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jeudi 24 novembre 2022

La Marche sur Rome - La marcia su Roma, Dino Risi (1962)


 Au début des années 20, le romain Domenico Rocchetti, un ancien combattant mal réadapté à la vie civile, se joint au mouvement fasciste. Mêlé à des exactions en tout genre, il y retrouve un ancien camarade de tranchée, le paysan Umberto Gavazza. Le 28 octobre 1922, les deux lascars se joignent à la "Marche sur Rome", qui voit converger sur la capitale plusieurs milliers de squadristes réclamant bruyamment du Roi qu'il remette le pouvoir à Mussolini.

Dans son âge d'or, le cinéma italien ne sut jamais mieux se pencher sur les pans les plus sombres de l'histoire du pays que par le prisme de la comédie. Dans cette optique, les approches sont variées et donnent à chaque fois de belles réussites. On trouve notamment la satire douce-amère confrontant l'individu plus ou moins souple/opportuniste aux mues socio-politiques à travers le temps, une veine où Alberto Sordi est roi avec des films comme L'Art de se débrouiller de Luigi Zampa (1954) ou Une vie difficile de Dino Risi (1961). L'autre approche est de donner dans le récit picaresque décalé et là c'est le génial La Grande guerre de Mario Monicelli qui en pose les bases avec l'évocation tragicomique du conflit 14-18, un sillon que creuse aussi l'excellent La Grande pagaille de Luigi Comencini (1960). La Marche sur Rome obéit à la même structure que ces derniers dans un postulat voisin qui voit deux pauvres bougres dépassés par les soubresauts de l'Histoire et tenter de survivre tant bien que mal au chaos ambiant. Ces structures très proches sont en partie dues à la présence du célèbre duo de scénariste Age/Scarpelli sur les trois films, auquel s'ajoute Ettore Scola sur La Marche sur Rome.

Le film se penche sur la marche paramilitaire du 28 octobre 1922 qui vit les fascistes partisans de Mussolini traverser le pays avec pour but premier d'impressionner le gouvernement libéral en place et de faire pression sur la classe politique. Dans les faits, cette marche fut une réussite assez mitigée et ne fit pas réellement vaciller le pouvoir qui ne comptait donner offrir qu'une participation modérée des fascistes au gouvernement, à des postes subalternes. Bien que les institutions, militaire notamment, soient à même de stopper l'ambition des fascistes, le roi Victor-Emmanuel III désavoue le gouvernement libéral et invite Mussolini, soutenu par les classes aisées, à en constituer un nouveau. C'est le premier jalon qui mènera à l'instauration de la dictature fasciste en 1925. Dans les faits, cette marche sur Rome n'a donc rien de glorieux et sa réussite ne doit qu'à des circonstances particulières mais Mussolini va une fois au pouvoir en faire un des hauts faits de son ascension et laisser croire qu'il s'agissait d'un coup d'état. 

Le film de Dino Risi est donc une vraie entreprise de démythification par le prisme de la comédie. Les deux héros Domenico (Vittorio Gassman) et Umberto (Ugo Tognazzi) vont être nos guides pour suivre et comprendre à leur échelle ces remous politiques qui vont transformer le pays. Tous deux sont d'anciens camarade de tranchée de la Première Guerre mondiale, dont le retour à la vie civile va laisser dans un grand dénuement. Domenico est un citadin romain roublard et opportuniste qui endosse la cause fasciste par pur opportunisme car lui permettant de manger quotidiennement à sa faim. Umberto est un paysan naïf se pliant aussi aux mouvements au gré de ses intérêt, d'abord bolchévik comme son beau-frère qui l'héberge, puis chemise noire quand Domenico l'aura convaincu de la grande utopie fasciste pour ce qui concerne son périmètre de fermier.

Nom de dieu je sais très bien comment c’est la révolution ! C’est les gens qui savent lire dans les livres qui vont voir ceux qui savent pas, et les voilà qui disent le moment est venu de changer tout ça ! Ils expliquent aux pauvres bougres, qui eux font le changement. Après, les plus malins de ceux qui savent lire dans les livres s’assoient autour d’une table pour bouffer et blablater, pendant que c’est les pauvres bougres qui crèvent. Et qu’est-ce qui arrive quand c’est fini ? Rien, tout recommence comme avant.

On se souvient de cette description cinglante de la révolution dans le Il était une fois la Révolution de Sergio Leone (1971) - qui sublime d'ailleurs ce mélange de grande Histoire et de picaresque dans Le Bon, la Brute et Le Truand - et c'est exactement ce qui se passe ici quand le Capitaine Paolinelli (Roger Hanin), ancien officier de nos deux héros, use de son autorité et supériorité intellectuelle pour les enrôler à sa cause fasciste. Une ellipse cruelle élude ainsi la plaidoirie absconse d'un avocat lorsque Umberto et Domenico sont jugés pour une rixe, le vide du propos les conduisant directement en prison. Risi nous immerge dans le contexte social âpre qui contribue à nourrir le mouvement fasciste, mais laisse bien comprendre qu'il est pourtant minoritaire et que les chemises noires sont détestées dans toutes les bourgades qu'elles traversent. La tyrannie et le culte de la personnalité du Duce sont déjà là, quand un officier paie la massive note de restaurant de son régiment avec un jeu de photos de Mussolini, à la grande consternation de leurs hôtes. 

Tout le périple de cette marche vers Rome sera une longue série de désillusions, idéologiques comme humaines. Un des running gag du film voit le naïf Umberto voyager avec le tract du programme fasciste qui l'a convaincu de s'engager, et chaque étape et méfaits commis par les chemises noires (brûler la presse, s'approprier les terres agricoles, se faire obliger des riches propriétaires et industriels, le meurtre) est l'occasion pour lui de rayer une ligne sur le document. Le duo Vittorio Gassman/Ugo Tognazzi (qui semble se former ici avant la réussite plus connue de Les Monstres (1963)) est irrésistible, bougres ordinaires allant vers la main qui les nourrit, mais incapables d'en reproduire la vilénie telle cette scène où humiliés par l'éloquence du magistrat qui les a condamnés il renoncent à se venger. Gassman est dans son registre du matamore faisant des nœuds avec sa conscience pour persister dans son choix, quand Tognazzi offre une prestation plus tendre et vulnérable mais là aussi pas dupe.

Risi déleste la marche de toute dimension épique (qui n'existe que dans l'usage d'images d'archives que le réalisateur va aussi détourner par la satire) pour n'en garder que la dimension violente, laborieuse et misérable. Les chemises noires se retrouve rapidement isolées, affamées et stoppées par l'armée, les malheureux à la traîne de leur groupe se voyant accueillis à jets de cailloux par une populace revancharde. Notre duo ne s'extraira de ce bourbier que par le même tissu de contradictions qui les y plongé. La lâcheté, le courage né de l'amitié revêche qu'ils entretiennent l'un pour l'autre et un sens moral ordinaire plutôt que politique quand ils verront les fascistes commettre les exactions de trop. Tout comme La Grande guerre et La Grande pagaille, le braquet plus dramatique que prend le récit sur la fin nous fait comprendre toute la gravité des évènements et leurs conséquences sous les rires. Les thèmes de Une vie difficile ne sont pas loin non plus puisque nos héros, au moment où ils osent montrer un semblant d'honneur, se trouvent soudain à contre-courant du sens de l'Histoire. Être un mouton suiviste et décérébré est plus payant, comme le prouvera l'avenir.

Sorti en dvd italien et disponible en VOD sur Mycanal

extrait

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