestes tendres discrets et les confidences qu'ils se font sur leur passé respectif.

Là également, c'est lorsque ce début de relation prend un virage "classique" qui devrait pourtant tout résoudre (la fille avouant au garçon qu'elle l'aime) que tout s'écroule. Tout retour à un mode de fonctionnement amoureux ordinaire semble voué à l'échec et inadapté à son époque, que ce soit le mariage (ou là la tradition de la femme soumise attendant son époux de retour de beuverie est fustigée) ou une amorce de relation tuée dans l'œuf (et là à l'inverse une critique la mentalité moderne du garçon n'écoutant pas son cœur et préférant s'amuser que de se lier à cette fille) alors que dans les deux cas Simmons aura magnifiquement su faire transparaître l'amour des deux couples. On n’est pas loin ici en beaucoup plus austère du propos de Darling de John Schlesinger sorti la même année et où Julie Christie en pur produit moderne frivole était incapable de se lier à qui que ce soit.

 Anthony Simmons a admis être influencé par les cinémas de John Cassavetes et d'Antonioni, du premier il laissera une grande part à l'improvisation en particulier pour le couple d'amoureux en promenade et du second il reprendra l'ambiance mortifère et dépouillée reposant grandement sur l'image notamment toutes les superbes séquences en extérieur.

Visuellement le film est assez somptueux, Simmons multipliant les vues majestueuses d'un Londres fantomatique comme on l'a rarement vu et porté par la superbe photo de Larry Pizer (l'idée de départ du film venant d'ailleurs de lui lorsqu'il racontera à Simmons avoir essayé de voler un hors-bord abandonné au petit matin comme les héros du film). Entre pur stylisation et tonalité presque documentaire (Anthony Simmons fut tout d'abord documentariste) on a donc une atmosphère assez unique et dépressive dont l'aspect cotonneux imprègne progressivement le spectateur notamment grâce à la superbe musique de John Barry.

Le cadavre n'est finalement qu'une illustration de plus de cette solitude et de ce dépit typiquement urbain que Simmons achève de signifier par un final doublement plombant. Le film se conclut ainsi tout d'abord sur la morte rangée dans son compartiment à la morgue dans son compartiment avant un dernier plan sur le Waterloo Bridge où déambule les silhouettes anonymes des travailleurs vaquant à leur fonctions. Simmons y voit des morts-vivants illustrant le vers de TS Elliott issu de son poème "Wasteland" I did no know death have undone so many. Déprimant et cafardeux mais un très beau film.


Sorti en dvd zone 2 anglais et sans sous-titres

mardi 3 septembre 2013

Larry le dingue, Mary la garce - Dirty Mary, Crazy Larry, John Hough (1974)



Le pilote de course Larry et son mécanicien Deke réussissent de manière astucieuse à voler la recette d'un supermarché, soit $150 000, afin de pouvoir financer leur entrée dans un circuit international de course automobile. Obligés d'emmener Mary Coombs, une rencontre d'un soir de Larry qui a été témoin du vol, ils parviennent à passer à travers tous les barrages que les policiers mettent sur leur route. Le capitaine Franklin, qui dirige l'opération, commence à en faire une affaire personnelle et tente de les arrêter par tous les moyens possibles.

Le sous-genre du road-movie tel qu’on le définit aujourd’hui trouva sa forme définitive avec la screwball comedy New York Miami (1934) avec ce principe de rapprochement amoureux sur fond de périple à travers les Etats-Unis pour le couple Claudette Colbert/ Clark Gable. Un Preston Sturges usera également du voyage impromptu pour lier Joel McCrea et Veronica Lake dans l’excellent Les Voyages de Sullivan (1941). A la fin des 60’s, l’éclosion du culte de la jeunesse et la naissance de la contre-culture donne un tour différent au road-movie. Parcourir les routes n’est plus un simple argument narratif débouchant sur autre chose mais le principe même de l’intrigue où le voyage est une fin en soi et une manière d’exprimer sa soif de liberté. 

Ce sera bien évidemment les motards de Easy Rider (1969) auxquels emboiteront le pas d’autres rebelles motorisés dans les années 70. On pense entre autre au génial Vanishing Point (1971) de Richard C. Sarafian où le pilote Kowalski défie les forces de police au volant de sa  Dodge Challenger blanche pour de nébuleuses raison ou l’excellent Sugarland Express (1974) de Steven Spielberg et sa reconstruction de la cellule familiale sur fond de pneus crissés. Quentin Tarantino rendra un splendide hommage à ce type de films dans son Boulevard de la Mort (2007) où réapparaît d’ailleurs la fameuse Dodge Charger blanche.

Dirty Mary, Crazy Larry est également une sacrée référence pour Tarantino. L’ode à la liberté et à la rébellion y demeure mais dans dimension plus légère et moins « politisée » ou du moins sociale que les œuvres précitées pour ce qui est une vraie comédie. Le film revient en fait paradoxalement à sa manière aux préceptes de la screwball comedy avec les kilomètres avalés comme prétexte à voir des amoureux s’aimer et se chamailler, le tout revu et corrigé à la sauce débraillée et white trash typique de l’époque.

Le charme du film repose donc en grande partie sur le couple explosif Peter Fonda/Susan George dont la passion ne semble s’épanouir qu’à travers les bagarres, griffures et engueulades dantesques. Peter Fonda ne manque pas d'allure en gros goujat fou du volant et Susan George ne s’en laisse pas compter, une vraie teigne sexy et attachante déambulant en jean moulant et petit débardeur. Adam Roarke apporte un certain équilibre à l’hystérie ambiante en troisième larron plus taciturne tandis que Vic Morrow est un antagoniste parfait dans ce rôle de sheriff hargneux.

Tout cela est prétexte à de furieuses séquences de poursuites en voitures, impressionnantes, remarquablement filmées et inventives (la poursuite voiture/hélicoptère entre autre)  pour un festival de tôle froissée où  Peter Fonda donne de sa personne puisqu’on le distingue nettement au volant lors de nombreuses cascades. Le tout dégage une sacrée bonne humeur estompée par  un brutal retour sur terre en conclusion venant  nous rappeler la décennie désenchantée dans laquelle s’inscrit le film. 

Le charme de Larry le dingue, Mary la garce repose grandement sur la candeur et la naïveté par lesquels s’expriment ce sentiment de liberté et en fait un objet bien plus touchant que les pitreries à succès (et néanmoins divertissante) qui feront la gloire et la déchéance d’un Burt Reynolds avec des Cours-après moi sheriff et autre Cannonball…

Sorti en dvd zone 1 chez Anchor Bay dans une belle édition collector mais sans sous-titres

lundi 2 septembre 2013

Le Gang des Tueurs - Brighton Rock, John Boulting (1947)

Pinkie Brown est à la tête d’une bande de gangsters dans la cité balnéaire de Brighton. Après avoir assassiné un journaliste qui enquêtait sur eux, Pinkie craint d’être démasqué par une jeune serveuse. Pour l’empêcher de parler, il décide de l’épouser...

Les frères Boulting signent un pur diamant noir avec cette adaptation d'un roman de Graham Greene (au scénario avec Terence Rattigan). On y sera en bien désagréable compagnie avec le héros malfaisant campé brillamment par Richard Attenborough. Celui-ci est Pinkie, gangster aux traits juvénile et à l'âme damnée capable des pires exactions. Chef d'une petite bande de malfrats, il apprend le passage en ville d'un journaliste responsable de la disparition de l'un d'entre eux et décide de lui régler son compte.

Le contraste et la crainte inspiré par Pinkie à ses acolytes s'annonce d'emblée quand ceux-ci hésitent à lui annoncer la nouvelle car craignant sa réaction. Et lorsqu'ils se décident à lui dire John Boulting introduit le personnage de la façon la plus inquiétante qui soit, en vue subjective triturant nerveusement un élastique. Cela se confirmera lors de la longue et haletante traque du journaliste où la manœuvre d'intimidation tourne court face aux élans sanguinaire de Pinkie qui trucide sa victime dans un pur moment de cauchemar lors d'un passage dans une attraction de train fantôme.

John Boulting considérait les films noir américain (où Brighton Rock sortira sous le titre de Young Scarface) comme des "opiacés de la vie" et souhaitait conférer un plus grand réalisme et ancrage social à Brighton Rock. Le cadre ensoleillé de la station balnéaire de Brighton le lui permet et offre un cadre assez inédit pour un film noir. L'intrigue du roman se déroule dans les années 30 et un panneau au début du film nous indique que ce Brighton dangereux et criminel est désormais révolu (plus un moyen pour la production de ne pas s'aliéner la collaboration de la ville qu'une réelle réalité) et cet aspect sert grandement le ton constamment double de l'ensemble.

Les atmosphères estivales, la plage et les vacanciers souriants contrastent constamment avec les mines menaçantes du gang, l'environnement typique de film noir (un hôtel sordide qui abrite le gang) alterne constamment avec des vignettes touristiques qui la nuit venue prennent un tour nettement plus inquiétant (voir la remarquable scène finale).

Ce contraste fonctionne également dans la nature du personnage principal et de ce qu'il véhicule. Paranoïaque et bafouant tout semblant de moralité, Pinkie malgré toute ses exactions est loin du dur qu'il pense être (aspect encore plus appuyé avec l'interprétation de Sam Riley dans le remake de 2010).

Sa panoplie de truand lui sert surtout à intimider ses adversaires et assouvir ses pulsions puisque toutes ses victimes seront des faibles et/ou des innocents : le journaliste apeuré en ouverture, l'homme de main Spicer (Wylie Watson) et surtout la malheureuse Rose (Carol Marsh), témoin gênant qu'il va séduire et épouser pour s'en débarrasser en toute tranquillité. La méthode est toujours lâche (voir la manipulation finale sur une Rose pourtant folle d'amour pour lui), renforçant la dimension abjecte du personnage qui balaie d'un revers de la main toute opportunités de rédemption qui s'offriront à lui tout au long du récit.

La thématique annonce aussi une forme de basculement dans l'œuvre des frères Boulting. Le film sort dans une Angleterre d'après-guerre où perdure un idéal de fraternité et d'entraide qui permit à la population de tenir bon pendant les difficiles années de privations du conflit. Sans l'approuver mais également sans faire preuve de la lourde morale qui contrebalance les écarts dans les film noir américains, Brighton Rock nous fait partager l'inconfortable point de vue d'un héros nihiliste qui n'a que faire de ces valeurs, conscient et fier de ses actions néfastes. Le destin, la malchance et les mauvaises rencontres n'ont rien à voir dans l'odyssée noire de Pinkie qui est un monstre, tout simplement.

C'est un revirement assez étonnant des Boulting qui avaient pourtant participé à cet élan bienveillant et patriotique avec notamment leur magnifique Thunder Rock (1942). Du coup cela annonce leurs grandes comédies des années 50 (Private Progress, I'm alright Jack, Carlton-Browne of the F.O.) qui useront de la satire pour finalement exprimer cette même idée d'une Angleterre guidée par l'individualisme et dont les élans fraternels se sont arrêtés avec la guerre. C'est un rêve à l'image du splendide final où un disque rayé transforme un message de pure haine en déclaration d'amour illusoire. Un très grand film noir porté par un glaçant Richard Attenborough.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait

dimanche 1 septembre 2013

Le Marin des Mers de Chine - Project A ou ‘A’ gai waak, Jackie Chan (1983)



Hong Kong, début du XXe siècle. Les pirates rançonnent les mers. Dragon, jeune garde-côte turbulent, préfère démissionner plutôt que d'obéir aux nouvelles règles qui rattachent son service à la police. Avec son ami Fei, un voleur au grand cœur, Dragon décide de démanteler un réseau de trafic d'armes. Jackie Chan devant et derrière la caméra, réalise ce chef d'œuvre du ciné kung fu. Un classique indémodable...

Le Marin des mers de Chine constitue le premier grand classique cinématographique de Jackie Chan. L’artiste avait déjà effectué un chemin impressionnant jusque-là, échappant au destin de clone de Bruce Lee pour s’inventer son personnage bagarreur et casse-cou, plus humain que le Petit Dragon dans sa dimension comique. Si cette réinvention lui assoit un succès instantané et une grande popularité à Hong Kong et en Asie, Jackie Chan n’aura pas encore tourné un film à la mesure de son talent. Le Maître Chinois (1978) et Le Chinois de déchaîne (1978), ses deux collaborations avec  Yuen Woo-ping seront les plus belles réussites de cette première période mais en restent encore à des trames basique de kung-fu pian. Déjà tenté par une carrière internationale, il ira également se perdre dans des productions américaines avec Le Chinois (1980), L'Équipée du Cannonball (1981) où il n’est qu’un second couteau perdu parmi les stars ou encore Le Retour du Chinois (1983). 

Mis en confiance par le succès de ses premières réalisations (La Danse du Lion (1980) et Dragon Lord (1982)) c’est en étendant son ambition que Jackie Chan va signer son première vraie grande réussite avec Project A.  L’expérience américaine à défaut d’être concluante aura élargie sa vision du cinéma d’action et plus qu’un basique kung fu pian, Le Marin des Mers de Chine est une vraie comédie d’action et d’aventures échevelée.  La Golden Harvest accorde des moyens immenses à sa star qui signe un film d’époque à la reconstitution soignée et aux décors impressionnants, notamment les batailles maritimes. Il y développe également son emploi de flic sans peur et sans reproche qu’il retrouvera dans un cadre contemporain dès Police Story (1985) et ses suites où dans des œuvres plus aventureuses comme Crime Story (1993) de Kirk Wong, polar pur et dur.

Jackie convoque ses deux compères Sammo Hung et Yuen Biao dont les caractéristiques font osciller le ton du film en comédie pure et intrigue policière. Jackie Chan est ainsi un membre de l’unité des garde côtes dans la péninsule de Hong Kong du début du XXe siècle (et donc sous administration anglaise) en constante rivalité avec les policiers de terrain eux mené par Yuen Biao. On s’amuse ainsi de cette concurrence, les débraillés et fêtards garde côtes suscitant l’animosité des plus rigoureux policier et prétexte parfait à une homérique scène de bagarre dans un bar où va se croiser la route de Yuen Biao et Jackie Chan. 

On bascule ensuite dans la joyeuse comédie de régiment quand les garde côte se démantelés pour intégrer la police et subir ainsi la rude discipline de leurs anciens rivaux. Toute cette introduction plus légère aura donc servit à nous attacher aux personnages et tisser leurs liens tandis que le leur redoutable ennemi commun se dévoile en filigrane, les nantis corrompus au service du redoutable pirate Lo (Dick Wei). Le concours de Fei (Sammo Hung) ne sera pas de trop avec un personnage à la Han Solo (un rebondissement final reprenant directement celui majeur du premier Star Wars).

Un scénario simple et astucieux qui nous conditionne donc parfaitement avant que Jackie Chan ne déploie un crescendo d’action survoltée. On retiendra en particulier cette course poursuite rocambolesque qui multiplie les prouesses, notamment une poursuite à vélo à la chorégraphie époustouflante et bien sûr l’hommage de Jackie Chan à l’Harold Lloyd de Monte là-dessus ! (1923) lorsque suspendu à une horloge il effectue une de ses cascades les plus stupéfiantes (et le générique making-of met le frisson quant au risque encouru).

Le final à la James Bond est plus conventionnel mais bien amené avec un affrontement final furieux et où on aura précédemment savouré quelques moments de comédie cantonaise bien loufoque (souvent coupée dans les montages français d’ailleurs) avec son lot de quiproquos et de gags nonsensiques (le gag des mots de passe irrésistible). Immense succès à Hong Kong, le film ouvre une voie royale à Jackie Chan qui dans les années à venir étendra sa nature de trublion kamikaze dans des genres bien plus variés et connaîtra une suite en 1987. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo