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vendredi 9 avril 2021

Macao, l'enfer du jeu - Jean Delannoy (1942)

À Macao où sont concentrés les lieux de plaisir et le trafic d'armes, un drame oppose un aventurier et sa fille qu'il a fait élever dans l'ignorance de son métier. Elle est arrachée à son milieu et sauvée de la tragédie par un jeune journaliste qui l'aime.

Parmi les cibles privilégiées des jeunes turcs de la Nouvelle Vague sur la « qualité française », Jean Delannoy vaut bien mieux que cette réputation et notamment pour ce Macao, l’enfer du jeu qui surprendrait bien ceux l’accusant d’académisme. Le film est adapté du roman éponyme de Maurice Dekobra paru en 1938. Il s’inscrit dans une forme de fantasme occidental pour une vision décadente et exotique de l’Asie puisque le film est quasi contemporain du Shanghai Gesture de Josef von Sternberg (1941) produit à Hollywood. Cet aspect rêvé s’inscrit d’ailleurs dans la confection même du film puisque Macao est créé (plutôt que reconstitué) aux studios de la Victorine à Nice. Le réalisme importe peu, tant au niveau du décor que du casting où certains asiatiques sont joués par des européens, d’autres voient leurs traits primer sur leur nationalité réelle (l’acteur japonais Sessue Hayakawa jouant un caïd chinois) tandis que tous les figurants sont des travailleurs indochinois et chinois recrutés en région parisienne. 

L’important est ici de traduire cette atmosphère fantasmée de Macao, lieu de tous les possibles où l’on peut autant espérer s’enrichir que redouter de se perdre. Il y a ceux qui ont compris et domptés la ville pour se placer à son sommet comme le truand Ying Tchaï (Sessue Hayakawa). On trouve également les aventuriers de toujours tel von Krall (Erich von Stroheim) venu y mener une périlleuse opération de vente d’armes. Il y a enfin les innocents qui vont découvrir malgré eux l’envers tentaculaire de Macao comme Pierre (Roland Toutain) jeune voyageur insouciant ou Jasmine (Louise Carletti) jeune fille innocente qui ignore que son propre père est le maître du crime au sein de la cité. Mireille (Mireille Balin) se situe entre les deux, femme au vécu certain se laissant porter par les évènements. Sans se montrer ouvertement sulfureux (surtout si l’on compare avec le stupre de Shanghai Gesture) Jean Delannoy travaille brillamment par la forme l’atmosphère viciées de Macao, que ce soit par la description où la caractérisation des personnages. 

Un des moments aussi fascinant que subtil en ce sens est la scène où sur le bateau, von Krall raccompagne Mireille à sa chambre. On pourrait penser qu’en tant que bienfaiteur il attend d’elle une légitime « récompense » en pénétrant dans sa cabine. Le sous-entendu est également clair pour Mireille qui commence à retirer sa robe mais la simple idée que celle-ci est disposée à s’offrir à lui suffit à sa satisfaction, à son sentiment de domination, et il s’éclipsera sourire aux lèvres sans en demander davantage. Tout le film fonctionne ainsi, dans une vision ou situation simple d’interprétation avant qu’une mise en abyme révèle une manipulation, un marionnettiste qui se joue de nous à un niveau supérieur. Cela s’illustre notamment par les écrans de contrôle de Ying Tchaï donnant le casino où les joueurs imagine leur victoire ou perte au jeu comme dépendant du hasard, alors que leur gain est destiné au truand (à l’intérieur ou en dehors du casino). Les parieurs compulsifs comme von Krall restent flegmatiques face aux aléas de la fortune, les êtres vils comme Almaido (Henri Guisol) les surmontent en trahissant tout le monde, et un Ying Tchaï les façonnent en ayant toujours un coup d’avance (sa séduction retenue de Mireille Balin qu’il saura faire revenir, en homme qui obtient toujours ce qu'il veut). 

Jean Delannoy exprime cette constante incertitude morale par un exotisme de pacotille et une imagerie onirique où les effets de mise en scène nous font traverser les niveaux de réel, font sauter les verrous moraux. Les travellings nous font basculer d’un casino bondé à une garçonnière savamment aménagée, tout le film est pour le spectateur et certains personnages une constante surprise de l’étendu de la corruption en traversant une porte, en laissant se révéler l’envers d’un espace. C’est notamment le cas lorsque Jasmine pénètre dans le bureau de son père et découvre ses vraies activités, ou plus tôt quand Pierre fera la même découverte dans ce décor. 

Delannoy adopte le point des vues des personnages candides quand il travaille cette révélation du vice par le décor, et joue plutôt sur l’épure et l’émotion quand les corrompus montrent leurs failles. Ainsi c’est par un effet de flou que Ying Tchaï à moitié aveuglé découvre que l’intruse dans son bureau est sa fille, tandis qu’un gros plan sur le visage altéré et la coiffure défaite de Mireille fait comprendre à von Krall que celle-ci s’est offerte pour le sauver. C’est précisément à ces instants-là, quand les naïfs exposent les corrompus, et que ces derniers font montre d’une humanité qui les rend vulnérable, que le rapport de force bascule.

L’avilissement assumé ne fonctionne que lorsque l’on n’a rien à perdre, et inversement la chute est moins envisageable lorsque l’on a quelque chose ou quelqu’un à qui se raccrocher. Le couple Pierre/Jasmine se trouve et échappe au chaos comme dans un rêve alors que la cruelle réalité et noirceur de Macao rattrapent Ying Tchaï et von Krall dans un flamboyant final baroque. Sessue Hayakawa fait formidablement passer son propre passif dissolu dans son interprétation, et son expérience du muet lui permet de transmettre une émotion formidablement expressive lors de la conclusion. Une magnifique réussite qui tournée au déclenchement de la guerre connaîtra quelques remous. Le film ne sortira qu’en 1942 dans une autre version où Jean Renoir remplace Erich von Stroheim (coupé au montage puisque juif) dans des séquences que Delannoy fut contraint de tourner sous pression de la censure. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont 

Extrait

3 commentaires:

  1. Ce film est une remarquable découverte à apporter au dossier Jean Delannoy et à ses détracteurs. Il y montre un réel talent de conteur et de créateur d'atmosphères. La connexion Von Sernberg est pertinente et certains travellings prouvent la maîtrise technique du cinéaste. Une réussite d'autant plus surprenante qu'innattendue !

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    1. Tout à fait c'est d'ailleurs l'esthétique marquante de ce film qui avait convaincu les producteur de "L'éternel retour" (un de ses grands succès et réussites à venir) de l'engager). D'ailleurs même dans sa fameuse période "qualité française" des années 50/60 tout n'est pas à jeter, loin de là.

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  2. Nous sommes d'accord ! j'aime beaucoup le Garçon sauvage et le Baron de l'écluse. Et les deux Maigret.

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