Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 10 mars 2015

Quartet - James Ivory (1981)

Marya et Stephan, jeune couple bohème, vivent dans l'insouciance du Montparnasse des années 20. Jusqu'au jour ou Stephan se fait arrêter pour recel d'œuvres d'art. Marya est alors recueillie par un couple de mécènes anglais, bien connu des milieux artistiques.

Quartet est une des œuvres qui amorce la reconnaissance critique en devenir de James Ivory, salué notamment par le prix d'interprétation d'Isabelle Adjani à Cannes (qui réussira l'exploit d'avoir un double prix d'interprétation féminine puisqu'elle est récompensée durant le même festival pour Possession). Le film adapte le roman Postures de Jean Rhys qui s'y inspirait en partie de sa propre existence dans le Paris des Années Folles. C'est un matériau idéal pour James Ivory qui y retrouve ses thématiques sur les rapports de classe et la soumission. Marya (Isabelle Adjani) une jeune anglaise d'origine créole mène une vie bohème et insouciante avec son époux Stefan (Anthony Higgins) jusqu'à ce que celui-ci se fasse arrêter pour recel d'œuvre d'art. Livrée à elle-même tandis que Stefan est condamné à un an de prison, Marya croit trouver une planche de salut quand les Heidler, un couple anglais formé de HJ (Alan Bates) et Lois (Maggie Smith) décide de la recueillir. Pourtant très vite un rapport malsain va s'établir entre les trois.

Le Paris romantique et flamboyant fantasmé de cette période n'existe vraiment que par intermittence et surtout au début du film. Dès l'installation du ménage à trois un lien sordide lie le couple et leur jeune protégée. La bienveillance de HJ n'avait pour but que de posséder (dans tous les sens du terme) Marya, tous cela avec l'assentiment de Lois. Marya après avoir tenté en vain de résister va finalement céder aux avances insistantes de HJ. Le scénario développe avec finesse l'issue inéluctable de cette cohabitation. D'abord par ce fameux rapport de classe, Marya livrée à elle-même n'ayant d'autre choix que de s'abandonner aux assauts de HJ. Son dénuement en fait une proie facile, d'autant que la connivence entre les époux la rabaisse sans cesse à sa condition où elle n'est finalement pour eux qu'un jouet, une sorte d'animal de compagnie dont ils finiront par se lasser (ce qui est arrivé à d'anciennes protégée comme on l'apprendra).

L'essentiel est de maintenir des apparences respectables derrières lesquelles les relations peuvent être plus libres. Le film est également captivant dans sa description sordide de la condition féminine. Toutes les femmes de l'histoire son dépendante d'un "maître", qu'il soit époux, amants ou client qui disposent d'elles à leurs guise. Sans cela, aucune carrière ou quelconque possibilité d'avenir, ce que l'on comprendra avec toutes les tentatives de fuites vouées à l'échec de Marya, la candeur et la vulnérabilité d'Isabelle Adjani ajoutant à ce côté enfant livré à lui-même. Le plus frappant est l'absence de rébellion de ces femmes face à ce destin, Lois acceptant et encourageant avec tristesse les écarts de son époux (magnifique Maggie Smith qui fait passer toutes nuances en silence et avec un détachement de façade).

Marya qui conjugue l'infériorité de sa classe et de son sexe va tomber bien plus bas, tombant finalement folle amoureuse de celui qui la tourmente tant. Isabelle Adjani développe finalement en parallèle de son rôle de Possession une autre expression de la folie, cette fois amenée par celle d'un monde qui ne lui laisse pas d'autre choix que cette soumission déguisée en amour passionnel. Elle semble toujours dominée, affaissée et assujettie par Alan Bates lors de leur scènes d'amours et lorsqu'elle daigne l'affronter on ressent plus une sorte de dépit résigné que de la vraie rébellion.

 Ivory et la scénariste Ruth Prawer Jhabvala renforce le côté passionné et torturé de ces rapports en comparaison du livre, HJ étant plutôt un anglais réfléchi pour lequel ce type de relation est normale au vu de son statut quand la prestation d'Alan Bates tutoie la démence par instant. De même Marya est nettement moins jolie que son équivalent au cinéma rendant naturel cette soumission alors que le drame est plus fort dans le film puisque même la beauté d'Isabelle Adjani ne pourra la sauver. C'est un thème au cœur de l'œuvre de Jean Rhys notamment son livre le plus connu La Prisonnière des Sargasses, sorte préquel de Jane Eyre où elle narrait le destin de la première épouse créole maudite de Rochester.

James Ivory instaure une atmosphère lente, oppressante et mortifère où l'on est bien loin des pétaradantes visions hollywoodiennes des Années Folles. La photo de Pierre Lhomme ajoute un côté terne et blafard qui jure avec l'inspiration impressionniste des compositions de plan d'Ivory, les scènes musicales montrent des danseuses momifiées et fantomatiques et la bande-son réinvente de façon plus contemporaine les deux titres de jazz interprétés par Armelia McQueen comme pour mieux s'éloigner des sons plus pétaradants et joyeux de l'époque. Les femmes restent les grandes perdantes jusqu'au bout et si rupture il y a, ce sera toujours pour tomber dans les griffes d'un nouveau "protecteur" à l'image du final glaçant. Pas le Ivory-Merchant le plus facile d'accès mais absolument captivant.

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2
 

lundi 9 mars 2015

La Vipère - The Little Foxes, William Wyler (1941)

Une petite ville entre Mobile (Alabama) et La Nouvelle-Orléans, à l'aube du XXe siècle. Regina est mariée à un banquier, Horace Giddens, qui se remet d’une crise cardiaque dans une maison de repos à Baltimore. Regina a une passion dévorante pour l’argent mais s'estime frustrée de ne pas disposer de l'aisance dont elle rêve. Sur une proposition de ses deux frères Ben et Oscar, elle veut réaliser une opération financière qui s’annonce des plus rentables, mais elle a besoin de 75 000 dollars. Espérant obtenir cette somme auprès de son mari, elle envoie leur fille Alexandra ramener son père. À son retour, Horace, qui connaît les ambitions de sa femme, refuse catégoriquement de lui donner l'argent.

Little Foxes est un des sommets de la collaboration entre William Wyler et Bette Davis, une adaptation de la pièce de Lillian Hellman jouée en 1939 et dans laquelle on retrouve une grande part du casting scénique (Patricia Collinge, Dan Duryea, Charles Dingle, Carl Benton Reid et John Marriott). Le titre original quelque peu nébuleux évoque en fait la parabole biblique selon laquelle « des petits renards iront manger la vigne du voisin », symbole de la thématique de la cupidité et de l'appât du gain au cœur du film. En effet si les premières images évoquent rappellent L'insoumise (1938 et autre fameux titre Wyler/Davis) par son imagerie classique du Sud des Etats-Unis, l'époque est différente (ici 1900) et aux enjeux romanesque du film précédent succèdent d'autres plus pragmatiques liés au capitalisme moderne.

C'est précisément ces questions qui déchirent les familles Giddens et Hubbard. Les personnages du film peuvent se diviser en loups et agneaux. Regina (Bette Davis) avec ses frères Ben (Charles Dingle) et Oscar (Carl Benton Reid) se sont enrichis en exploitant et dupant leur entourage, le mariage d'intérêt faisant partie des moyens employés. Birdie (magnifique et touchante Patricia Collinge) épouse d'Oscar et Horace (Herbert Marshall) mari de Régina, brisé moralement et physiquement par ce rapport cruel sont donc les agneaux subissant la loi des loups auxquels ils se sont liés. Cette même division opère chez leurs enfants avec la douce et innocente Alexandra (Teresa Wright) et le peu recommandable Leo (Dan Duryea fourbe comme à son habitude). Lorsqu'une affaire juteuse nécessite pour Regina de presser son époux malade pur qu'il y amène son support financier, rien ne l'arrêtera ainsi que ses frères les plus faibles étant condamné à être écrasé ou à se révéler.

Wyler instaure une atmosphère de plus en plus claustrophobe et étouffante où sa mise en scène souligne la violence des rapports de force. Regina et ses frères figure toujours une meute face à un frêle adversaire, une entité unique et solidaire prête à séduire (l'entrevue avec l'investisseur Marshall au début) où fondre sur sa proie. Les trois écartent ainsi instinctivement Birdie lorsqu'ils parlent affaire dans les premières scènes où elle semble toujours légèrement isolée dans le cadre lors de leurs scènes communes. De même la silhouette frêle d'Horace semble être un gibier idéal lorsqu'ils le harcèlent pour obtenir son apport. Ben figure la pire des fourberies sous ses allures avenant, Oscar et son fils l'absence total de scrupule et Bette Davis se déshumanise de façon croissante au fil du récit où s'estompe même son supposé amour filial.

La mise en scène joue également sur la profondeur de champ pour représenter ce rapport dominant/dominé, les plus faibles s'effaçant et se fondant en arrière-plan notamment le moment le plus dramatique où Bette Davis laisse son époux s'écrouler, frappé par une crise cardiaque. A l'inverse l'éveil des agneaux se fait de manière moins sophistiquée, Wyler le capturant avec une simplicité égale à l'innocence de ses personnages, à l'image de la magnifique scène où Birdie s'avoue le désastre qu'est sa vie et le futur s'annonçant pour Alexandra.

Si Richard Carlson est un peu fade en prétendant et révélateur pour Alexandra, celle-ci est interprétée avec charme et détermination par Teresa Wright qui prend de l'assurance. Leur scènes romantiques sont tombent parfois un peu à plat quand celles entre Alexandra et son père sont très touchantes amorçant la prise de conscience et la rébellion finale.

Le final reprend ainsi ce motif de la meute où Alexandra stupéfaite découvre les manigances de sa mère mais cette fois Wyler ne la place pas au centre en proie du trio de méchants, elle sera en arrière-plan les laissant à leur négociations et l'image nous soulignant bien toute la différence avec eux. Une rupture se manifestant dans la conclusion où Alexandra choisit l'amour sincère et s'écarte de la solidarité familiale ne reposant que sur le profit. Là seulement, dans ces derniers instants, le doute semble traverser la froide détermination de Bette Davis. Un drame puissant et sans doute la matrice de pas mal de grands soap financiers et familiaux à la Dallas.


 Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

dimanche 8 mars 2015

L'Évadé du camp 1 - The One That Got Away, Roy Ward Baker (1957)

Seconde Guerre mondiale, 5 septembre 1940, lors des opérations de la Bataille d'Angleterre. L'aviateur allemand Franz von Werra, abattu au-dessus de l'Angleterre, est fait prisonnier. Il ne fournit aucun renseignement aux officiers qui l'interrogent et, de surcroît, parie avec l'un d'eux qu'il s'évadera bientôt et regagnera l'Allemagne. Interné au 'camp n° 1' de Grizedale Hall (Lancashire), il s'enfuit effectivement peu après puis, repris et transféré dans un autre camp, il s'évade à nouveau...

Durant les années 50 et hors du contexte propagandiste qu’incluait la Seconde Guerre Mondiale, le cinéma se plut à offrir des biopics des grandes figures militaire allemandes du conflit. Parmi les plus fameux on pense à l’excellent Le Renard du désert (1951) d’Henry Hathaway, captivant portrait de Rommel joué par James Mason. L’évadé du camp 1 s’attarde sur une icône oubliée, l’aviateur Franz Von Werra resté célèbre pour avoir été le seul prisonnier de guerre allemand qui réussit à s’évader des geôles britannique et à rentrer au pays au terme de mémorables aventures. Avant même ces exploits, Von Werra est un personnage romanesque en diable dont le parcours explique déjà les hauts faits à venir. 

Descendant d’une noble lignée allemande remontant au XIIIe siècle, Von Werra ne découvrira cette parenté qu’à l’adolescence, sa famille ruinée ayant dû le placer en adoption avec sa sœur Emma alors qu’il est bébé.  Cette découverte le bouleverse et renforce son côté rebelle, le voyant fuir à la Nouvelle Orléans alors qu’il n’a que 18 ans, reprendre son patronyme de Von Werra puis s’engager dans la Luftwaffe en 1936. Là encore il se distinguera par son côté flamboyant, s’imposant comme un pilote chevronné, prenant un lionceau comme emblème et gonflant ses statistiques ce qui lui vaudra une certaine notoriété dans l’opinion publique allemande. Ce sont cependant ses spectaculaires évasions qui façonneront sa légende.

Le film de Roy Ward Baker élude en partie ce passif tout en parvenant à exprimer cette dimension excentrique et romanesque du personnage. Dès son crash en terre anglaise et son attitude hautaine face à ses geôliers, on comprend que l’on a affaire à un vrai personnage. Les anglais lui renverront d’ailleurs ce côté vantard en quête de lumière durant son interrogatoire et c’est véritablement par l’audace de ses évasions que le personnage devient progressivement une légende. Production anglaise, le film rivé à son héros est totalement dépolitisé, le parcours de Von Werra ne disant pas grand-chose de l’Allemagne d’alors (si ce n’est leur confiance et sentiment de toute puissance) et dénué de toute allusion au nazisme (les soldats allemands semble ainsi plus des troufions ordinaire que des fanatiques) contrairement par exemple au Caporal épinglé (1961) de Jean Renoir, saisissant portrait de la déconfiture française.

On est ainsi captivé par les aventures de Von Werra sans pour autant ressentir de l’empathie grâce à l’interprétation magnifiquement opaque de Hardy Krüger le rendant aussi charmeur qu’insaisissable, ainsi obsédé par la fuite (le devoir d'un prisonnier de guerre est de s'évader tel est son leitmotiv annoncé d'entrée).. Les évasions iront en crescendo spectaculaire, témoignant à chaque fois d’une facette de la personnalité singulière de Von Werra. Ayant parié une caisse de champagne au chef de camp qu’il s’évaderait, il s’exécute durant une promenade mais les rigueurs de la météo anglaise et la traque en campagne de l’armée et de la population anglaise auront raison de lui mais sa capture sera pleine de panache. Un panache qui se retrouve dans le meilleur moment du film, cette seconde évasion où il dupe son monde en se faisant passer pour un pilote hollandais et accède à l’aérodrome lui donnant accès au avion de chasse anglais. Le charme, le bagout et l’audace de Von Werra épate dans une longue séquence toute en duperie.

Après le sens du défi et l’audace, c’est la profonde détermination de Von Werra qui sera à saluer avec l’ultime évasion. Déporté au Canada, son ultime fuite, la plus improvisée, le verra traverser les paysages enneigés pour gagner les Etats-Unis alors encore pays neutre. Aucune traque ni ennemi duquel se cacher cette fois, l’échappée consistera à aller au bout de lui-même dans ce territoire hostile et glacial. Le personnage gagne enfin son statut héroïque nous faisant oublier son camp pour seulement voir un homme seul et déterminé face à la nature tel ce moment où il traîne une barque sur une interminable lande neigeuse. Epuisé, il trouvera tout de même la force pour un ultime bon mot et pied de nez lancé avec le plus beau des sourire. Une œuvre surprenante et un portrait finalement très original. Un des meilleurs rôles d’Hardy Kruger. 

Sorti en dvd zone 2 français che Elephant Film

samedi 7 mars 2015

Le Canardeur - Thunderbolt and Lightfoot, Michael Cimino (1974)

En plein service dans une église isolée, un prêtre devient la cible des tirs d'un gangster qui fait irruption dans le bâtiment. Alors que le prêcheur s'enfuit à travers champ, il tombe sur un jeune homme fougueux et souriant qui venait juste de voler une voiture. Laquelle le débarrasse opportunément de son poursuivant. Les deux hommes réunis par accident vont vite développer une franche amitié, le cadet allant faire retrouver à son ainé le goût pour les petits plaisirs de la vie. Voici d'un côté John "Thunderbolt" Doherty, un ex-cambrioleur de banques particulièrement doué mais retiré des affaires ; et de l'autre Lightfoot, un garçon plein d’énergie et de bonne volonté, avide d’apprendre le métier.

Tous les films de Michael Cimino sont des odyssées qui nous racontent l’Amérique où la grande Histoire se définit par l’intime. Voyage au bout de l’enfer (1978) racontait le traumatisme du Vietnam à travers l’éclatement d’un groupe d’amis confronté à l’horreur, La Porte du paradis les origines sanglantes et l’inégalité par le destin des colons européens et L’Année du dragon la complexité du melting-pot moderne avec un héros complexe et ambigu. Le Canardeur pose le premier jalon de cette approche et constitue une première œuvre attachante pour Cimino. Après avoir obtenu un diplôme d’architecture, Cimino ne rêve que de cinéma, affinant sa maîtrise technique avec des films publicitaire et industriels. 

Dans le même temps il soumet divers scripts à Hollywood, obtenant une première reconnaissance avec celui du film de science-fiction Silent Running (1972) de Douglas Trumbull. Fort de cette carte de visite, il va pouvoir proposer le scénario de Thunderbolt and Lightfoot à la plus grande star du moment, Clint Eastwood. Celui-ci impressionné accepte de s’engager mais impose une contrainte au débutant. John Milius parti réaliser son premier film Dillinger a laissé à l’état d’ébauche le script de Magnum Force, second volet de la saga des Inspecteur Harry dont le tournage est imminent. Cimino doit donc s’y atteler mais fort heureusement son travail donnera satisfaction à Eastwood et Magnum Force sera un succès.

Le titre Thunderbolt and Lightfoot, sans rien connaître du contenu du film semble déjà être une promesse d’aventures (façon Lewis et Clark dans l’idée). Cimino l’envisageait d’ailleurs au départ comme un film d’époque dont il reste quelque chose dans les surnoms de ses héros, Thunderbolt pouvant évoquer quelque nom de chef indien oublié tandis que Lightfoot s’inspire carrément du héros irlandais Captain Lightfoot (d’ailleurs incarné par Rock Hudson dans le film éponyme de Douglas Sirk). Cet appel de l’aventure, Cimino saura l’équilibrer avec brio dans un ton conjuguant le Nouvel Hollywood dans son genre phare du road-movie (Easy Rider de Dennis Hopper, Vanishing Point de Deran Sarafian, L’Epouvantail de Jerry Schatzberg, La Balade sauvage de Terence Malick) et la pureté du classicisme hollywoodien convoquant John Ford et Anthony Mann. 

Sur le papier, le postulat du Canardeur pour d’ailleurs très bien être celui d’un western. Retrouvé par d’ancien complice, le cambrioleur John « Thunderbolt » Doherty (Clint Eastwood) est contraint dans sa fuite de s’associer au jeune chien fou Lightfoot (Jeff Bridges) qui lui sauve la mise. Les deux s’embarquent alors dans un périple picaresque fait de rencontre et situation rocambolesque où ils tenteront de retrouver le butin d’un ancien casse tout en en préparant un nouveau.

Le cadre de l’Amérique contemporaine amène un certain décalage à ce pitch mais pas tant que cela en fait. Seul l’élément de la voiture dénote dans les somptueuses compositions de plan de Cimino qui en nouveau maître du cinémascope magnifie les paysages du Montana. Tous comme dans les grandes épopées western, le décor est un prolongement de l’état d’esprit et des liens entre les personnages. Thunderbolt, usé et ayant perdu gout à la vie va ainsi voir sa flamme ranimée par l’énergie et l’audace de Lightfoot. Cimino a imaginé le personnage de Jeff Bridges comme un double rigolard, débraillé et poupin de Clint Eastwood (qui se déride réellement pour la première fois de sa carrière avec ce personnage plus léger), le mimétisme jouant par leur grande taille, attitude et coupe de cheveux. 

Thunderbolt reconnaîtra en son cadet mal dégrossi ce qu’il fut un temps, refusant d’abord cette amitié (« tu arrives dix ans trop tard ») puis revivant à son contact. Là seulement la quête peut commencer après une première partie volontairement erratique notamment une rencontre délirante avec un »hillbilly » déjanté testant l’endurance de ses passagers au pot d’échappement installé dans sa voiture et gardant une centaine de lapin dans son coffre. C’est par ses éléments comiques décalés que Cimino donnent un tour plus léger et attachant au film, l’ouverture avec Clint Eastwood grimé en faux pasteur étant un des moments les plus mémorables.

Du coup même quand il se plie plus ouvertement aux règles du genre, l’ensemble conserve ce ton particulier, ni distancié, ni postmoderne mais simplement d’une modestie et légèreté se pliant à celle de ses personnages. Les acolytes joués par George Kennedy et Geoffrey Lewis sont donc certes brutaux et menaçant mais sont aussi irrésistiblement drôle, le premier par ses colères noires (hilarant moment où il insulte un gamin) et le second par ses airs ahuris. La préparation du casse laborieuse et certains éléments de son exécution (Jeff Bridges travesti) mélange ainsi pure comédie et tension, le geste héroïque ne pouvant que revêtir des atours rieurs tout en donnant une aura mythologique aux personnages tel Eastwood surplombant son canon destructeur (moment brillamment réutilisé pour l’affiche). 

Seulement chez Cimino les lendemain de fêtes sont toujours destructeurs et sentent la gueule de bois. La longue scène de mariage qui concluait la première partie de Voyage au bout de l’enfer trouvait son pendant avec un final endeuillé pesant nous éloignant de ce paradis perdu. La terre d’accueil s’avérait hostile et l’Amérique naissait dans le sang et les larmes dans La Porte du paradis. La tragédie se dessine à une échelle plus modeste mais non moins touchante dans une conclusion mélancolique et inattendue qui fait du Canardeur une des œuvres les plus attachantes des 70’s. Un grand cinéaste était né. 

 Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Carlotta

jeudi 5 mars 2015

Les Belles de nuit - René Clair (1952)

Les aventures oniriques d'un jeune professeur de musique. Chaque nuit, Claude (Gérard Philipe) retrouve en rêve les femmes qu'il connaît autour de lui. Chaque fois dans des situations romanesques et périlleuses où il joue le héros qu'il aimerait être… Hélas, le réveil le ramène à une réalité moins agréable.

René Clair nous offre une féérie inégale où la magie des atmosphères est contrebalancée par un récit un peu poussif. Claude (Gérard Philippe) est un jeune professeur de musique qui ne trouve que dans le rêve l'évasion et l'extase tandis que le réel n'est que frustration. Cette frustration s'exprime par divers motifs dans l'approche de René Clair, le plus superficiel nous menant à la vraie souffrance intime de notre héros. C'est d'abord la nuisance sonore qui sera la plaie du musicien avec cette scène d'ouverture où ses répétitions au piano sont interrompus par le garage voisin, plus tard par les cris d'enfants de sa salle de classe où les travaux alentours.

René Clair prolongera cette idée dans d'amusants désagréments administratifs (l'épisode de la poste) ou quotidien (les moqueries de ses amis) provoquant la colère d'un Claude survolté et interprété avec une bel énergie par Gérard Philippe. Le manque d'amour ou en tout cas celui qu'il ne sait pas voir, sa carrière de musicien qui piétine, tout cela est résolu dès qu'il ferme les yeux, traversant des environnements onirique envoutant, séduisant toute les jeunes femmes qu'il croise sans succès dans le monde réel et composant une musique qui captive les foules.

René Clair offre des transitions virevoltantes et bourrées d'inventions où une astuce de montage, un panoramique où un fondu enchaîné habile nous emmène soudain très loin. Les sauts dans le temps rêvés convoque une Algérie sortie des contes des Mille et Une nuit, la Révolution Française ironique et à l'hystérie contagieuse le tout dans une atmosphère et des décors aussi épurés que stylisés par une pure abstraction de songe. C'est dans ces moments que le réalisateur excelle, laissant exploser son imagination. Ce sera bien moins probant dans la description du monde réel même si il réutilise nombre d'éléments marquant de ses œuvres précédentes. Les milieux populaires avec cette bande de copains, quelques brillants jeux comiques sur le son (le vif échange entre Claude et son facteur se perdant dans le vacarme des travaux) rappelle par exemple les meilleurs moments de Le Million (1931).

La grosse différence est le manque d'implication. Si le côté abstrait, gentiment érotique et archétypal des trois romances fonctionne dans le rêve (et avec quelle prétendantes : Martine Carol, Magali Vendeuil, Gina Lollobrigida) ce sera assez suranné et superficiel dès que l'on retourne au réel. De même les manifestations d'amitié de la bande de copain sont plus une caution comique mais ne nous y attache jamais. Tout cela contribue à un désintérêt pour l'histoire, le spectateur étant comme Claude impatient de le voir s'endormir pour retrouver un réel souffle de magie. Un ennui poli dans la réalité et un émerveillement dans le songe donc, tout cela se perpétuant à la prestation de Gérard Philippe de plus en plus agaçant en héros boudeur alors que toujours charmeur et bondissant en miroir assuré de lui-même.

Sorti en dvd zone français et bluray chez Gaumont 

Extrait

mercredi 4 mars 2015

London Belongs to Me - Sidney Gilliat (1948)

A la fin des années 30, une maison du South London accueille des pensionnaires variés. Les jours s’égrènent paisiblement jusqu’à ce que l’apparition d’un médium et l’arrestation pour meurtre du fils d’une pensionnaire ne viennent perturber la vie des habitants.

London Belongs to Me est un beau film choral offrant une sorte de photographie nostalgique de l'Angleterre d'avant-guerre et plus précisément de la classe moyenne. Adaptant le roman de Norman Collins, le scénario concentre sa description de ce microcosme dans un quartier de Londres au 10 Dulcimer Street. A travers les différents personnages et situations dépeintes, le ton oscillera ainsi entre le drame, la comédie voir le film noir avec un équilibre constant. Vont donc s'entremêler la romance de la logeuse et veuve Mrs Kitty (Joyce Carey) avec le médium un peu escroc Mr Squales (Alastair Sim), un couple de retraité Josser (Fay Compton et Wylie Watson) rêvant de se retirer à la campagne et les amours de leur fille (Susan Shaw) et surtout la dérive criminelle du jeune garagiste Percy Boon (Richard Attenborough). L'histoire se déroule entre noël 1938 et septembre 1939 soit l'engagement de l'Angleterre dans la Deuxième Guerre Mondiale. Cette situation internationale se dégradant dangereusement s'inscrit en filigrane bien éloigné des préoccupations des personnages, simple exprimé par l'excentrique alarmiste Uncle Henry (Stephen Murray).

Sidney Gilliat se rattache donc à une forme d'innocence de ses héros encore centrés sur leurs petits soucis quotidiens, tout en anticipant certains comportements futurs, positif comme négatif. L'attachement des habitants à ce Londres bientôt soumit aux rigueurs du Blitz s'expriment donc avec les charmants retraités (très touchante scène de départ d Mr Josser) ne se décidant pas à choisir ce cottage signifiant un départ, la débrouillardise et le système D nécessaire avec la truculente pique-assiette Connie Coke (Ivy St Helier)et les escrocs en tout genre et la criminalité que fera naître le marché noir se dévoile avec Percy Boon. Modeste garagiste vivant avec sa mère, Boon cède à l'argent facile en retapant des voitures volées et ce sera l'escalade tragique lorsqu'il tentera d'en voler lui-même puis sera l'auteur involontaire d'un meurtre.

Avec Richard Attenborough dans ce rôle, impossible de ne pas penser à l'infâme Pinky qu'il campa l'année précédente dans Le Gang des Tueurs. Pinky semblait être la résultante glacial d'une vie criminelle durant la guerre, Percy peut être vu comme le même personnage encore aux prémices de sa "carrière", encore maladroit et hésitant dans ses méfait. Le scénario sans négliger sa lâcheté et faiblesse de caractère en fait néanmoins un être attachant pris dans une spirale criminelle malgré de bonne intention. Richard Attenborough lui apporte toute sa présence fébrile et hallucinée avec le talent qu'on lui connaît. L'histoire du faux médium amène un comique bienvenu, Alastair Sim étant comme souvent génial entre cynisme et charme obséquieux et les scènes de romance avec la logeuse crédule sont tordantes de candeur feinte.

Visuellement Sidney Gilliat fait preuve d'une belle inventivité pour s'adapter aux ruptures de ton du film. La lente escalade criminelle de Boone se fait dans une ambiance urbaine ténébreuse et de plus en plus oppressante (saisissante scène nocturne sur la route) grâce à la photo somptueuse de Wilkie Cooper qui fait aussi des merveilles dans le gothique pour rire des scènes de spiritisme ou les scènes oniriques digne du meilleur polar psychanalytique américain. Le réalisme et une certaine urgence plus documentaire se révèle aussi dans la description des clubs clandestins vivant au rythme des descentes de police.

Au final le regard est très bienveillant (dans la lignée positive de tous les films abordant plus directement la Deuxième Guerre Mondiale du point de vue des civils du duo Launder/Gilliat comme le magnifique Millions Like Us (1943) ou Waterloo Road (1945)) avec notamment un élan de solidarité final un peu moqué dans sa symbolique collective (la marche et la pétition) mais très touchant dès qu'il se rattache à l'intime (le renoncement des Josser à leur cottage pour une bonne cause). Une belle œuvre chorale et une réussite de plus pour l'association Sidney Gilliat/Frank Lauder.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez ITV et doté de sous-titres anglais et sinon pour les anglophones le film est entièrement sur youtube dans une belle copie (la même que celle du dvd

lundi 2 mars 2015

Retour à la vie - Illaria Borrelli et Guido Freddi (2012)


Mia, photographe parisienne à succès, décide de partir au Cambodge pour rejoindre son mari. Ce qu'elle va découvrir sur place va changer à jamais sa conception de la vie. Sa rencontre avec trois jeunes filles va l'amener à traverser le pays pour les aider à retrouver leur famille… Un voyage vers la rédemption, un chemin vers l'espoir et la liberté.

Retour à la vie est une œuvre salutaire qui a le mérite de se pencher sur un thème peu traité au cinéma, la prostitution et l’exploitation enfantine dans les pays du tiers-monde.  La volonté de la réalisatrice Illaria Borrelli d’aborder ce sujet naquit de la rencontre avec des personnes engagées contre la maltraitance des enfants dans l’Asie du sud-est.  Elle décida alors de se rendre sur place au Cambodge et sera témoin du fléau en récoltant de nombreux témoignages d’enfant sur les traitements révoltants qu’ils subissent. Retour à la vie par son aspect frontal, sa sincérité mais aussi ses nombreuses maladresses naît ainsi de cette révolte et engagement de la réalisatrice dont c’est le troisième film – son mari Guido Freddi premier assistant et réalisateur de deuxième équipe coréalise cette fois avec elle.

 Mia (Illaria Borrelli) célèbre photographe parisienne décide de rejoindre son mari installé au Cambodge pour son travail. A son arrivée elle découvre l’horreur par pur hasard : son époux fréquente des prostituées mineures dans les maisons closes locales. Profondément dégoutée ce compagnon devenu un étranger, elle est ébranlée par le sort de ses fillettes soumise à la brutalité des adultes pour lesquels elles ne sont qu’une manne lucrative et soumise. Au terme de diverses péripéties Mia va emmener trois d’entre elles (dont celle fréquentée par son mari) dans une quête à travers le pays afin de les ramener à leurs familles. Ce fameux « retour à la vie » se rattache autant aux jeunes victimes qui pourront peut-être retrouver l’enfance à laquelle ils ont été arrachés qu’à Mia elle-même, occidentale superficielle et hautaine qui va s’humaniser au fil de cette odyssée.

Le film oscille entre la beauté formelle du renouveau des personnages lors du périple et vrai fange sordide dans la description cruelle du sort des enfants dans la maison close. La photo se fait immaculée et l’approche presque documentaire dans cette vision du Cambodge, tandis que l’approche est plus sobre et sèche lors des scènes de maltraitance notamment celle initiale tout en suggestion glaçante. L’interprétation habitée d’Illaria Borrelli se conjugue à celle des interprètes juvéniles toujours juste, partagé entre candeur enfantine et voile de douleur contenue – notamment une remarquable Setha Moniroth. 

Si l’émotion fonctionne et que l’engagement sincère des auteurs se ressent à chaque instant, le film pêche cependant par son scénario simpliste. On comprend bien que la réalisatrice a voulu confronter son réalisme cru au mélodrame le plus exacerbé avec son lot d’incohérence assumé. Les bonnes intentions ne font pas tout et parfois on tiquera sur certaines transitions et rebondissement quelque peu sur certains rebondissements grossiers. La conclusion passant du cauchemar au conte apporte une lueur d’espoir bienvenue mais ce qui nous y a amené relèvera d’une suspension d’incrédulité parfois dure à maintenir (l’évasion, la soudaine bienveillance des policiers corrompus, la course poursuite finale…). Dès que le récit s'essaie à une dramaturgie un peu forcée l'intérêt se dilue tandis que les instants contemplatifs envoutent et les souffrances des enfants serrent le coeur (cette fillettes rejetée par sa mère car désormais souillée et maudite). De bonnes intentions et un propos fort auquel on est prêt à pardonner les quelques facilités tant le sujet est crucial. 

Sorti en salle ce mercredi



dimanche 1 mars 2015

Service Secret - Secret Mission, Harold French (1942)

En pleine Seconde Guerre mondiale, quatre agents secrets de la Couronne sont parachutés en France afin d’espionner les troupes nazies.

Service Secret est une production assez standard du cinéma anglais de propagande des années 40. L’intérêt tient de la dichotomie entre son postulat de base typique du genre, et un certain écart entre humour et gravité. Quatre agents secrets anglais, le Major Peter Garnett (Hugh Williams), le français exilé  Raoul de Carnot (James Mason), Nobby Clark (Michael Wilding) et le Capitaine Red Gowan (Roland Culver) sont envoyés en France afin d’y récolter des informations. 

Au motif assez flou de la mission s’ajoute un ton étonnamment décontracté dans l’introduction des héros forçant le trait sur leurs nationalités différentes (Mason qui en fait des tonnes en français charmeur et féru de cuisine, accent à l’appui) et dialogues machistes sur leurs conquêtes féminines qui instaure leur complicité. Ce relâchement se poursuit dans les premières scènes en France où les nazis sont annoncés avec une menace teintée d’ironie (ce tank mitrailleur qui annonce son arrivée par un Tannhäuser hurlé par son haut-parleur)  mais aussi tourné en ridicule par leurs attitude raide et outrées ne pouvant rivaliser avec le bagout anglais.

L’intérêt du film ne repose pas en effet sur son suspense grossier mais plutôt dans sa description de la France occupée d’alors. L’angoisse latente de cette menace suscite des interrogations dans la population, entre détachement, individualisme et l’opportunisme de la collaboration. Cela s’incarne notamment par Michèle (Carla Lehman) sœur de Raoul privé si longtemps de son frère et souffrant d’endosser toute les responsabilités l’enjoint et ne se soucier que de sa famille et d’oublier sa mission. On devine en filigrane l’individualisme et la lassitude du peuple français qui conduisit à la défaite mais les velléités rassembleuse du scénario font de l’évolution de Michèle le moteur du film et avec elle celle d’un peuple français fier et prêt à relever la tête. 

 Confronté au sens du sacrifice nécessaire au salut de la nation (autant par une perte personnelle qu’un regard différent sur son environnement à travers une révélation) elle étendra la portée de son regard pour enfin devenir une résistante.L’interprétation subtile de Carla Lehman amène ces réflexions intéressantes mais par ailleurs le film reste très basique et grossier, y allant de son lot d’extravagance. On passe sur le fait que tout le monde parle anglais pour des facilités de narration mais le QG allemand façon base de James Bond dénote un peu. Inégal mais intéressant donc. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant

Extrait