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mercredi 12 décembre 2018

Une Affaire de famille - Manbiki kazoku, Hirokazu Kore-eda (2018)


Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

Hirozaku Kore-eda s’était attaché depuis le magnifique Still Walking (2009) à scruter la sphère familiale dans sa dimension la plus intime à travers des questionnements sociétaux. C’était la fratrie confrontée au divorce des parents dans I Wish (2011) ou à l’inverse une fratrie découverte et à construire dans Notre petite Sœur (2015). Le point commun de tous ces films étaient la reconstruction de la cellule familiale, où le vécu et l’amour supplantent les liens du sang dans Tel père, tel fils (2013), un quotidien modifié par la séparation avec Après la tempête (2016) et même un drame intime sordide pour The Third Murder (2017). Les bouleversements de sa vie personnelle (il perd sa mère, son producteur et père spirituel depuis After Life en 2009 et parallèlement devient père) auront déterminés cette orientation du réalisateur qui se fit connaître à l’international avec Nobody Knows (2004) où son approche sensible se conjuguait à une critique sociale cinglante.

Une Affaire de famille fait donc le lien entre la veine sociale de Nobody Knows et celle sociétale de sa filmographie récente. Nous y découvrons une famille qui surmonte son dénuement matériel par de menus larcins enseignés au plus jeune âge aux enfants. Le ton caustique rappelle la comédie italienne des années 60 dans la caractérisation haute en couleur des protagonistes avec ce père (Lily Franky) feignant, cette grand-mère (Kirin Kiki) vociférant de voir son argent et domicile exploités par cette famille envahissante. Tous subsistent dans une illégalité relative et des métiers précaires et/ou douteux mais la survie sociale est l’élément qui les lie les uns aux autres – et peut-être même le seul. L’introduction du personnage vulnérable de la petite fille permet de faire resurgir cette interrogation sur ce qu’est une famille pour Kore-eda. La fillette, trop jeune et innocente pour masquer ses sentiments sous un caractère intéressé trouve parmi ces joyeux filous la chaleur et l’affection absentes de sa vraie famille pour laquelle elle est un fardeau délaissé.

Toute la première partie définit ainsi l’espace des Shibata, tout malhonnêtes qu’ils soient, comme un refuge à un monde extérieur hostile. Cela fonctionne d’un point de vue sociétal avec les parents négligents de la fillette et social notamment avec ce propriétaire lorgnant l’appartement de la grand-mère si elle venait à disparaître. Ce rapprochement de circonstances façonne donc une famille de fortune qui comme le révélera l’intrigue a rencontré souffrance et/ou indifférence (la sœur cadette supposée être en Australie) auprès de ses vrais parents. La survivance sociale nourrit ainsi les manques intimes (on pense à ce pathétique client venant lorgner puis poser sa tête sur les genoux d’Aki ((Mayu Matsuoka), la simple existence de ce type de job en disant long sur le désœuvrement social au Japon) et tout comme les orphelins de Nobody Knows, les parias d’Une Affaire de famille se façonnent le cocon de bonheur fragile que le monde leur a refusé. 

On retrouve l’art de cette plénitude suspendue chère à Kore-eda qui capture le temps qui passe, l’insignifiant pourtant si crucial (la petite fille qui perd une dent) dans une approche truculente (et presque latine d’où le rapprochement à la comédie italienne et au néoréalisme évoqué plus haut) qui tranche avec son cinéma habituel plus taiseux et évocateur.  On pense à la magnifique et joyeuse scène d’amour accompagnée d’une pluie d’été à l’extérieur – et réminiscence d’une séquence similaire dans son premier film Maborosi (1995) avec ce même environnement estival comme bulle éphémère. 

Tout cela constitue cependant une parenthèse enchantée qui se rompt par la fragilité non pas des liens noués, mais du regard extérieur. Le doute et la défiance qu’entretient un jour tout enfant par rapport à ses parents se confronte ici à la conscience que prend le fils de l’illégalité de ses vols et du mauvais exemple donné à sa sœur (« Tu ne devrais pas lui faire faire ça » lui dit un commerçant). Le doute qui empêchait l’accomplissement total du lien filial (par la réticence à dire « papa ») rattrape donc les personnages avec la bascule du récit de la chronique douce à une trame judiciaire plus construite.

C’est après avoir figé ce bonheur à travers le regard de la grand-mère (beaux adieux de la regrettée Kiki Kirin) lors d’une scène de plage somptueuse que, tout comme dans Nobody Knows, un enterrement marque la reprise de pouvoir de la réalité sociale. C’est là, alors que la proximité ayant façonné le lien est rompue, que les protagonistes prennent conscience d’être réellement une famille. Dans le bel épilogue, cela se résume au mot que l’on peut enfin prononcer (« papa ») et plus tristement dans la solitude retrouvée d’un balcon, livré à soi-même.

En salle

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