Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 24 avril 2020

Wandering Ginza Butterfly - Gincho Wataridori, Kazuhiko Yamaguchi (1972)

Chef de gang, Nami va en prison pour avoir tué un yakuza suite à un conflit territorial. Libérée trois ans après, elle fréquente une salle de billard et va travailler dans un bar à hôtesses de Ginza où elle devient vite populaire...

Sorti parallèlement au célèbre La Femme scorpion (1972), Wandering Ginza Butterfly est une des œuvres qui lance Meiko Kaji au sein de la Toei après son départ de la Nikkatsu. Le studio est donc à travers ses deux films en pleine construction de l'identité de sa nouvelle vedette, notamment pour combler le retrait à venir de Junko Fuji, célèbre héroïne de la saga à succès de La Pivoine rouge. Si La Femme scorpion est un pur film d'exploitation s'emparant du populaire genre du "women in prison, le ton vindicatif, la mise en scène inspirée et inventive de Shunya Ito ainsi que le magnétisme taiseux de Meiko Kaji en faisait un objet unique en son genre. Wandering Ginza Butterfly s'avère plus explicitement un produit de série dans ses codes et sa narration. D'ailleurs le réalisateur Kazuhiko Yamaguchi réalisa l'année précédente le flamboyant Delinquent Girl Boss: Worthless to Confess à la construction similaire, avec son groupe de délinquantes repenties en proie à un groupe d'infâme yakuza symbole de la tyrannie masculine, et trucidé dans un fabuleux final vengeur.

Si l'écrin est bien identifiable, le traitement s'avère cependant très intéressant. On baigne ainsi dans le clinquant et la vie grouillante du quartier de Ginza, entre ses bar à hôtesses et ses clubs de jeu. C'est là que vient se réfugier Nami (Meiko Kaji) après trois années de prison dont le motif restera longtemps mystérieux, mais qui justifie l'aide secrète qu'elle apporte à une veuve malade élevant seule son enfant. Nami devient rapidement une hôtesse populaire et va se lier à la faune des laissés pour compte de Ginza : le voyou élégant Shin (Tatsuo Umemiya), le scout (recruteur d'hôtesse) rigolard Ryuji (Tsunehiko Watase), la "mama" (patronne de bar) bienveillante Kayo (Akiko Koyama). Tous se reconnaissent par leur passé douloureux qu'ils viennent oublier dans les ruelles éclairées de néons, les bars enfumés de Ginza dont Yamaguchi capte magnifiquement l'atmosphère nocturne interlope.

En une poignée de scènes (la rencontre avec la fillette vendeuse de fleur) le background difficile de chaque protagoniste se devine sans être explicatité, et le développement se fait plus précisément avec Nami. Meiko Kaji se trouve là au carrefour des rôles emblématiques de ce début de carrière. Ancienne chef de gang à moto (comme dans la série des Stray Cat Rock -
Stray Cat Rock : Female Boss , Stray Cat Rock : Wild Jumbo, Stray Cat Rock : Sex Hunter et Stray Cat Rock: Machine Animal - tourné à la Nikkatsu), reprise de justice comme dans La Femme scorpion (portant d'ailleurs le même prénom de Nami), Meiko Kaji montre pourtant là une autre facette de son talent. Elle est ici plus élégante, souriante, espiègle, en un mot plus humaine que le bloc vengeur et impassible de La Femme scorpion. Elle se montre touchante dans l'expression de sa vulnérabilité et de sa culpabilité, et la détermination sera plus rageuse que glaciale dans la confrontation avec les yakuzas.

Finalement les passages obligés du film de gangsters sont plutôt succincts, Yamaguchi privilégiant l'étude de caractère et la capture de ce quartier de Ginza. Lorsque la tension reprend ses droits, le suspense et l'action sont cependant rondement menés, que ce soit une haletante partie de billard ou une conclusion sanglante où sabre à la main Meiko Kaji anticipe cette fois sa Lady Snowblood. Belle réussite donc qui connaîtra une suite la même année.

Sorti en dvd zone 1 chez Synapse et sous-titré anglais 

 

jeudi 23 avril 2020

Love and Mercy - Bill Pohlad (2014)


Derrière les mélodies irrésistibles des Beach Boys, il y a Brian Wilson, qu’une enfance compliquée a rendu schizophrène. Paul Dano ressuscite son génie musical, John Cusack ses années noires, et l’histoire d’amour qui le sauvera.

Love and Mercy est un biopic plutôt réussi qui se penche sur le destin de Brian Wilson, compositeur de génie des Beach Boys. L’intérêt du film est de se départir d’une structure linéaire et chronologique de la vie de Brian Wilson comme dans le standard établis pas nombres de biopics musicaux récents à succès (Ray de Taylor Hackford (2003), Walk the line de James Mangold (2005)). Le scénario est en effet coécrit par  Oren Moverman, à l’œuvre sur le I’m not there de Todd Haynes. Ce dernier avait la particularité de faire jouer Bob Dylan par plusieurs acteurs (et même actrice), jonglant entre les époques de la vie de l’artiste afin d’en traduire une dimension différente. Love and Mercy reprend l’idée en plus épuré avec un Paul Dano incarnant Wilson jeune dans les années 60/70, et John Cusack au mitan des années 80.

Le passé va de l’apogée créative de Wilson à sa déchéance tandis que le présent le montre au fond du trou avec de retrouver la lumière grâce à l’amour de Melinda Ledbetter (Elizabeth Banks). L’interprétation et le travail formel pour différencier les deux époques fonctionnent par contraste. Toute la flamboyance et l’imagerie pop romantique des sixties se déploient ainsi avant d’être déformé par les névroses, la famille toxique et les substances illicites pour Wilson alors que l’imagerie neutre et dépressive du présent retrouve peu à peu une certaine grâce. Le tout est parfois surligné par une psychologie à gros trait puisque les deux oppresseurs de Wilson (le père violent et le Docteur Landy qui exploite et séquestre le musicien en le bourrant de médicaments) portent le visage de l’acteur Paul Giamatti avec sa lourdeur coutumière.

Si le dispositif est bien en place et rend la narration dynamique et limpide, il manque la petite étincelle de génie à la mise en scène de Bill Pohlad qui reste trop scolaire dans l’ensemble. Il y a cependant une exception, et de taille, où le réalisateur se montre plus inspiré. La séquence d’enregistrement du mythique album Pet Sound est absolument brillante, vraie démonstration d’un génie au travail et en pleine possession de ses moyens. Les amateurs de Pet Sounds se délectent des détails de production les plus fous (les vrais chiens finement dirigés pour un aboiement en studio), de la création du moindre gimmick sonore des innombrables morceaux cultes. L’harmonie musicale et spirituelle de Wilson avec les musiciens de studios subjugués par sa créativité passe avec brio par l’image, avant que tout ne se dérègle paradoxalement par la norme que lui imposent le groupe et sa famille aux impératifs plus commerciaux. Dès lors Wilson se réfugie pour le pire dans les paradis artificiels, croyant y trouver l’inspiration alors qu’ils ne sont qu’une échappatoire à son mal-être. Paul Dano est excellent, le visage poupin à la fois illuminé et hanté.

John Cusack ne démérite pas dans une interprétation plus éteinte et touchante mais la partie contemporaine est clairement plus convenue. Il y a nettement moins d’idées visuelles pour traduire l’emprise terrible du Docteur Landy, le jeu balourd et la moumoute de Paul Giamatti n’aidant pas. Reste malgré un biopic prenant et bien ficelé. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ARP 

mercredi 22 avril 2020

The Island Closest to Heaven - Tengoku ni ichiban chikai shima, Nobuhiko Obayashi (1984)


Dans les nombreux portraits d’adolescentes de la filmographie de Nobuhiko Obayashi, l’évolution et la maturité des héroïnes est souvent un voyage. Le voyage est avant tout intérieur bien sûr mais Obayashi le fait reposer sur un argument fantastique et/ou psychanalytique : le voyage dans le temps de The Little girl who conquered time (1983), l’échange de corps de I are you, You am me (1982), les compagnons rêvés ou fantômes de Lonely Heart (1985) et Chizuko’s Younger Sister (1991). The Island Closest to Heaven repose sur la même thématique sauf que cette fois le voyage sera intérieur et concret pour sa jeune fille, en l’occurrence en Nouvelle-Calédonie.

Le film adapte le roman éponyme de Katsura Morimura qui séjourna en Nouvelle-Calédonie dans les années 70 et qui, tombée sous le charme d’Ouvéa y transposa le récit qu’elle était en train d’écrire. Le roman remporta un immense succès au Japon, au point de faire d’Ouvéa une des destinations privilégiées des jeunes mariés et touristes japonais. Cependant le livre ne faisait en fait que raviver un lien bien plus ancien entre le Japon et la Nouvelle-Calédonie puisque de 1892 à 1919, le Japon en plein expansion économique fournit pas moins de 5000 travailleurs aux compagnies minières et établit ainsi ses bases au sein de la colonie française. Obayashi se nourrit donc à la fois de cet attrait récent et factice ainsi que de l’histoire unissant les deux contrées pour développer son récit.

Le film s’ouvre comme un conte de fée lorsque Mari (Tomoyo Harada parfaite de candeur) se voit raconter enfant par son père les merveilles que recèle la Nouvelle-Calédonie où il vécut. La photo adopte une teinte pastel lorgnant sur Le Magicien d’Oz, le cadre élargit l’horizon sur la voix-off du père décrivant « l’ile la plus proche du paradis » et ce lieu se teinte d’une aura mythologique dans les yeux émerveillés de la fillette. Quelques années plus tard, le père est décédé mais Mari a l’occasion de raviver son souvenir puisqu’elle doit aller en voyage scolaire en Nouvelle-Calédonie. L’expérience est d’abord décevante puisque reposant un parcours touristique superficiel où Mari ne retrouve pas la fantastique contrée qui a enchantée ses rêves d’enfants. Le regard d’Obayashi se montre fort acerbe envers ses compatriotes, touristes consommateurs bruyants et totalement désintéressés du cadre qui les entoure si ce n’est les aspects les plus criards. 

Mari erre donc, livrée à elle-même, autant en quête de quelqu’un que de quelque chose. Cela se traduit plus précisément par une quête du père en se liant au beau parleur Fukaya (Tôru Minegishi) qui lui fait partiellement miroiter cet Ouvéa hypnotique (sublime scène de coucher de soleil) mais qui s’avère malgré tout attiré par le clinquant des salles de casino. Le voyage intérieur intervient donc en laissant Mari ne se reposer sur personne, oser aller vers l’inconnu et vivre ses expériences. Obayashi adopte un rythme lent, contemplatif et entièrement soumis au point de vue de Mari. Les premières images, même les plus belles, cédaient à une imagerie de carte postale mais lorsque le vrai voyage commence le contour devient plus flou. La forme adopte une texture plus organique, terrienne à travers une approche hallucinée (l’épisode de la blessure) et anthropologique dans le rapport de Mari aux locaux. C’est d’ailleurs amusant pour un spectateur français qui constate plus directement l’amateurisme des acteurs locaux (sans doute engagés pour l’occasion) lorsque les autochtones s’expriment dans la langue de Molière, et d’autant plus lorsque les japonais s’y essaient.

En découvrant l’autre Mari se connaît également mieux et peut entretenir un autre rapport au passé. Elle trouve en Taichi (Shigeru Izumiya) un jeune japonais fermier et descendant des fameux travailleurs du début du XXe siècle. Le fantasme de l’enfance laisse place à des racines réelles, un passage à l’âge adulte qui s’illustre par un charmant début de romance avec Taichi. Pour le spectateur occidental c’est aussi une manière de découvrir de façon plus authentique ce méconnu ancrage du Japon en Nouvelle-Calédonie. D’autres éléments liés à une fin comme une renaissance viendront alimenter le cheminement de Mari (le dernier deuil d’une veuve, le couple ressoudé de Fukaya) jusqu’à une poignant et intimiste conclusion qui scelle la dimension historique comme sentimentale du récit. La voix de Mari se confond à celle de son père pour réitérer la tirade d’ouverture, l’émerveillement exprimé n’exprimant plus un fantasme mais une belle expérience commune. Dépaysant, original et touchant, une jolie réussite pour Obayashi. 

Sorti en dvd et bluray japonais 

Clip de la chanson du film chantée par Tomoyo Harda agrémenté de quelques extraits