Minsan Pa Nating Hagkan ang Nakaraan est pour Marilou Diaz-Abaya le film qui suit sa fameuse trilogie féministe (
Brutal (1980),
Moral (1982),
Karnal
(1983)) et qui semble au premier abord plus conventionnel que cette
dernière. Le postulat, l'esthétique et la narration évoque ainsi le
mélodrame sirupeux philippin lorgnant sur le roman-photo ou la
télénovela. Helen (Vilma Santos) est une jeune femme follement amoureuse
de Rod (Christopher de Leon) qui s'apprête à la quitter pour poursuivre
ses études pour deux ans aux Etats-Unis. Prête à tout pour éviter la
séparation, elle lui propose même de vivre avec lui là-bas et de
travailler pour l'aider à financer ses études, ce qu'il refuse
égoïstement. Ellipse quelques années plus tard, Helen s'est remise et
est désormais mariée à Cenon (Eddie Garcia), un riche entrepreneur plus
âgé qu'elle. Rod ressurgit alors dans sa vie et tous deux entame une
liaison adultère.


Sur le papier cela sent effectivement le grand mélodrame tragique sur
fond de triangle amoureux, mais Marilou Diaz-Abaya va habilement
détourner les attentes et lier thématiquement le film à ses autres
travaux. Les flashbacks surannés sur le passé romantique de Helen et Rod
(appuyé par la chanson de variété philippine donnant son titre au film,
avec des moments clippesques suspendus) appuie cette idée de drame
romantique, mais les interactions réelles des personnages viennent
contredire cela. On retrouve, avec le harcèlement psychologique plutôt
que la violence physique, le thème de la masculinité toxique chère à la
réalisatrice. Plutôt qu'un amoureux éperdu, Rod est un homme possessif
et égoïste qui décide par ambition quand il doit exclure Helen de sa
vie, et s'y impose de force lorsqu'il l'a décidé, quand bien même cela
troublerait l'existence de celle qu'il a abandonné.


Ainsi dans ce côté
intrigue de soap-opera, Rod ne trouve rien de mieux pour s'immiscer dans
le quotidien d'Helen que de se proposer auprès de son époux (et de se
lier d'amitié avec lui) comme architecte de leur future maison. La
promiscuité imposée par ce contexte ravive leur liaison passée mais, une
nouvelle fois, Marilou Diaz-Abaya désamorce toute idée de drame
romantique tout en en endossant faussement l'imagerie. Helen ne parait
jamais comme une amoureuse à la flamme ancienne ravivée, mais plutôt
comme une femme sous emprise. Il y a néanmoins une ambiguïté sur le
désir, la virilité à double tranchant et l'attrait érotique que fait
naître Rod en elle, lui qui est plus jeune et vigoureux que son époux
d'âge mûr. En effet les quelques moments intimistes avec Cenon, le mari
légitime, reste très chaste et timoré quand, tout oppressant qu'il soit,
la proximité de Rod laisse immédiatement grimper une tension érotique -
même si le film est bien plus timoré sur ce point-là que la trilogie
féministe de la réalisatrice.


Le scénario travaille ainsi le conditionnement inhérent à la femme
philippine envers les hommes. D'un côté ce conditionnement naît de la
pure domination mentale et physique avec le personnage de Rod dont Helen
semble incapable de rompre, trahie par son désir et une
"prédisposition" à la soumission. De l'autre côté le conditionnement est
social par cet époux dont l'amour ne se manifeste que par les
démonstrations de richesses, les multiples cadeaux à sa femme. Helen est
ainsi coincée entre l'attrait/tyrannie physique qu'incarne Rod, et la
protection sociale et économique que symbolise Cenon. Lorsqu'elle va
tomber enceinte (et avec l'incertitude sur la paternité), ces deux
représentations de la masculinité vont se renvoyer dos à dos et mener à
une même impasse. Tout au long du film, la présence du personnage
pourtant bienveillant de la tante (Mona Lisa) est là pour nous signifier
la pression sociale d'avoir des enfants, au fond la seule raison d'être
du mariage. Lorsque Helen accouche, elle n'est plus (si jamais elle l'a
été) un enjeu amoureux mais plutôt un objet de possession et
d'accomplissement pour les deux hommes de sa vie. Rod ne supporte pas de
voir sa possible progéniture dans un autre foyer et devient encore plus
intrusif, alors que Cenon doutant bientôt de sa paternité et
soupçonnant l'adultère perd pied psychologiquement quand l'édifice
familial et social qu'il a construit s'effrite.


Plus l'on avance dans cette direction plus sombre, plus l'esthétique du
film se transforme. La patine de roman-photo s'estompe pour glisser vers
un climat oppressant signifié par les teintes bleutées de la photo
Manolo Abaya et l'ambiance soudainement nocturne. On est dans un
véritable espace mental suffocant illustrant les codes sociaux dont les
personnages se sont avérés incapables de s'extirper, jusqu'à un climax
assez soufflant de noirceur dans son contrepoint au début candide du
film. Ce n'est pas aussi totalement maîtrisé que les films précédents
(peut-être s'agissait-il d'une commande), notamment dans les moments de
romance niaise où l'on tarde à percevoir le second niveau de lecture. La
prestation de Vilma Santos est à la fois un atout et une faille, tant
elle semble un peu trop jouer premier degré ce registre soap-opera (le
film a d'ailleurs bénéficié d'un remake sous cette forme en 2023 aux
Philippines), mais finalement la rupture de ton 'en est que plus forte
aussi. Même si dénuée de la force de sidération de
Brutal et
Karnal, une œuvre très intéressante donc.
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