Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 16 juillet 2015

Le Monstre - The Quatermass Xperiment, Val Guest (1955)

Une fusée fait un atterrissage plutôt chaotique en rase campagne. Les militaires arrivent bientôt sur place, suivis par le fameux physicien Bernard Quatermass et ses assistants, et une femme qui se trouve être l'épouse de l'un des passagers de l'engin spatial...

The Quatermass Experiment constitue la première aventure cinématographique du personnage imaginé par l'écrivain Nigel Kneale. Ce dernier avait initialement créé le professeur Bernard Quatermass pour la télévision où il fut le héros de deux serials en 6 épisodes pour la BBC en 1953 et 1955. Les deux diffusions (où Quatermass est successivement incarné par Reginald Tate et John Robinson) remportent un immense succès et tiennent en haleine les spectateurs anglais. Bien évidemment une adaptation cinéma est envisagée pour surfer sur la popularité du personnage et la Hammer se positionnera pour en acheter les droits dès la diffusion du dernier épisode de la première série. Nigel Kneale préfère voir son héros adapté par le plus prestigieux duo de producteurs/réalisateur formé par Sidney Gilliat et Frank Launder ou encore les frères Boulting qui seront également contacté mais l'inévitable classement X promit au film par la censure anglaise refroidit les ardeurs notamment de Gilliat. La Hammer n'a pas ce genre d'états d'âmes et emportera ainsi la mise. Le film adapte la première série baptisée The Quatermass Experiment (et qui sera d'ailleurs la plus adaptée de ses aventures puisque remakée en 1979 avec John Mills puis en 2005 avec Jason Flemyng) et c'est Brian Donlevy qui endosse le rôle-titre.

Une fusée expérimentale dont la mission fut organisée par le professeur Quatermass s'écrase mystérieusement dans la campagne anglaise après avoir disparue des radars. Surprise pourtant, des trois astronautes envoyés deux se sont volatilisés et le seul survivant est Carroon (Richard Wordsworth), en état catatonique. D'étranges résidus vont être retrouvés dans la fusée tandis que le corps de Carroon semble subir de curieuses mutations. Le film innove amenant au cinéma la thématique de l'hôte extraterrestre, plus dans le motif de la mutation monstrueuse que de l'invasion insidieuse synonyme de peur anticommuniste dans le cinéma américain. La rencontre cosmique avec "l'autre" est presque fortuite, l'invasion possible obéissant plutôt à une logique biologique et dont le processus sera long et douloureux pour Carroon. Val Guest instaure une atmosphère inquiétante et mystérieuse amenant parcimonieusement les révélations et si le spectateur contemporain voit aisément où va le récit on imagine facilement le trouble d'alors pour cette approche novatrice.

Les images marquantes (la fusée plantée en pleine lande anglaise, le final à Westminster) tout comme les effets chocs (les corps vidés de leur substance après la fatidique rencontre avec "l'autre") ne manquent pas mais dans l'ensemble le film s'ancre dans une tonalité réaliste ce qui rend d'autant plus glaçant cette introduction du surnaturel. Ce réalisme joue sur les ambiances nocturnes urbaines du film où Val Guest réveille les fantômes du Blitz avec ce Londres désertiques où seuls défilent les policiers traquant la créature.

Mais contrairement aux bombes allemandes qu'on savait venir du ciel, la menace est ici plus indicible et terrifiante pouvant surgir des entrailles de la terre comme au détour d'une ruelle. Nous faisant d'abord compatir avec la douloureuse transformation physique de Carroon, Guest au fur et à mesure de sa perte d'humanité le réduit à une ombre, un regard. Cela annonce les actes les plus violents et inexplicable (le massacre du zoo) et nous prépare au choc de son aspect final où il fait figure de vraie créature innommable à la Lovecraft.

Si l'atmosphère est indéniablement tendue et prenante, il faut reconnaître tout de même qu'en dépit de sa courte durée le film est tout de même très bavard et statique. La nouveauté du concept oblige un peu à un trop plein d'explication et de dialogue pseudo scientifique même si l'intrigue est limpide et efficace. Heureusement la fascination pour le professeur Quatermass permet de surmonter ces écueils. Glacial, arrogant et obsédé par ces recherches notre héros est incroyablement ambigu et antipathique à travers l'interprétation rigide que lui donne Brian Donlevy. Le personnage plus bonhomme de policier incarné par Jack Warner (spécialiste des rôles de policier d'ailleurs) ne suffira pas à l'adoucir, le drame final ne semblant que renforcer sa conviction quant à ses travaux.

Cette approche bien éloignée de Reginald Tate déplaira fortement à Nigel Kneale et affectera le ton du film moins humaniste que la série. Ainsi dans la série Quatermass en appellait à l'humanité encore enfouit dans la créature pour la convaincre de se suicider alors que le film à moins d'égard et s'en débarasse avec une bonne électrocution. Un classique Hammer néanmoins perfectible donc, ce qui sera le cas avec les deux suites Quatermass 2 (1957) et Quatermass and The Pit (1967).

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan
 

mercredi 15 juillet 2015

Suez - Allan Dwan (1938)

L'histoire de la construction de canal de Suez par Ferdinand de Lesseps. Louis Napoléon, qui soupçonne Ferdinand de Lesseps de s'intéresser de trop prêt à Eugénie de Montijo, l'envoie en mission en Egypte. Lesseps conçoit le projet fou pour l'époque d'un canal reliant la Méditerranée à la Mer Rouge.

Allan Dwan réalise une des productions les plus célèbres et nanties de sa longue filmographie avec cette spectaculaire évocation de la construction du canal de Suez. Le film s'inscrit dans plusieurs tendances en vogue dans le Hollywood d'alors, le grand biopic historique popularisé à la Warner par William Dieterle (La Vie d'Emile Zola (1937), La Vie de Louis Pasteur (1936)), le film d'aventures exotique (Les Trois Lanciers du Bengale, Gunga Din), deux genres qui purent aisément se mélanger au film catastrophe dans des succès comme La Mousson (1938, Clarence Brown) ou San Francisco (1936, W.S. Van Dyke). Le scénario de Philip Dunne et Julien Josephson donne le versant le plus romanesque des évènements, que ce soit par les relations entre les personnages (L'Impératrice Eugénie ancien amante de Ferdinand de Lesseps jouant sur le soutient réelle qu'elle apporta au projet), les raccourcis (les manœuvres politiques de Napoléon III) et clins d'yeux grossiers (l'apparition de Victor Hugo et si l’on n’avait pas bien saisit un protagoniste lisant les pages des Misérables au même moment).

Là où le film joue le plus de cette fibre romanesque, c'est par l'image idéalisée de grand rêveur associée à Ferdinand de Lesseps. Sa destinée s'inscrit ainsi de manière mystique lorsqu'un voyant lui prédit qu'il "creusera des fossés" tandis que sa fiancée Eugénie est portera elle un couronne. Le grand dessein du canal de Suez lui apparaîtra également dans une pure épiphanie jouant sur ce côté mythologique avec ce semblant de cours d'eau se traçant dans le désert après un orage. L'ensemble du film confronte ainsi la vision du bâtisseur/rêveur à la réalité, toutes les entorses historiques volontaires jouant sur cette opposition. 

De Lesseps voit ainsi le projet se briser sur le mur du jeu politique, que ce soit Louis-Napoléon Bonaparte (Leon Ames) tissant sa toile pour devenir empereur, les anglais refusant ce canal sous tutelle française malgré l'apport économique. Les enjeux ainsi simplifiés sont limpide et toujours teinté de cette veine romanesque rattaché à l'intimité des personnages, tel cette trahison faisant De Lesseps un paria auprès de ses amis politiques et faisant du canal de suez la quête d'une vie, le seul élément auquel il peut désormais se raccrocher.

Tyrone Power excelle à exprimer la dimension exaltée et romantique du personnage, sa beauté juvénile se teintant de gravité au fil du récit. Les deux figures féminines expriment bien la dualité entre rêve et réalité du récit. Annabella incarne une sorte d'ange gardien passionné et plein d'entrain suivant et redressant de Lesseps face à toutes les épreuves, sa nature simple et son allure garçonne contrebalançant la sophistication et la beauté élégante d'une Loretta Young magnifique mais symbole de déconvenues, amoureuses comme politiques (même le triomphe final s'avérant amer dans de l'ultime rencontre lors de l'inauguration du canal). 

 L'alchimie entre les trois acteurs fonctionne d'autant mieux qu'entre eux se nouait une romance passée (Tyrone Power et Loretta Young) ou en devenir puisqu'Annabella (qui nous offre un joli moment érotisant avec ses seins bien visibles sous sa chemise trempées en début de film) épousera Tyrone Power à l'issu du tournage. 

Allan Dwan excelle dans tous les registres abordés par le film, d'abord par l'éblouissante reconstitution qui enchante lors des premières scènes parisiennes (le Jeu de Paume, le bal). Les moments spectaculaires illustrent les puissances humaines et mystiques qui entraveront la construction du canal avec deux morceaux de bravoures étourdissant. Un attentat provoquant un éboulement apocalyptique et une tornade dévastatrice arrachant les derniers liens de Lesseps, le confondant définitivement à sa création pour laquelle il aura tout perdu. L’ultime regard sur le canal de suez enfin terminé se chargera alors de fierté et mélancolie pour de Lesseps dans la magnifique conclusion où le mythe et l’esprit d’entreprise triomphe amèrement.


Sorti en dvd zone   français chez Sidonis

dimanche 12 juillet 2015

La Clef - La Chiave, Tinto Brass (1983)

En 1940, un homme déclinant et libertin tient le journal de ses frustrations et de ses fantasmes avec le désir inavoué que sa très belle épouse le lise. Cela ne manque pas de se produire et la jeune femme passe à l'acte avec son gendre, tout en rédigeant à son tour un journal qui répond à celui de son mari.

Si l’on associe désormais le nom de Tinto Brass à une forme d’érotisme cinématographique sophistiqué, la carrière du réalisateur fut bien plus variée à la manière des grands cinéastes de genre italien de l’époque. Il ne basculera vraiment dans ce créneau qu’avec Salon Kitty (1977), description de la folie nazie sur fond d’excès érotique. Un pouvoir fou sur fond de luxure sera également au cœur de Caligula (1979) avec cette évocation de l’empereur romain dément que Brass reniera suite au remontage du producteur Bob Guccione (propriétaire de Penthouse) qui le pimentera de séquence plus salées. 

En effet le sexe n’est dans ces films qu’une conséquence à d’autres thématiques quand avec La Clé il sera au cœur du récit et définira le style de Tinto Brass. Le film adapte le roman éponyme de l’écrivain japonais Jun'ichirō Tanizaki paru en 1946 et déjà transposé dans une version à succès avec L'Étrange Obsession de Kon Ichikawa qui obtint Le Prix du Jury à Cannes en 1960. Brass cherchait depuis vingt ans à adapter le livre et ce n’est qu’avec le succès de ses productions érotiques qu’il y parviendra, mais aussi un peu de malice puisqu’il convaincra son producteur en lui faisant croire que Tanizaki fut récompensé du Prix Nobel de Littérature.

Comme dans Salon Kitty et Caligula, La Clé se situe dans un contexte historique explosif avec un régime fasciste au pouvoir et qui s’apprête à entrer en guerre à la suite de son allié Allemand. Quand dans les deux autres films le sexe était un prolongement dégénéré et reflet de la folie ambiante, La Clé en fait au contraire un refuge auquel on va accéder par des chemins de traverse. Nino (Frank Finlay) est un homme mûr lubrique dont la passion pour son épouse plus jeune Teresa (Stefania Sandrelli) est toujours aussi ardente mais qui demeure néanmoins frustré de ne pouvoir assouvir tous ses fantasmes avec elle. Il va ainsi procéder par un stratagème pour lui faire comprendre ses désirs, laisser en vue son journal intime où elle pourra avoir accès à ses désirs sans la gêne de se dire les choses explicitement. Elle va bientôt faire de même, les entraînant dans un curieux jeu érotique où seront mêlé leur gendre (Franco Branciaroli) dont va s’amouracher Teresa.

La société fasciste n’est qu’entraperçue pour privilégier les alcôves des chambres mais ce que Tinto Brass nous en donne à voir suffit à exprimer son côté oppressant. La désinvolture de Nino avec son épouse choque les pontes lors de la soirée d’ouverture, la première étreinte entre lui et Teresa laissent les deux frustrés (Teresa se caressant après le départ de son époux) par un simple non-dit bien-pensant et leur fille Giuleta (Maria Grazie Bon) si dévouée à la cause fasciste semble en répercussion dénuée de tout sensualité et même désir. Par leur procédé épistolaire plus ou moins assumé, les époux transcendent ainsi les entraves du fascisme pour se laisser aller à leurs fantasmes. 

Pour Nino ce sera grandement par procuration à cause d’une santé défaillante et avec une certaine douleur en voyant sa femme s’épanouir dans les bras d’un autre. Teresa laisse quant à elle éclater sa sensualité au grand jour et de manière de plus en plus osée et provocante. Stefania Sandrelli fut toujours symbole de la beauté italienne partagée entre un visage à la beauté virginale et un corps voluptueux appelant au stupre. 

Elle prend un sacré risque en assumant un tel rôle alors qu’elle approchait la quarantaine et magnifie cette aura. Avec la maturité, elle devient une sorte de madonne bienveillante aux formes affolante et s’épanouissant en assumant pleinement son désir, en se mettant à nu sous toutes les significations possibles. Elle constitue l’attrait majeur du film et hypnotise de bout en bout par sa présence charnelle. Elle rattrape ainsi les défauts puisque Tinto Brass se perd parfois un peu dans l’esthétique maniérée et chichiteuse de sa reconstitution (direction artistique splendide et superbe score d’Ennio Morricone) baignant dans une photo vaporeuse de Silvano Ippoliti. 

Le propos est audacieux mais se perd un peu dans le style précieux du réalisateur (ne trouvant jamais l'équilibre entre la nudité crue et frontale et la stylisation du cadre), n’atteignant pas les hauteurs du chef d’œuvre de la comédie érotique italienne qu’est Ma femme est un violon (1971) moins bloqué sur l'attirail fétichiste et surtout plus ludique quand on se sentira toujours un peu extérieur au évènements chez Tinto Brass. La conclusion semble sonner le glas de ces désirs individuels, enterrant symboliquement et concrètement l’aventure avec l’entrée en guerre de l’Italie et l’avènement définitif du pouvoir fasciste.

Sorti en  dvd zone 2 français chez Bach Film et en bluray chez Arrow

jeudi 9 juillet 2015

God Help the Girl - Stuart Murdoch (2014)

Jeune australienne vivant en Écosse, Eve écrit des chansons en rêvant de les entendre un jour à la radio. En attendant, elle réside en hôpital psychiatrique pour soigner son anorexie mentale. À l'issue d'un concert, elle rencontre James, musicien timide et romantique qui donne des cours de guitare à Cassie, une fille des quartiers chics fraîchement débarquée d'Angleterre. Dans un Glasgow pop et étudiant, ils entreprennent bientôt de monter leur propre groupe.

God help the girl est le premier film de Stuart Murdoch, leader du groupe pop écossais Belle and Sebastian. C'est un projet très personnel pour l'artiste et dont l'aboutissement fut de longue haleine. Au sortir de The Life Pursuit, sixième album de Belle and Sebastian, l'inspiration de Stuart Murdoch se porte plus vers des compositions destinée à une interprétation féminine. Dès lors il s'attèlera à un projet parallèle avec God Help the girl où diverses chanteuses se succèderont au micro, teintant ses chansons d'une touche plus girl group et encore plus orienté 60's que Belle and Sebastian au sein d'un véritable album-concept racontant la dépression du personnage de Eve. Le sujet est si riche qu'il envisage de le prolonger en film mais ce n'est qu'au bout cinq ans qu'il réussira à en réunir le financement. Le résultat, aussi charmant que singulier est un parfait reflet de la personnalité de son auteur.

La scène d'ouverture exprime pleinement la dualité courant tout au long du film. Au petit matin, la jeune Eve (Emily Browning) s'enfuit de l'hôpital psychiatrique où elle séjourne pour se rendre à Glasgow. L'imagerie blafarde se colore soudain progressivement durant son trajet alors qu'elle exprime ses états d'âmes en chanson et la rêverie pop vient alors prendre le pas sur la grisaille du réel. Emily n'aspire qu'à cela, être au sein d'un groupe et écrire des chansons, au point de négliger tout le reste puisqu'elle est soignée pour anorexie. La transition par le monde réel n'existe pas dans sa quête pop ce qui explique sa dépression. Se prenant enfin en main, Eve va faire la rencontre de James (Olly Alexander) et Cassie (Hannah Murray) deux autres doux rêveurs voyant la vie en musique. Dès lors, leur quotidien va se colorer au fil de leurs compositions même si la rechute guette toujours pour la fragile Eve.

L'héroïne est clairement un double de Stuart Murdoch qui fut également interné dans sa jeunesse et amorça en partie sa guérison en commençant à composer ses premiers titres. Il est d'ailleurs étonnant de retrouver Emily Browning qui tenait un rôle voisin dans Sucker Punch (2010) de Zack Snyder, une jeune femme internée fuyant par le rêve et la danse un environnement sordide. Loin du style survolté de Snyder, Stuart Murdoch s'inspire plutôt de son propre passé. Les amateurs d'indie pop retrouvent donc des pratiques plutôt révolues à base de compilation cassette, de flyers et de petites annonces papier afin de recruter des musiciens.

La ville de Glasgow est dépeinte dans une imagerie terne et reflet de l'ennui ordinaire qui conduisit tant de grands groupes pop anglais à se plonger corps et âmes dans la musique. Le trio est subtilement caractérisé, chacun composant un asocial pas à sa place dans son environnement : Eve par sa maladie mais aussi sa nature d'australienne exilée, James typique du nerd musical à lunette intellectualisant trop la musique et Cassie dont la classe sociale aisée la met un peu à part des jeunes de son âge (sa seule interaction étant au début les visites de Eve et James pour répéter). Tout cela est amené de manière limpide, le réalisateur s'appuyant sur l'image et les passages musicaux pour exprimer ces idées.

Visuellement le film oscille entre un certain réalisme et une touche plus bariolée d'inspiration multiple. D'abord la comédie musicale où Murdoch admet les influences de Grease (1978) ou encore les œuvres de Richard Lester sur les Beatles comme A Hard Day’s Night (1964). Le côté rétro (Emily Browning porte merveilleusement la frange), le montage déroutant et les compositions de plans trahissent ces influences même si Murdoch se les approprie en en offrant un pendant plutôt inspiré des atmosphères 80's/90's. Certains fondu enchaînés (la journée en solitaire conduisant à la rechute d'Eve) rappellent ainsi les pochettes des premiers albums de Belle and Sebastian, avec ce sentiment de postmodernisme où une vision rétro demeure actuelle à force de travail sur l'image notamment les gammes chromatiques de la photo. On peut aussi soupçonner Murdoch d'avoir vu certain classiques du cinéma adolescents 60's comme Georgy Girl (1966) ou Joanna (1968) tant l'univers bariolé teinté du mal être de ses protagonistes féminins semble être repris ici, Glasgow oscillant entre le monde du conte et un urbanisme terre à terre.

C'est donc une œuvre chargée du spleen et de la douceur typique de Stuart Murdoch qui s'est surpassé au niveau des compositions musicales superbement arrangées. The Psychiatrist Is In première manifestation de la complicité musicale entre Eve (Emily Browning avait déjà fait montre de ses talents vocaux sur Sucker Punch et confirme ici) et James est une merveille bondissante et pleine de charme, tout comme l'excellente If you could speak charmant exercice de composition improvisée. C'est cependant lorsque la mélancolie s'invite que la magie opère le plus comme sur la magnifique et dépressive Musician, Please Take Heed amenant la rechute d'Eve. Un sentiment qui se prolonge lors de la fin ouverte où la pop ne sera pas la solution à tout. Ce monde merveilleux est autant un symbole d'ouverture que de repli sur soi, le rêve nous figeant ou nous faisant courir le monde. Une œuvre passionnante à laquelle on pourra juste reprocher d'être un peu autocentrée car on peut se demander si tout cela peut parler à d'autres que les fans de Stuart Murdoch et de l'univers de Belle and Sebastian.

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

mercredi 8 juillet 2015

American Girls - Bring It On, Peyton Reed (2000)

L'équipe de cheerleaders de Rancho Carno High School, les Toros, est la meilleure et compte bien gagner les championnats nationaux pour la sixième fois consécutive. Mais lorsque Torrance, nouvellement élue capitaine, découvre avec l'aide de Missy, une nouvelle recrue, que leurs enchaînements et leurs chorégraphies appartiennent en fait aux East Compton Clovers, une équipe de cheerleaders des bas-quartiers que l'ex-capitaine « Big Red » filmait afin de reproduire leurs pas, les Toros invaincus depuis 6 ans au titre de champions nationaux ont alors un sérieux problème. Ils doivent rapidement créer une nouvelle chorégraphie pour participer et remporter les championnats. Et ainsi prouver qu'ils sont réellement les meilleurs.

D'ordinaire dans les teens movies, le personnage de la cheerleaders se résumait à une ravissante idiote tout juste bonne à pavoiser et servir de repos du guerrier aux sportifs benêts et arrogant du lycée. Bring it on vient leur rendre justice en dévoilant les arcanes de ce qui constitue une véritable institution méconnue ne se résumant pas aux danses de soutien aux sportifs. L'heure de gloire de la belle Torrance (Kirsten Dunst) est arrivée lorsqu'elle devient en début d'année capitaine des cheerleaders du lycée.

Malheureusement les déconvenues vont se succéder avec d'abord la blessure d'une membre de l'équipe et surtout la découverte d'une terrible supercherie : les chorégraphies qui leur ont valu tant de tant de victoires en compétition ont en fait été volée à une équipe de cheerleaders des bas-quartier de la ville. Kirsten Dunst compose un personnage naïf mais habité par cette passion qui va ainsi découvrir pour la première fois le doute. Le film fonctionne grâce à sa prestation insouciante et impliquée à la fois, reflet de l'approche totalement premier degré de Peyton Reed qui en dépit de la légèreté assumée de l'ensemble ne prend jamais de haut la discipline qu'il dépeint.

On est finalement plus dans le vrai film sportif que le teen movie (le lycée se résume au gymnase pour les entraînements et les parents restent en retrait), le récit montrant le cheminement de Torrance devant prendre confiance en elle. Notre héroïne se perd ainsi et son équipe avec en choisissant la facilité, d'abord avec le plagiat initial qu'elle ignorait puis une humiliation en faisant appel à un chorégraphe (grandiose apparition de l'ancien rugbyman australien Ian Roberts) dont les figures ne seront pas plus originales. Le scénario de Jessica Bendinger célèbre ainsi l'initiative et l'esprit sportif, toutes les figures négative du film étant préoccupées par la seule victoire plutôt que le plaisir de la compétition.

Celui-ci appelle la création d'une chorégraphie propre afin de réellement mériter la victoire. Kirsten Dunst souriante et pleine d'allant fait parfaitement passer toute cette gamme d'émotion sans jamais tomber dans la niaiserie, bien secondé par une Eliza Dushku toujours aussi charismatique (on imaginait carrière plus intéressante entre ce rôle et celui de Faith dans la série Buffy contre les vampires). La romance avec Cliff (Jesse Bradford) est plaisante mais assez interchangeable du fait de ce personnage de punk rocker assez cliché (un t-shirt des Clash c'est un peu court pour caractériser).

C'est donc dans les scènes de danses que le film déploie tout son brio. La première en plein match de football illustre autant la notion physique que morale de la discipline, alternant figures acrobatiques mais aussi joutes verbales avec les cheerleaders adverse. Le découpage dynamique, les champs contre champs entre les cheerleaders et le public qu'elles haranguent (là aussi Kirsten Dunst bondissante, tout sourire et à bloc fait passer toute idée de second degré) véhiculent une sacrée énergie. Les redoutables adversaires des East Compton Clovers imposent elles une gestuelle plus guerrière et urbaine tout en étant aussi sacrément virtuose lors des scènes de tournoi. Peyton Reed lâche définitivement les chevaux dans le grand affrontement final.

On oscille entre le vrai suspense sportif à la Rocky, la comédie musicale (un peu plus de folie et on avait presque du Busby Berkeley sauce cheerleader) avec les travellings balayant l'espace et capturant les pas dans toutes leur ampleur sur la vaste scène. Un astucieux jeu sur la profondeur semble même faire littéralement bondir de nul part les danseuses en arrière-plan, le réalisateur arrivant autant à mettre en valeur la tonicité des cheerleaders que la virtuosité de la chorégraphie (dommage que la bande-son soit si quelconque d'ailleurs cela aura pu être plus efficace encore). Le fameux esprit sportif est respecté dans un joli final où les compétitrices ont enfin méritées le respect mutuel. Très efficace et plaisant donc pour un succès inattendu qui participera à l'ascension de Kirsten Dunst (qui sort de Virgin Suicides (1999) et va enchaîner avec le premier Spider-Man) et sera décliné dans pas moins de quatre suites...

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

mardi 7 juillet 2015

La Garçonnière - The Apartment, Billy Wilder (1960)

C.C. Baxter est employé dans une société d’assurance new-yorkaise. Célibataire, il n’hésite pas à prêter son appartement à ses supérieurs en quête de relations extra-conjugales. En échange de ce service, le jeune Baxter se voit offrir un nouveau poste dans la société. Tout semble se dérouler à merveille jusqu’à ce que le chef du personnel s’encanaille de la jeune liftière dont CC est secrètement amoureux...

Billy Wilder termine les années 50 en apothéose avec La Garçonnière, chef d’œuvre qui constituera le dernier de ces films où il se trouvera totalement en phase avec le public et la critique - d’autres grands films suivront mais rencontreront un accueil plus mitigé. Sur son film précédent, Certains l’aiment chaud (1959), Wilder avait inauguré la collaboration avec I. A. L. Diamond qui sera son coscénariste prolifique jusqu’à la fin de sa carrière (après le fructueux duo des débuts avec Charles Brackett conclut sur Boulevard du Crépuscule (1950)). Ce partenariat va stimuler Wilder et l’inciter à ranimer un postulat qui lui trotte dans la tête depuis de longues années mais qu’il n’a jamais concrétisé. L’inspiration lui vint d’une fameuse scène du Brève Rencontre (1945) de David Lean où les amants se retrouvaient à l’appartement d’un ami de Trevor Howard. Wilder imagine alors le sentiment de celui qui laisserait ainsi son domicile à disposition des amours de ses amis. Il a d’ailleurs matière à observer cette situation dans la réalité puisqu’il semble que Tony Curtis ait été une autre source d’inspiration, lui qui profitait en échange de petits rôles de la demeure de son ami Nicky Bair pour conclure avec ses innombrables conquêtes.

Wilder replace cependant le postulat dans un milieu professionnel réaliste des salary men ambitieux des 50’s. Un cadre largement  traité dans le cinéma américain de cette décennie, autant à des fins de mélodrames (L’Homme au complet gris (1956) de Nunnally Johnson) que de franche et hilarante satire (La Blonde explosive (1957) de Frank Tashlin) mais toujours dans une volonté de dénoncer l’inhumanité et l’absence de scrupule qu’il faut pour s’y élever. Wilder s’inscrit dans cette veine et offre une parfaite synthèse des deux approches, son ironie croquant avec brio ce milieu mais sa sensibilité faisant progressivement basculer le récit vers le drame touchant. Les premières images du film nous montrent des vues aériennes de New York, nous faisant comprendre la difficulté de l’individu à s’y faire une place, intime comme professionnelle. Une réflexion qui se prolonge lorsque nous pénétrons dans les gigantesques bureaux d’une compagnie d’assurance (extraordinaire décor conçu par  Alexandre Trauner) où le personnel s’agite telle une fourmilière de travailleurs indistincts. Pour gravir les échelons, il faut se distinguer d’une manière ou d’une autre et le malheureux C.C. Baxter (Jack Lemmon) a trouvé la pire qui soit.

Son appartement sert en effet de garçonnière à l’ensemble des cadres dirigeants de l’entreprise, le forçant à de longues heures supplémentaires gratuites puis à des errances nocturnes par tous climats en attendant que ces messieurs aient conclus leurs « affaires ». La première partie du film est hilarante pour dépeindre les déboires de Baxter, le plus souvent à la porte de chez lui et forcé de tenir un véritable planning des passages journaliers des pontes incarnés avec une désinvolture jubilatoire par notamment Ray Walston (qui retrouvera Wilder dans le génial Embrasse-moi idiot (1963)) ou encore David White (qui annonce son rôle de patron abusif dans la série Ma sorcière bien aimée). Le comique de situation fonction à plein, que ce soit dans un registre satirique (la clé de l’appartement circulant de bureau en bureau) ou pathétique quand Baxter doit avaler toute les couleuvres par espoir de promotion et s’effacer à chaque fois. Le plus cruel intervient pourtant quand il peut enfin investir son appartement, la solitude urbaine ordinaire et le désert sentimental ne lui laissant que la télévision et ses réclames comme compagnon. Finalement autant en laisser d’autres s’amuser en ces lieux.

 Lorsque la promotion semble enfin s’annoncer avec la rencontre du directeur Sheldrake (Fred MacMurray) ce n’est que pour se faire exploiter une fois de plus. Wilder évoque avec brio le rapport de soumission dans un dialogue brillant, Sheldrake culpabilisant et intimidant Baxter sur les causes de sa popularité avant de se placer au même niveau que des autres profiteurs. Jack Lemmon exprime cette soumission des faibles destinés à être exploités d’une façon subtile, Baxter dégageant une bonhomie avenante où l’ironie se dispute à la docilité avec une vraie lucidité pour le personnage. Il représente le pendant lumineux des figures de victimes, la jolie liftière Fran Kubelik (Shirley MacLaine) figurant elle la facette plus sombres et fragiles d’être ne supportant pas d’être ainsi rabaissé plus bas que terre. 

On peut même voir cette dimension prolongée aux noms des personnages. Les patrons représentent des figures de l’américain WASP machiste, tout puissant et monstrueux alors qu’ironiquement cette absence de masculinité balourde le rendant inférieur, cette sensibilité qui le distingue s’affirme dans le prénom même de Baxter, C.C. (déclinaison de « cissy signifiant chiffe molle en anglais voir même une insulte plus ouvertement homophobe). Fran est destiné à subir à la fois par son statut de femme mais également aussi d’étrangère connotée par son nom, doublement soumise par la puissance mâle wasp. Les figures plus positives comme le voisin médecin (étranger et d’une profession « utile ») inciteront pourtant les héros à se réaffirmer, là aussi par un qualificatif quand il intimera à C.C. de devenir un « mensch » (être humain) et dans une moindre mesure son épouse lorsqu’elle soignera Fran après sa tentative de suicide.

 Le couple d’oppressés que forme C.C. et Fran ne peut exister tant qu’ils sont dépendant et estiment devoir  rendre des comptes à leurs dominant professionnels ou sentimentaux. La deuxième partie bien plus sombre montre ainsi cette prise de conscience progressive, cette découverte qu’ils ne sont que des jouets et sources d’amusements entre les doigts des nantis. On est touchés par ce lent rapprochement en huis-clos (où le devine la première intention de Wilder qui comptait en faire une pièce de théâtre à l’origine), l’alchimie fonctionnant merveilleusement entre Lemmon et MacLaine. Lui par cet espoir si fragile d’être aimé et si proche de Fran, celle-ci par sa profonde vulnérabilité.

Shirley MacLaine avait déjà magnifiquement joué des personnages tragiques (le somptueux Comme un torrent (1958) de Vincente Minnelli) mais cette dépression chargé de passivité, ce sentiment d’impossibilité d’échapper à sa condition lui permet de réellement exprimer un registre novateur. Là aussi Wilder s’adapte aux qualités de ses acteurs pour signifier leur rébellion, Lemmon brisant le cercle de l’humiliation avec fermeté dans une scène avançant comme celle pathétique du début du film mais avec une chute cinglante. MacLaine par une révélation se décharge littéralement de son spleen le regard s’animant et le visage s’illuminant dans une sordide fête de nouvel an. Ainsi débarrassé de leur chaîne et enfin accompli, nos héros peuvent s’aimer. Un des plus beaux films de Wilder qui lui vaudra cinq Oscars.

Sorti en dvd zone 2 chez MGM et en bluray che Fox

lundi 6 juillet 2015

La Blonde framboise - The Strawberry Blonde, Raoul Walsh (1941)

Dans le New York des années 1890, au sein d'une atmosphère de musique barbershop et de Biergarten aux pistes de danse bondées, Biff Grimes (James Cagney ) tombe follement amoureux de Virginia Bush (Rita Hayworth, dans le rôle qui la confirma dans son nouveau statut de star). Mais son ami Hugo (Jack Carson ), plus entreprenant, le devance et parvient à séduire cette aristocrate aux cheveux blond vénitien. Par dépit, Biff finit par épouser Amy (Olivia de Havilland ), qui vit dans l’ombre de sa meilleure amie Virginia.

Même si ces œuvres les plus fameuses donnent dans un registre plutôt viril, Raoul Walsh su également faire montre d'une belle veine sentimentale à l'image de ce charmant The Strawberry Blonde. Le film est la seconde et plus célèbre adaptation de la pièce One Sunday Afternoon de James Hagan après celle de 1933 avec Gary Cooper et Fay Wray et avant la dernière à nouveau signé Raoul Walsh en 1948 et réunissant Dennis Morgan, Janis Paige et Dorothy Malone. Walsh se retrouve sur le projet à la demande de James Cagney avec lequel il s'était bien entendu sur Les Fantastiques années 20 (1939) mais doit composer avec la défection d'Anne Sheridan en conflit avec Jack Warner alors que le film était conçu autour d'elle. Walsh va alors se souvenir d'une starlette aperçue dans des séries B de la Columbia et surtout dans un fameux numéro de danse auquel il assista à l’Agua Calienta où elle officiait sous le nom de Cansinos mais qui se nomme désormais Rita Hayworth. Un atout charme qui contribuera au succès du film et lancera définitivement la carrière de la belle.

Modeste dentiste frustré par son quotidien, Biff Grimes (James Cagney) recroise par hasard la route de Hugo (Jack Carson) l'homme qui lui spolia sa situation et la femme qu'il aimait dix ans plus tôt. Tout en méditant sa vengeance, il se souvient des évènements et de sa vie insouciante d'alors. Walsh offre une charmante reconstitution de ce New York populaire de la fin du XIXe et bercée une imagerie bucolique et virile annonçant son Gentleman Jim (1942)  avec le personnage haut en couleur du père de Biff (Alan Hale) et les bagarres épique dont ce dernier doit le sortir. Les apparitions de la "strawberry blonde" Virginia Burns (Rita Hayworth) illuminent ainsi les ruelles du quartier, les regards languissants et les sifflets de satisfaction saluant ses passages pour le plus grand plaisir de la belle.

 Biff la désire plus que tout mais se voit constamment supplanté par son rival Hugo à qui tous réussit. Walsh illustre tous les atours du jeu de la séduction d'une fausseté à double tranchant. Elle se berce toujours d'un charme maladroit chez les figures les plus populaires quand ce ne sera qu'une coquille vide chez les nantis. Biff est ainsi très attachant dans ses rodomontades pour épater Virginia durant leur rendez-vous, tout comme la douce Amy (Olivia de Havilland) craquante lorsqu'elle joue les femmes indépendantes. Lorsque les masques tombent ce sera toujours pour témoigner d'une touchante vulnérabilité tandis que sous l'élégance, la beauté et les richesses Hugo et Virginia ne dégagent aucune personnalité.

Le film constitue ainsi le long cheminement de Biff qui après bien des déconvenues comprendra que sa situation est plus heureuse et que la femme à ces côtés n'est pas un choix par défaut mais la compagne idéale. James Cagney est épatant en homme enfant colérique et insatisfait (géniale scène de dîner où il ne se démonte pas en répondant vainement à la réussite matérielle d'Hugo), tempéré par une espiègle (un clin d'œil sacrément craquant !) et compréhensive Olivia de Havilland qui dégage toujours autant de bienveillance. L'illusion comme la compréhension du bonheur sont astucieusement amené par deux gimmick musicaux reflets des deux figures féminines, illuminant la séduction factice de Virginia comme l'amour complice d'Amy lors du beau final.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mercredi 1 juillet 2015

Don Angelo est mort - The Don is dead, Richard Fleischer (1973)

Après le décès de Don Paolo, le chef de la mafia new-yorkaise, un Conseil réunissant les plus grandes familles du Milieu se réunit et désigne Don Angelo comme leur nouveau chef. Ce dernier prend sous sa protection Frank, le fils de Don Paolo et le désigne comme son héritier. Cet arrangement ne convient pas à Orlando, l'avocat d'un chef de famille rival et met tout en œuvre pour une guerre éclate entre Don Angelo et Frank, guerre qui sera très sanglante...

The Don is dead est un polar mafieux surfant sur le succès du Parrain (1972) de Francis Ford Coppola et adaptant le roman éponyme de Marvin Albert (auquel on doit le personnage du détective privé Tony Rome adapté avec Frank Sinatra) qui lui-même s'inscrivait opportunément dans la lignée du succès littéraire de Mario Puzo. Le postulat est assez voisin du classique de Coppola avec son récit de succession sanglante et le personnage de Frederic Forrest évoquant Michael Corleone/Al Pacino dans sa trajectoire.

Les premières minutes du film dessinent la dualité de ces mafieux entre ce qu'ils sont et ce à quoi ils aspirent. La scène d'ouverture nous montre ainsi une transaction de drogue manquant de mal tourner mais qui se conclura par le cadavre des braqueurs importuns coulés dans du béton. Juste après nous aurons une cérémonieuse réunion de succession entre les grandes familles du Milieu où à l'opposé de la brutalité à laquelle on vient d'assister c'est l'imagerie d'une mafia dirigée comme une entreprise qui s'affirme. L'objectif est de décider à qui donner le pouvoir de Don Paolo, un des chefs de la mafia new-yorkaise fraîchement décédé. Son fils Frank (Robert Forster) étant trop tendre, c'est Don Angelo (Anthony Quinn) qui va le prendre sous son aile et en faire son successeur.

Tout cela n'est pourtant pas au gout du consigliere Orlando (Charles Cioffi) qui souhaite profiter de l'incarcération de son parrain pour prendre le pouvoir et qui va donc mettre en place une redoutable machination. Ce personnage tirant les ficelles est le seul véritable méchant (avec son ambitieuse épouse) du film tandis que tous les autres seront emportés dans une spirale de violence qui les dépasse. La progression du film reflète la schizophrénie exprimée en ouverture, montrant ainsi les liens réels et solides unissant les protagonistes, qu'ils soient filiaux entre Don Paolo et Frank ou fraternels entre les deux hommes de mains que son Vince (Al Lettieri) et Tony Fargo (Frederic Forrest).

Il suffira pourtant d'un soupçon de confusion pour que tout vole en éclat par une habile manipulation. Frank et son mentor ayant été conduits à convoiter la même femme (Angel Tompkins dont le visage angélique laisse le doute jusqu'au bout quant à sa duplicité) la rivalité amoureuse aura des répercussions terribles sur toute la "famille". Le Parrain tout en montrant une mafia impitoyable avait fait des liens du sang un refuge (jusqu'au Parrain 2 et son final traumatisant du moins) autant qu'une prison dans lesquels les personnages pouvaient s'épanouir, se sentir protégés et étouffés à la fois. Tous cela vole en éclat dans The Don is dead où les codes de violence et de vendetta prenne le pas sur les sentiments qui demeurent pourtant intact. Il suffirait ainsi que Don Paolo et Frank aient une conversation pour tout apaiser et déceler le complot mais le premier réflexe sera de s'envoyer des tueurs. De même le plus réfléchi Tony sent venir l'entourloupe mais par fidélité pour son frère va le suivre dans cette guerre des gangs.

Le scénario nous offre une captivante partie d'échec truffée de coup de théâtre et que Fleischer emballe avec l'efficacité qu'on lui connaît. On pourra juste regretter le manque d'ampleur de l'ensemble (ce passage en Italie dont on ne verra qu'un bout de quai dans un port) lorgnant plus sur la série B musclée que le luxe du Parrain. Toutes les rencontres se font dans des entrepôts sinistres, garages désaffectés et ruelles mal famées, le train de vie nanti des Don à peine entraperçu. On devine les restreintes budgétaire mais cela participe bien finalement à faire des personnages quel que soit leur statut les petites frappes violentes qu'ils n'ont jamais cessés d'êtres. S'ils s'abandonnent à leurs pulsions avec férocité ils n’en restent pas moins humain quand les figures plus réfléchies s'avéreront bien plus détestables comme Orlando.

Fleischer nous offre un spectacle rondement mené et brutal, le film avançant au rythme des fusillades, attentats et bagarres filmés avec une sacrée énergie comme ce guet-apens furieux dans une ruelle. Le casting est fabuleux avec des acteurs subtils, aussi féroces dans l'action que vulnérables dans les moments calme. Al Lettieri spécialiste des rôles de tueurs mafieux intimidant (Le Parrain justement ou encore Mr Majestyk (1974)) est étonnamment touchant en brute épaisse dépendant des méninges de son frère. Anthony Quinn vacillant face à une violence qu'il n'est plus capable d'exercer est excellent également mais c'est vraiment Frederic Forrest qui emporte la mise, charismatique et déterminé tout en étant poussé par les évènements vers un destin criminel qu'il souhaitait fuir. Etonnant qu'il n'ait pas eu plus de premiers rôles après pareille prestation. Très bon polar auquel il faut signaler un excellent score de Jerry Goldmith qui expérimente déjà certains motifs synthétique d'œuvres à venir.

Sorti en dvd zone 1 chez Universal et doté de sous-titre français