Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Beautiful Sunday fait suivre le dimanche de plusieurs personnes vivant dans le même immeuble, en quête de leur propre existence.
Malgré son caractère intimiste, Happy-Go-Lucky (1997) brassait déjà une certaine ampleur narrative et romanesque annonçant ses grandes réussites à venir comme Memories of Matsuko (2006). Beautiful Sunday par son minimalisme et sa veine arty ressemble paradoxalement davantage à un premier film que le très maitrisé et attrayant Happy-Go-Lucky.
Le périmètre se réduit ici à un quartier tokyoïte dans l'unité de temps
d'un dimanche ennuyeux, durant lequel nous allons suivre le destin des
habitants d'un immeuble.
On retrouve à travers les différents personnages de ce thème des
attentes, espoirs déçus et fantasmes qui feront dans un style plus
foisonnant le charme de Kamikaze Girls (2005) et Memories of Matsuko.
On trouve ainsi ce jeune couple souffrant d'une absence de
communication, exprimée dans une des scènes d'ouverture au sein de leur
appartement dont la composition de plan exprime d'emblée la séparation
intime en opposition à la promiscuité physique. Nakashima brasse divers
thème à travers ce microcosme tout en creusant ses leitmotivs habituels.
Le refuge dans un espace mental imaginaire s'exprime notamment en deux
temps ici.
Une petite fille métissée souffrant du rejet de ses camarades
par sa "différence" se crée ainsi une sorte de code presque "shonen" de
défiance aux autres en faisant de chaque interaction un défi dont elle
doit sortir victorieuse. Une femme mûre et solitaire tente d'attirer
l'attention par ses hurlements quotidien intempestifs, tout en divaguant
sur son identité puisqu'elle s’imagine être une extraterrestre de passe
sur terre. Tous les protagonistes, même les plus périphériques
témoignent d'une même excentricité, que ce soit la très étrange logeuse
ou un quidam vénérant sa Porsche jaune.
Nakashima fait de tous des enfants, symboliques ou concrets dans leurs
dérives respectives. Le jeune couple pour échapper au quotidien morne du
foyer choisit de sortir s'exercer au lancer de baseball plutôt qu'une
balade amoureuse, un des fils rouges du récit est le feuilleton télévisé
imaginaire d'un héros de tokusatsu diffusé à la télévision qui durant
un des extraits se trouve démuni quand sa quête héroïque devient vaine
avec la paix revenue sur Terre.
Les personnages tout comme l'atmosphère
du film semble comme dévitalisée, au premier abord que le calme d'un
dimanche ennuyeux mais ce jour n'est l'épicentre d'une existence vide.
Nakashima capture la beauté morne et la désolation du quartier par des
compositions de plan et une photo superbe, déployant une fascination
comme seul les paysages urbains japonais, même les plus communs, peuvent
susciter. La torpeur de l'ensemble n'en fait cependant pas l'œuvre la
plus accessible du réalisateur, et pour peu que l’on n’entre pas dans
l'humeur du récit, un certain ennui pourra se faire ressentir. Il n'en
reste pas moins un objet très intéressant à l'aune des autres travaux de
Nakashima.
A Rome en 1599, la jeune Béatrice attend dans une cellule
le moment de son exécution. Son crime est d'avoir commandité l'assassinat de
son père, Francesco Cenci, noble tyrannique et incestueux. La sentence provoque
l'ire du peuple qui voit en la "Belle parricide" la martyre d'une
société arrogante et hypocrite. Mais derrière l'icône se cache un personnage
complexe qui a su manipuler les sentiments du serviteur Olimpio pour arriver à
ses fins.
Béatrice Cenci était une des œuvres que Lucio Fulci
considérait comme une de ses réussites majeures, et dont l’échec public allait
profondément l'affecter. Le film se base sur un fait divers marquant de la Renaissance
italienne, avec l’exécution de la jeune noble italienne Béatrice Cenci pour
parricide. Le drame a marqué pour l’ambiguïté autour de la réelle culpabilité
de Béatrice Cenci, en faisant selon les interprétations une figure féministe. C’est
donc du pain béni pour la fiction qui s’en empara à de nombreuses reprises,
comme la littérature et le théâtre (un roman de Stendhal, une pièce d’Alexandre
Dumas) et bien sûr le cinéma avec quatre versions (1908, 1909, 1941 et 1956)
précédent le film de Fulci. La plus proche et connue est Le Château des amants maudits de Riccardo Freda, flamboyant mélodrame gothique qui prenait le
parti d’une Béatrice Cenci innocente.
Loin de cette approche romanesque, Fulci opte pour un drame
historique austère et désespéré. La construction du récit est là pour poser les
tenants et les aboutissants de l’affaire, renvoyer presque tous le monde dos à
dos et dénoncer un système. La chute des
Cenci doit ainsi cependant moins à leur possible culpabilité qu’aux vues de l’église
catholique sur leurs biens. La première partie s’attarde en détail sur les
penchants sadiques de Don Giacomo Cenci (Antonio Casagrande), véritable tyran
envers sa famille et ses vassaux. Le film s’ouvre sur une éprouvant scène le
voyant donner un malheureux à dévorer aux chiens, conséquence du viol qu’il a
fait subir à la fille d’un serviteur. Le crime sera pourtant négocié par un
bref exil, et moyennant finances ponctionnées par l’église en guise de pardon.
Béatrice (Adrienne Larussa) et sa fratrie en sont ainsi réduite à encore subir
la brutalité de ce père, à moins d’avoir le courage d’en finir radicalement
avec lui.
La Renaissance telle que vue par Fulci demeure un monde de
ténèbres encore proche du Moyen-Age. La photo d’Erico Menczer privilégie une
imagerie sombre austère et terreuse, la laideur physique des individus se conjuguant
à la noirceur de leurs âmes. Si la cupidité de la caste religieuse est
explicite, les autres protagonistes n’en sont pas moins ambigus. Le scénario
naviguant entre les temporalités souligne bien cela. L’entrée en matière avec son
exécution imminente caractérise Béatrice comme une victime, mais la
manipulation, séduction puis trahison de son fidèle et amoureux serviteur
Olimpio (formidable Tomás Milián) vient jeter le trouble. A la monstruosité de
ce père avare et inhumain répond la duplicité du fils Francesco (Georges Wilson),
et même la lâcheté par ses aveux précoces sous la torture quand Béatrice fera
preuve d’un certain courage.
Les tortures de l’inquisition sont dépeintes avec crudité,
par un équilibre juste entre inspiration picturale et crudité assez frontale et
éprouvante. On sent le Fulci poète du macabre s’affirmer peu à peu, tout en
distillant un authentique drame dont la portée tragique avance de manière
implacable. Le film est d’ailleurs un des rares salués par les contempteurs de
Fulci, et à l’inverse parfois malaimé par les amateurs de sa veine horrifique à
venir, y voyant une tentative de montrer patte blanche avec un sujet plus
noble. La réponse est sans doute entre les deux, et témoigne d’un talent bien
plus versatile qu’on ne veut le croire.
Le jeune Takashi ne réussit pas les exercices à
la barre fixe. Avec quatre de ses camarades, il doit rester après la
classe pour s'entraîner tous les jours, jusqu'à ce qu'ils y arrivent
tous.
Après un premier long-métrage réalisé en 1982 et resté obscur, ainsi que le deuxième segment du film à sketch Bakayaro! I'm Plenty Mad
(1988), Happy-Go-Lucky marque les véritables débuts cinématographiques
de Tetsuya Nakashima. Celui qui allait devenir un des cinéastes japonais
les plus plébiscités des années 2000/2010 s'était jusque-là distingué
dans le monde de la publicité. Happy-Go-Lucky contient en germe certains éléments des plus fameux films à venir de Nakashima. La chronique adolescente Kamikaze Girls
(2005) interroge la quête d'identité par le prisme du look et des
tribus que déterminent ceux-ci pour les jeunes cherchant à s'affirmer.
L'extravagant mélodrame Memories of Matsuko (2006) était au contraire le récit d'une vie adulte brisée par les conventions.
Happy-Go-Lucky
remonte carrément à la préadolescence pour observer des enfants dont
les expériences pourraient orienter vers la norme, ou à l'inverse
l'indépendance et l'excentricité. Tout part d'un cours de sport, durant
lequel Takashi (Hidaka Yoshitomo) et quatre de ses camarades ne
parviennent pas à réaliser un exercice à la barre fixe. Le professeur
dans une volonté d'encouragement toute japonaise, les mets au banc du
cours et les force à s'exercer seuls les jours suivants jusqu'à ce
qu'ils se montrent capable de réaliser le mouvement. Pour lui, surmonter
cette épreuve les écarte du chemin des perdants qu'ils ne manqueraient
pas d'être dans leur futur vie d'adulte avec cet échec fondateur.
Takashi s'interroge, en quoi ce futile exercice devrait-il déterminer
tout son avenir. En interrogeant ses parents sur la question, il renvoie
au contraire ces derniers à leurs propres doutes et regrets d'enfance.
Nakashima s'essaie ici pour la première fois aux récits enchevêtrés,
insérant ici des flashbacks presque plus captivants que l'intrigue
principale et la complétant idéalement. Le père (Ittoku Kishibe) est un
homme amorphe et dépressif que les interrogations de son fils vont
ramener à une imposture d'enfance, lorsqu'un devoir de dessin
accidentellement souillé par sa petite sœur va être salué par ses
professeurs, camarades et lui donner une véritable aura d'artiste en
herbe. L'adulte éteint que nous observons laisse entendre qu'il n'a
jamais surmonté cela, notamment quand Nakashima superpose habilement les
décors de ses pérégrinations d'enfance puis celle de Takashi pour nous
faire comprendre qu'il n'a jamais quitté la ville, ni connu un destin
d'artiste.
Si ce père regrette d'avoir manqué l'occasion de sortir de la
norme, la mère (Nagi Noriko) se repend sans doute de s'y être plié. En
visitant la vieille demeure familiale abandonnée, elle se souvient des
moments qu'elle y vécut avec sa mère malade. Les légendes urbaines
entretenues par ses amies amatrices de shojo d'épouvante lui font croire
que la maladie de sa mère la transforme progressivement en
femme-serpent, et la pousse à s'éloigner d'elle. Nakashima s'amuse à
placer des références pop subtiles, le manga lu par les enfants laissant
voir des planches de Kazuo Umezzu, auteur connu pour faire des figures
de mères des êtres horrifiques. Quelques moments de sympathiques
frayeurs servent ainsi par le prisme de l'épouvante à évoquer la peur de
la mort, de la maladie, et de perdre un être cher chez l'enfant, puis
la nostalgie des moments perdus chez l'adulte. Nakashima nous frustre
avec talent, tant il y aurait matière à un film à part entière avec le
simple passé des deux parents.
Le réalisateur a cependant l'intelligence de revenir à une certaine
douceur, légèreté même si teinté de gravité (l'injonction de la société japonaise à ne pas être le clou qui dépasse plane sur ces enfants), en revenant au présent de
Takashi pour lequel tout reste à construire, et pas encore en proie au
doute. Ces intérêts restent triviaux (l'attirance pour la poitrine des
filles marquant l'entrée en adolescence), les déceptions et échecs
surmontables, et les moments partagés avec les proches précieux, dans
envoutant Japon rural. Une des dernières scènes, entremêlant la
contemplation d'une averse entre passé chargé de mélancolie et présent
lumineux, offre un magnifique moment suspendu, porté par le beau score
de Yoko Kanno. Ce "premier" film tout en délicatesse est véritablement
la promesse des bijoux à venir de Nakashima.
Sorti en dvd zone 2 japonais sous-titré anglais ou sinon actuellement entièrement visible sur youtube en VOSTA, profitez avant qu'il ne disparaisse
Dans la campagne grecque des années 60, une jeune
sourde-muette disparaît sans laisser de traces. Servante docile d'une famille
de riches propriétaires terriens, elle était l'objet du désir trouble
d'Anestis, le fils de la maison à la libido dévorante. Craignant le scandale,
les parents tentent de dissimuler la vérité, étouffant les rumeurs sous le
poids des convenances tandis que leur fille soupçonne le pire. Alors que les
rancunes, jalousies et frustrations refoulées refont surface, l'équilibre
fragile de toute une communauté est prêt à imploser.
Sans un cri est le troisième et malheureusement
dernier film de Kostas Manoussakis, cinéaste n’ayant pas su naviguer entre l’ordre
établi d’avant et après l’installation de la dictature des « colonels ».
Manoussakis s’inscrit dans les prémices d’une véritable Nouvelle Vague grecque
au début des années 60, peuplée de techniciens et jeunes réalisateurs
talentueux comme Michel Cacoyannis ou Theo Angelopoulos, et dont les promesses
seront tuées dans l’œuf par le coup d’état et l’installation de la junte
militaire du colonel Papadopoulos.
Le cadre rural austère et oppressant semble relever d’éléments
autobiographiques pour Manoussakis qui en dépeint avec acuité les pans les plus
sombres. La scène d’ouverture donne le ton sur ce que le film est supposé
proposer, et la réalité de son propos. Nous observons un groupe de femmes
travaillant la terre, dans la plus pure tradition néoréaliste, avant d’adopter
le point de vue d’Anestis (Anestis Valos), jeune homme les observant en
cachette avec concupiscence. Les secrets et désirs enfouis seront ainsi au
centre des préoccupations, le quotidien en campagne faisant office d’arrière-plan.
Tout le film repose sur une dichotomie entre les démons intimes et l’opinion
publique. Pour cette opinion publique, le patriarche (Alexis Damianos) vit paisiblement
avec sa famille dans leur domaine terrien. La réalité extérieure s’effrite
quand on apprendra qu’il vend certaines de ses propriétés, tout comme la vérité
de la vie intime où, entre deux adultères, il s’impose sous alcool dans une
chambre conjugale qu’il ne partage plus depuis longtemps avec sa femme (Mairi
Hronopoulou).
Après avoir exposé cette réalité pathétique mais
relativement triviale, le réalisateur va dépeindre les comportements troubles
que suscite un tel environnement, une nouvelle fois en passant de la sphère
publique à privée. Anestis est un garçon complexé et tiraillé par sa libido. Ce désir rampant le réduit tout d’abord au simple rang de voyeur
comme la scène d’introduction nous l’a montré, épiant les amants isolés, puis
carrément la jeune servante muette (Eli Fotiou) de la ferme. Les vantardises
machistes d’un ami tentateur l’incitent à un fatal passage à l’acte durant
lequel il va violer la servante, puis la tuer accidentellement. La surface
extérieure dans ce qu’elle a de cru (les étreintes d’amoureux inconnus) et de
toxique (les fanfaronnades phallocrates de l’ami) installe ainsi le drame à l’intérieur.
Ce va-et-vient sera constant, à différentes strates du récit.
Lorsque le père fou de rage apprend le crime de son fils, il
le corrige sauvagement dans un champ, avant de s’interrompre et maintenir les
apparences en voyant des paysans de passage. Cet acte est prolongé lorsque ces mêmes apparences sont maintenues jetant le corps de la servante dans un lac, les
conséquences d’une révélation publique pouvant être fatale pour la réputation
familiale. La tradition du silence, de ce maintien des apparences, est une
chose acquise pour les adultes résignés, s’en est une autre pour les jeunes
gens agités. L’éprouvante scène de viol montre la servante empêchée par son
mutisme dans l’expression de sa détresse, l’abus qu’elle subit et sa mort la
réduisent à un drame et une fatalité secrète. Le fils va cependant dans ses
actes, son langage corporel, l’angoisse latente qu’il dégage, être dépassé par
une culpabilité qui s’extériorise de plus en plus. La fille éduquée (Élena
Nathanaíl) revenant au village, par sa connaissance d’un ailleurs que ce monde
rural, n’entre pas dans cette résignation taiseuse, et exprime ses émotions par
une libido libérée avec son fiancé mécanicien (Spyros Fokas). Elle est ainsi la
plus à même pour observer les dérèglements de la cellule familiale, deviner les
noirs secrets se dissimulant sous les non-dits.
Manoussakis use des éléments naturels à double tranchant
pour exprimer l’entrave ou la liberté des personnages. Le cri que ne peut
pousser la malheureuse servante durant la scène de viol est remplacé dans la
bande-sonore par le cri d’une bête dans la grange. Cette nature est lumineuse
pour le personnage positif de la fille, qui fait l’amour avec son fiancé dans un
champ de meule, ou nage nue avec lui dans un lac – deux moments troublés par les
regards voyeurs du père et du fils, ainsi que par la vérité de ce que renferme
le lac. A l’inverse cette nature est une réminiscence de l’horreur pour le
fils, des poissons assommés lui rappelant sa violence récente, et une carafe d’eau
la façon dont on a été noyée sa forfaiture. C’est paradoxalement au sein de
cette tension sourde que le vieux couple s’avère capable de renouer le
dialogue, de verbaliser leurs reproches mutuels, de faire des concessions et
laisser l’épouse reprendre le pouvoir.
Tous ces parti-pris formels et narratifs culminent lors du
climax. Le regard extérieur tant craint s’invite lors de la séquence du
mariage, avec une séquence de danse durant laquelle le fils libère son mal-être
dans sa gestuelle fiévreuse, tandis qu’en montage alterné celle dont on a
étouffé la détresse se libère et expose la crudité de son sort à tous.
Manoussakis se montre virtuose dans la symbolique explicite de ses cadrages
tour à tour posés (les plongées sur les danseurs « emprisonnant » le
fils) et chaotiques quand ils accompagnent les pas incertains. La métronomie
inquiétante de la bande-originale de Yannis Markopoulos accompagne à l’expression
de la souffrance du bourreau, et la libération symbolique de la parole de la
victime dans une suite tétanisante de plans fixes. C’est d’une noirceur et d’une
rigueur implacable.
En Afrique du Sud, un petit avion contenant 7 personnes
s'écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n'ont pas le choix : pour
survivre, il va falloir s'entraider. Lorsque les vivres commencent à manquer,
les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus.
Les Sables du Kalahari est le sixième et dernier film
de la fructueuse collaboration entre le réalisateur Cy Enfield et le comédien
Stanley Baker. Après des débuts prometteurs à Hollywood, Cy Enfield est comme
beaucoup d’autres (Joseph Losey, Jules Dassin) contraint à l’exil en Europe
après avoir été auditionné par la Commission des activités anti-américaines et
placé sur la liste noire. Il s’établit en Angleterre où il rencontrera quelques
difficultés à remettre sa carrière en selle, et ce jusqu’à sa rencontre avec
Stanley Baker sur le tournage du mélodrame Child in the House (1956).
Baker y tient un second rôle mais est néanmoins en passe de devenir une grande
star du cinéma anglais.
Les deux hommes s’étant très bien entendu décident d’établir
un partenariat au sein duquel se monteraient des projets ambitieux avec Enfield
à la réalisation et Baker en vedette. Le premier essai de l’association sera
gagnant avec Train d’enfer (1957), récit social, étude de caractères et
impressionnant film d’action se déroulant dans le très viril milieu des chauffeurs
routiers. Enfield et Baker reproduisent en partie la formule Sea Fury
(1958) et Jet Storm (1959), passant des routes à la mer puis au ciel
pour dépeindre d’intenses et spectaculaires confrontations psychologiques. L’apothéose
arriverait avec le grand film de guerre Zoulou (1964), puissant film de
guerre et d’aventures tentant de dépeindre une bataille légendaire de l’armée
anglaise tout en essayant d’installer un respect de l’adversaire sous le prisme
colonial.
Les Sables du Kalahari est donc le projet suivant du
duo, même si Baker ne l’intègrera que tardivement pour reprendre le rôle initialement
prévu pour George Peppard qui quittera le film après un jour de tournage et une
relation houleuse avec Cy Enfield. Adapté du roman éponyme de William Mulvihill,
le film ne nous apparaît au premier plan pas si original que cela. Lawrence d’Arabie (1962) nous a familiarisé avec l’imagerie grandiose et menaçant du
désert, tandis queIce Cold in Alex de Jack Lee Thomson (1958) et Le
Vol du Phoenix de Robert Aldrich (sorti en décembre 1965 tout comme le film
de Cy Enfield) dépeignaient déjà des récits de survie éprouvant dans cet
environnement hostile.
Les Sables du Kalahari parait initialement s’inscrire
dans cette lignée, mais place ses personnages bien trop tôt en situation
critique. Ayant survécu à un crash d’avion, les survivants déambulent ainsi
dépenaillés, assoiffés et épuisés sous un soleil de plomb, accompagné par une
mise en scène alternant entre plans larges sur leurs silhouettes minuscules
dans l’immensité du désert, et plans rapprochés sur leurs défaites et hagardes.
Il leur est cependant offert un léger sursis, avec ce point d’eau rocailleux et
isolé au milieu du désert où ils vont pouvoir survivre pour un temps. C’est
seulement là que le véritable projet du film se dévoile.
Les meilleurs films de Cy Enfield cherchent souvent, par
leur description d’un microcosme (qu’il soit social, professionnel,
topographique), à dépeindre la réalité voire la crudité de l’âme humaine qui s’y
révèle dans des conditions extrêmes. Cela se manifeste dès l’inaugural Fureur
sur la ville (1950) dépeignant la folie collective d’un lynchage dans une petite
ville américaine (en métaphore du Maccarthysme qui allait bientôt rattraper
Enfield) et se poursuivrait dans les cadres prolétaires de Train d’enfer,
le corps de l’armée de Zoulou notamment. Les Sables du Kalahari
apparaît presque comme synthèse de tout cela, mais épurée de toute la dimension
épique et exaltante.
La scène d’ouverture est un exposé sans parole des travers
du colonialisme, avec cette image d’autochtones puisant une eau croupie à côté
d’un rutilant aéroport. Les héros livrés à eux-mêmes dans le désert vont se
heurter à cette loi du plus fort. Les personnages pourraient sembler tirés à
gros traits, mais c’est l’isolement et l’instinct de survie qui expose à vif la
nature profonde de chacun. O’Brien (Stuart Whitman) représente ainsi l’américain
dans tout ses travers colonialiste, individualiste et viriliste, notamment dans
le véritable fétichisme qu’il voue à son fusil. Il cultive et suscite un
attrait animal attirant, dans pur réflexe primitif Grace Monckton (Susannah
York), la seule femme du groupe. Si elle doit se défendre des assauts de Sturdevant
(Nigel Davenport) durant une séquence éprouvante, elle s’offre par un mélange d’instinct
de survie et de logique animale au mâle alpha du groupe. Quand Studervant doit
prendre de force Grace pour la posséder, c’est un triste ordre naturel des
choses qui la voit se donner à O’Brien.
Le scénario dépasse néanmoins cet argument binaire et
schématique par une caractérisation plus subtile. Mike Bain (Stanley Baker) est
placé en état de faiblesse psychologique par son alcoolisme, puis physique une
bonne partie du récit lorsqu’il est handicapé par une blessure à la jambe.
Quand l’isolement expose les bas-instincts d’un O’Brien, il déleste au
contraire progressivement Bain des travers les plus vils de la civilisation
pour procéder à une mise à nu en faisant en définitive le représentant de la
droiture morale, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus juste. Cela passe par
le dialogue (le vieillard allemand Grimmelman (Harry Andrews) racontant les
horreurs auxquelles il fut contraint durant la guerre), mais avant tout par la
symbolique comme lorsque durant un combat avec O’Brien, Bain refuse d’utiliser
le fusil de ce dernier pour l’abattre et en fera juste un objet pour le
frapper.
Le cadre du désert apparait comme un simple reflet de ce que
l’on y apporte, ce que Enfield souligne dans les interactions extérieures. Le Dr.
Bondarahkai (Theodore Bikel) est découvert et secouru par les indigènes qui
voit en lui un être mourant et désespéré. O’Brien pourchasse par seul instinct prédateur
les babouins habitant les lieux, et les primates passeront alors de l’indifférence
à cette pure loi de la nature envers lui quand il se trouvera esseulé à son
tour. Le postulat d’aventures dissimule donc un pur conte philosophique et une dimension
psychologique, pas forcément subtile mais très bien menée et prenante, d’autant
qu’Enfield soigne la forme par l’alternance entre décors réels et studios, stock-shots
animaliers, trucage et véritable confrontation avec les bêtes sauvage. L’échec
commercial du film marquera donc malheureusement le glas de la collaboration
Baker/Enfield, ce dont la carrière du réalisateur ne se remettra pas.
Tom Corbett (Franco Nero) rentre dans son pays qu'il a
quitté étant très jeune après la mort de sa mère. Une fois sur place, il
découvre que sa ferme est occupée par une autre famille et son frère Jeffrey
(George Hilton) ne veut lui donner aucune explication.
Le Temps du massacre marque un tournant dans la
filmographie de Lucio Fulci. Le futur poète morbide du cinéma d’horreur avait
démarré sa carrière dans la comédie, faisant notamment office d’artisan
compétent au service du duo comique Franco et Ciccio pour lesquels il signera
une dizaine de films. Las de ce registre, Fulci va signer son premier western
avec Le Temps du massacre, arborant ici et là quelques éléments de son
cinéma à venir.
Sorti quelques mois plus tôt en cette même année 1966, Django
de Sergio Corbucci avait introduit une certaine dimension gothique dans le
western spaghetti, tout en faisant de Franco Nero une star. Le Temps du
massacre surfe très timidement sur ces innovations et laisse par
intermittences apparaître le futur Fulci. Alors qu’un Corbucci se révèle à
lui-même dans le western dans Django, ou que dans un autre registre un
Antonio Margheriti exporte son passif gothique dans une œuvre comme Avec
Django, la mort est là (1968), Fulci est encore un cinéaste qui se cherche
dans Le Temps du massacre.
La dimension shakespearienne et mythologique contenue dans
le script de Fernando Di Leo n’est guère exploitée formellement par Fulci, et
les enjeux bien que surlignés (la parenté et l’exil mystérieux du personnage de
Franco Nero) sont amenée de façon assez confuse dans la narration. Là où l’on
retrouve le Fulci à venir, c’est dans l’expression frontale et sadique de la
violence. Le réalisateur affirme avoir voulu traduire un théâtre de la cruauté en
forme d’hommage à Antonin Artaud, et effectivement certaines séquences
éprouvantes marquent durablement.
La scène d’ouverture suivant un malheureux au
centre d’une chasse à courre et finissant dévoré par les chiens donne le ton,
et plus tard l’expression extatique, presque sous substances, du personnage
maléfique Jason Scott (Nino Castelnuovo) exposent des moments assez dérangeants.
Malheureusement en dehors de ces débordements, il manque une certaine dimension
faisant sortir le film du tout-venant, notamment le climax vraiment très
basique et peu marquant. Franco Nero est toujours aussi charismatique mais
parait bien moins habité que dans Django. En définitive, pas un mauvais moment
mais le meilleur reste clairement à venir pour Fulci.
Nayoko est une jeune femme au destin
particulièrement extraordinaire : orpheline, elle a grandi sans l'amour
d'une véritable famille et a été adoptée par une maison de geisha. Et
s'il y a bien quelque chose qui la caractérise, c'est qu'elle porte
littéralement bonheur aux hommes qui la fréquentent... Ce qui n'est pas,
évidemment, sans lui attirer les attentions et les avances de puissants
personnages peu scrupuleux.
Tales of Golden Geisha est une des
propositions les plus originales de la filmographie de Juzo Itami, qui
signe là un mélange détonant de comédie romantique et de satire
corrosive sur le monde politique japonais. Le réalisateur aborde son
brûlot par un angle à la fois familier et inédit. Nobuko Mikyato, son
épouse et actrice fétiche, incarne souvent le grain de sable venant
gripper la mécanique des institutions corrompues qu'Itami dénonce dans
ses films. Mais dans Tales of Golden Geisha,
au lieu d'introduire Nobuko Miyamoto comme la solution et le remède de
cette chienlit, il en fait aussi une poignante victime. Nayoko est une
jeune femme aussi marquée tragiquement par la vie qu'elle n'influe à
l'inverse positivement sur le destin de ses amants auxquels elle porte
chance. Orpheline abandonnée à la naissance, Nayoko va découvrir son
"don" lorsqu'elle sera adoptée dans une maison de geisha et que son
premier bienfaiteur, un moine bouddhiste, va grimper dans la hiérarchie
de son culte après s'être lié à elle.
Dès lors les relations aux hommes de Nayoko sont biaisées, ces derniers
recherchant davantage la chance qu'elle va leur porter que l'amour.
Itami glisse un double jeu de mot teinté d'anglicisme pour définir le
talent de Nayoko qui est une a-ge-man, variation du verbe japonais ageru
qui signifie s'élever, ce qui souligne à la fois l'âge avancé des
puissants réclamant les faveurs de l'héroïne, et ce qu'ils attendent
d'elle, nourrir leurs ambitions plutôt que l'amour. Nayoko, par cette
enfance difficile, oscille entre l'indépendance et l'acceptation de ce
rôle qui, à sa manière, lui permet d'obtenir l'attention et l'affection
qu'elle n'a jamais eue. Presque tous les amants font office de père de
substitution par leur âge avancé, sauf Mondo Suzuki (Masahiko Tsugawa),
banquier poissard qui va se lier à elle sans initialement chercher à
profiter de son don. Itami place au même niveau le "monde flottant" des
plaisirs et celui redoutable des affaires.
Le début du film nous dépeint
avec précision les étapes de formation d'une geisha dans tout leur
charme pittoresque, pour en définitive désamorcer cette poésie et
illustrer la finalité de ce statut, une femme destinée à divertir et
s'offrir à un homme nanti. Les hautes sphères de la banque et de la
politique que nous observerons ensuite se dote de tout le clinquant
vulgaire de ces milieux tels qu'ils s'épanouissaient durant la bulle
économique, et qui de la même façon sous couvert de services servent à
exploiter les individus. Nayoko va passer de la quête sincère de l'amour
à l'acceptation de son statut de porte-bonheur, sans trouver
satisfaction dans les deux cas. et Mondo est en quelque sorte son pendant masculin, hésitant entre sentiments et réussite matérielle.
Itami ne se montre pas aussi méticuleux que dans d'autres de ses films
pour dépeindre les mécanismes de corruption, mais le long passif
japonais en la matière devait être limpide pour les locaux sans avoir à
entrer dans le détail - notamment une sous-intrigue de pot-de-vin
destiné à s'attirer les faveurs d'un potentiel futur premier ministre.
Les hommes en prennent pour leur grade, aussi peu fiable
sentimentalement que professionnellement, prêt à soumettre, trahir et se
renier pour le profit et l'ascension sociale. Le propos est cinglant
mais l'équilibre entre brûlot et une veine introspective plus prononcée
est moins parfait que dans d'autres réussite d'Itami.
Le côté
sentimental prend le pas pour une fois et autorise quelques
rebondissements à l'invraisemblance assumée, une mécanique moins bien
huilée mais qui du coup échappe à la formule installée par Itami
précédemment. Nobuko Miyamoto est une nouvelle fois fabuleuse, en grande
naïve romantique échaudée par la lâcheté des hommes. Un peu trop âgée
pour incarner la jeune fille innocente du début de l'histoire, elle nous
fait oublier ce détail par la candeur habitée de son interprétation,
aussi intense en secrétaire malmenée qu'en geisha adulée. La charge est
acérée mais c'est le côté lumineux, bienveillant et mélancolique de ce
personnage que l'on retient.