Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

lundi 11 mai 2020

World of Geisha - Yojôhan fusuma no urabari, Tatsumi Kumashiro (1973)


Dans le Japon de 1918, alors en guerre contre la Russie, une maison de geishas est en pleine activité. Yuko vit une relation truculente avec son amant militaire tandis que la jeune geisha Sodeko découvre les sommets de la jouissance avec son nouveau client Shinsuke.

Tatsumi Kumashiro n’aura eu de cesse tout au long de son œuvre d’observer les figures à la marge, pour les admirer et/ou s’émouvoir de leur sort dans un environnement contestant leur singularité. Cela peut prendre un tour social dans des films comme La Femme aux cheveux rouges (1979), politique dans Evening primrose (1974) ou artistique dans réussite comme Sayuri, strip-teaseuse (1972) ou L’Extase d la rose noire (1975). Dans The World of Geisha, Kumashiro adapte un roman de Nagai Kafu décrivant les relations entre une geisha et son client au cours d’une nuit. Le réalisateur élargit le spectre en observant la condition de la geisha dans un Japon en plein soubresauts, entre l’entrée en guerre contre la Russie en cette année 1917, et les émeutes urbaines dues à l’inflation du riz. 

La maison de plaisir constitue à la fois un univers à part mais aussi un écho à cette agitation du monde réel. Les geishas y font figure de victimes quelle que soit leur philosophie par rapport à leur métier. Des intertitres nous donnent ainsi les quelques règles essentielles pour survivre dans cette condition mais finalement chacune d’elle fera de nos héroïnes la perdante en conclusion. L’expérimentée Sodeko (l’incandescente Junko Miyashita) sait donc bien qu’il ne faut pas tomber amoureuse d’un client, mais sa réserve initiale se laisse déborder par le désir face au séduisant Shinsuke (Eimei Esumi). Une autre règle consiste à ne jamais oublier que le moteur des hommes est le pouvoir et l’argent, mais c’est précisément en laissant explicitement voir à son bienfaiteur que c’est la seule chose attendue de lui qu’une geisha plus cynique va s’aliéner sa protection. 

Et même lorsque l’amour est partagé entre une geisha et son client, ce dernier sera malheureusement un soldat mobilisé pour la campagne de Sibérie. Leur condition soumise et sans prise sur leur destin se manifeste donc quels que soient les choix des geishas et finalement l’écrin de la maison close reflète cette inégalité.En effet la longue scène érotique entre Sodeko et Shinsuke affirme le statut de nanti détaché des réalités de ce dernier, quand les étreintes furtives entre l’autre geisha et son soldat témoignent du peu de temps imparti à la plèbe contrainte par l’uniforme. 

Kumashiro illustre les agitations extérieures par des photos d’actualités et si le procédé vient sans doute d’un manque de moyen, ce n’est que pour rendre plus ardents le seul horizon qu’est cette existence de geisha. Le réalisateur tisse donc un cadre érotique où compositions de plan tout en caches et voilures alterne avec des vignettes plus grotesques et vénéneuses. Une geisha déploie ainsi un tour qui exprime symboliquement ce rapport en hommes quand elle introduira puis expulsera une poignée de pièce avec son sexe, tandis qu’une étreinte lesbienne montre que seule l’absence des hommes permet un oubli de soi sans arrière-pensées. Ce regard masculin qui détermine leur moindre geste dès le plus jeune âge (cette aspirante apprenant la démarche aguicheuse avec un œuf coincé entre les genoux) ne dépassera jamais cette unique volonté d’assouvissement et de possession à travers les déconvenues des héroïnes. 

Tout ce descriptif pourrait laisser croire que le film est dépressif mais il n’en est rien. Si le récit souffre d’une narration assez décousue, le travail sur la lumière, les costumes et les décors studios constituent un écrin chatoyant où l’enfer est un superbe trompe -l’œil de raffinement. L’humour sert aussi le propos provocateur de Kumashiro envers les institutions et l’autorité à travers quelques gags ridiculisant les militaires. C’est donc une œuvre prenante, à l’approche typique de son auteur et qui suscita les éloges de François Truffaut à sa sortie - et à l'inverse les critiques de Nagisa Oshima bientôt plus frontal avec L'Empire des sens (1976). 

Sorti en dvd zone 1 américain chez Kimstin

samedi 9 mai 2020

La séductrice aux cheveux rouges - Take me to town, Douglas Sirk (1953)

Vermilion O'Toole est transportée dans un train pour être emprisonnée avec son ex partenaire, le bandit Newton Cole. Ils parviennent à s'échapper et se cachent dans la ville de Timberline. Vermilion, dont la beauté fait des ravages, se voit offrir une proposition de mariage par les fils de Will Hall, qui a récemment perdu sa femme. Pour rester à distance des US Marshals, elle accepte l'offre...

Dans ses tentatives hors mélodrame au sein de la Universal, Douglas Sirk pêchait souvent dans les exigences spectaculaires de certains genres auxquels il s'essayait comme le péplum Le Signe du païen (1954) ou le film d'aventures Capitaine Mystère (1955). On pouvait donc avoir quelques craintes devant ce Take me to town mais le western n'est qu'un cadre à une jolie comédie de mœurs. Le scénario anticipe le postulat de La Rivière sans retour (1954) avec Vermillion O'Toole (Ann Sheridan), fille de cabaret aux fréquentations douteuses amenée vers la rédemption en devenant compagne et mère de substitution d'un fermier rustre (Sterling Hayden) et ses enfants.

Le scénario troque l'haletant récit d'aventure d'Otto Preminger à la tranche de vie Americana où dans un cadre serein, Vermillion va aspirer à devenir une personne plus respectable sans pour autant perdre sa personnalité. C'est assez charmant, notamment grâce au trio de gamin gouailleur et plein d'allant dont le naturel permet nombre de situations décalées. Leur regard sans préjugés leur permet de ressentir un attachement naturel pour Vermillion tandis que toute la communauté du village s'arrêtera à son passif pour la rejeter.

C'est cousu de fil blanc (notamment la romance Ann Sheridan/Sterling Hayden, la seconde intrigue criminelle qui surgit toujours à bon escient) mais suffisamment bien mené pour passer un bon moment. Ann Sheridan porte bien le tout sur ses épaules, elle dégage vraiment celle alliance d'assurance désabusée de la femme qui a vécu (et souvent été déçue) avec la vulnérabilité de celle qui espère toujours secrètement malgré tout. Formellement Sirk déploie quelques jolis tableaux americana bucoliques grâce porté par la belle photo de Russell Metty (notamment toutes les séquences de bûcherons) même si l'émerveillement de Tout ce que le ciel permet (1954) est encore loin, et emballe bien la courte de scène de bagarre finale, comme quoi tout arrive ! Un Sirk mineur mais sympathique.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant film

jeudi 7 mai 2020

La Petite voleuse - Claude Miller (1988)

Janine ne connaît pas son père. Sa mère l'a abandonnée. Elle vit chez son oncle et sa tante qui lui manifestent peu d'amour. Elle rêve de luxe et d'amour et, n'ayant pas les moyens de se payer cette vie, se met à voler de l'argent et des objets luxueux, au point que sa tante et son oncle ne la supportent plus. Un jour, elle quitte l'école et trouve un emploi de bonne chez les Longuet, une famille bourgeoise. Pressée de devenir une femme, elle noue une liaison avec un homme marié plus âgé qu'elle…

 La Petite voleuse reconstitue l’équipe gagnante de L’Effrontée (1985) belle expérience humaine sur le tournage et grand succès en salle. Il s’agit au départ d’un projet de François Truffaut qui en rédigea un traitement avec Claude de Givray en 1983 mais qu’il ne put malheureusement pas tourner. Claude Miller, directeur de production de François Truffaut de Baisers volés (1965) à L’Histoire d’Adèle H (1975) et grand ami de ce dernier, est intéressé par le sujet et s’avère donc le candidat tout désigné. Le script final oscillera ainsi entre déférence à Truffaut et vraie dimension autobiographique pour Claude et Annie Miller qui ont vécu cette période d’après-guerre à travers leur regard d’enfant/adolescent, plusieurs personnages s’inspirant de membres de leur famille.

La très iconique affiche qui voit l’héroïne Janine (Charlotte Gainsbourg) changer ses godilles pour enfiler des talons est un manifeste du propos du film. Ce changement de chaussure symbolise à la fois la volonté de passer de l’enfance à l’âge adulte, de son quotidien quelconque à quelque chose de plus exaltant pour Janine. L’adolescente se sent étriquée dans sa modeste province, dans l’humeur maussade et les vues étriquées par l’expérience de l’Occupation de ses oncles et tante qui l’élèvent. L’ailleurs n’existe que dans le clinquant des bijoux et vêtement de luxe, le glamour  des stars de cinéma qu’elle s’empresse d’aller voir sur grand écran, mais aussi de façon plus intime dans cette mère qui l’a abandonnée pour vivre une aventure avec un italien. Cette frustration va donc trouver pour Janine un périlleux raccourcis par les différents vols qu’elle va commettre. Ce délicat pont entre l’adolescence et l’âge adulte va jouer sur la nature et les conséquences de ses larcins, la mansuétude initiale face à la candeur juvénile dont elle joue cédant à l’arrestation policière puis la maison de correction. 

Le film est un vrai pendant féminin à Les 400 coups (1959) que Claude Miller assume dans une narration fonctionnant au rythme des sursauts émotionnels de Janine. Charlotte Gainsbourg n’a plus la grâce et candeur instinctive de L’Effrontée, cette fois si son jeu subtil laisse intelligemment fonctionner la frontière indistincte entre duperie, petits mensonges et vulnérabilité. La douceur du timbre, les mauvaises intentions travaillant certaines de ses expressions, toute cette contradiction  fascine dans le jeu de l’actrice. Son rapport aux adultes le reflètent avec une confusion entre la quête du père, de l’amant et de l’amie que vont revêtir son oncle, le professeur de chorale (Didier Bezace) ou sa patronne qu’elle va autant aimer que blesser au fil de ses errances. La relation la plus stable ne se trouvera qu’avec son équivalent, ce Raoul (Simon de La Brosse) également en rupture de tout.

Le film possède ainsi plusieurs niveaux de lecture entre les réminiscences de Truffaut, ce étonnant rapport entre passé et présent où l’on voit Charlotte Gainsbourg grandir et s’affirmer dans cette sorte de suite de L’Effrontée se situant pourtant chronologiquement avant. Miller distille une reconstitution soignée qui sait se faire oublier par une mise en scène sobre et au service de sa star en devenir. Une nouvelle fois ce sera un immense succès avec 1,8 millions d’entrées en salle.

Sorti en bluray et dvd zone  français chez TF1 Vidéo

mercredi 6 mai 2020

Virgin Blues - Toshiya Fujita (1974)

Toshiya Fujita conclut sa Folk Song Trilogy avec ce Virgin Blues. Le fil rouge du cycle repose sur une jeunesse ne sachant pas trouver sa place au sein de la société japonaise. Dans Red Paper Lantern cela se manifeste par un couple à l'union prématurée dont l'instabilité se manifestera par leur multiples déménagements. Younger Sister effectue le mouvement inverse avec une fratrie ne voulant pas sortir du cocon de l'enfance que représente leur ancien foyer. Ce troisième met plus en retrait la dimension familiale pour plus spécifiquement s'attarder sur la fuite par la jeunesse d'un carcan de vie classique et étouffant. Nami (Kumiko Akiyoshi) est une jeune étudiante préparant l'examen d'entrée à l'université avec son amie Chiaki (Miyoko Akaza). L'ennui et le peu d'intérêt pour les études se devine en filigrane, mais c'est un larcin les empêchant de rentrer à la pension universitaire où les attends la police qui va détourner le destin des jeunes femmes.

Dès lors démarre une errance plutôt qu'une cavale où Nami va rencontrer d'autres exclus incapables de rentrer dans le rang. La vie "normale" ne promet guère d'exaltation, les "bienfaiteurs" croisés oscillant entre jobs sinistres et criminalité latente. Parmi eux un homme mûr (Hiroyuki Nagato) un peu escroc qui va suivre Nami dans ses pérégrinations et s'attacher à elle. Kumiko Akiyoshi dégage toujours la même candeur et charme mais, si l'on perçoit bien la continuité thématique avec les autres films, le récit est bien trop décousu pour maintenir l'intérêt sur la durée. Il y a pourtant de bonnes idées en montrant l'autre vacuité qu'est l'engagement politique quand Nami trouve momentanément refuge dans une sorte de foyer de militants gauchistes, mais là aussi phagocyté par l'ambition des adultes.

Fujita fustige autant le carcan adulte reposant sur l'ennui (la vie rurale ennuyeuse de la famille de Nami) que l'immaturité de ses personnages ne faisant pas face à leurs actes - puisque sans la fuite première le chapardage initial aurait sans doute été plus simplement résolu. La narration un peu chaotique est bien moins étudiée que dans les précédents films et l'aspect urbain et social moins présent dans l'esthétique d'ensemble. Pas désagréable mais conclusion en demi-teinte tout de même.

Sorti en dvd japonais 

lundi 4 mai 2020

Younger Sister - Imôto, Toshiya Fujita (1974)

Younger sister est le deuxième volet de la "Folk song trilogy" de Toshiya Fujita après Red Paper Lantern et explore une autre facette des questionnements de la jeunesse japonaise d'alors. Red Paper Lantern confrontait de jeunes mariés à des responsabilités pour lesquelles ils n'étaient pas prêts, cette instabilité s'illustrant par leurs multiples déménagements. Dans Younger Sister cela passe à l'inverse par un refus de grandir qui s'exprime pour les personnages par un constant retour au foyer de leur enfance. Le film s'ouvre sur Neri (Kumiko Akiyoshi) revenant vivre avec son frère Akio (Ryûzô Hayashi) dans la demeure de leurs parents défunts après avoir quitté son petit ami. Ce foyer est celui du souvenir, du refuge et chacun peut retrouver celle qui compte le plus, celui qui sera toujours là pour l'autre.

Fujita tisse un cocon tendre et bienveillant où un simple regard, une attention furtive, exprime sans forcer l'affection et la complicité (notamment la nudité décomplexée l'un face à l'autre) qui lie la fratrie. En dehors ce sont des êtres perdus et instable, notamment avec le fil rouge du récit quant à ce qu'est réellement devenu l'ex petit ami introuvable de Neri. Les personnages s'égarent donc, adoptent des attitudes discutables (Akio lourdement insistant avec sa belle-sœur (Yumiko Fujita)) et surtout semblent incapables de fixer un cap intime ou professionnel à leur vie d'adulte. Il y a cette dimension de retour constant au foyer pour Neri mais aussi le refus d'en partir avec Akio s'opposant aux promoteurs immobiliers qui veulent lui racheter la maison.

On retrouve tout comme dans Red Paper Lantern ce Japon prolo et populaire l'on a peu l'habitude de voir au cinéma. Quartiers de périphérie désertiques, station de métro insalubre, bordure de plage crasseuses, tout cela s'avère dépaysant dans le sens le plus authentique du terme (et assez caractéristique des productions de la Nikkatsu semble-t-il) et superbement saisi par Fujita. L'intrigue (comme le film précédent) navigue sans trame précise au gré des errements des personnages jusqu'au final où, en cherchant enfin à s'émanciper de ce foyer, ils signent finalement leur perte. Sans lieu de retrouvailles, ne reste plus que l'errance et un espoir ténu. Un très beau film encore plus réussit que Red Paper Lantern, porté par une interprétation touchante dont notamment Ryûzô Hayashi épatant en grand frère bourru et Kumiko Akiyoshi, attachante cadette instable.

 Sorti en dvd zone 2 japonais

 

samedi 2 mai 2020

Red Paper Lantern - Aka chôchin, Toshiya Fujita (1974)

Toshiya Fujita est essentiellement connu en occident pour les deux chambarra au féminin de Lady Snowblood avec Meiko Kaji, mais bien que figurant parmi ses plus gros succès ces œuvres ne sont guère représentatives de sa filmographie. Après des études universitaires, Fujita entre à la Nikkatsu au milieu des années 50 et y gravira les échelons en occupant tous les postes (scénariste, directeur photo, assistant réalisateur) avant de passer à la réalisation en 1967 avec Hikō shōnen: Hinode no sakebi. Ce premier film qui lui vaudra plusieurs récompenses pose déjà son thème de prédilection autour de l'observation d'une jeunesse à la dérive. Un des talents de Fujita est de rester un exécutant de la Nikkatsu tout en creusant toujours un sillon personnel.

Ainsi alors que la mode est aux films sukeban (soit les délinquantes juvéniles souvent à moto), il se plie à l'imagerie pop attendue tout en poursuivant sa réflexion sur la jeunesse dans le deuxième volet de la saga à succès des Stray Cat Rock, Stray Cat Rock : Wild Jumbo (1970) dont il signe aussi le scénario. Il en va de même quand la Nikkatsu prendra le virage Roman Porno et que là aussi tout en se pliant au cahier des charges érotique il signera des œuvres qui lui ressemble comme Le Doux Parfum d'Eros (1973). Fort de ce crédit il bénéficiera de plus de liberté dans les productions de films "classiques" comme ce Red Paper Lantern qui constitue le premier volet ce que l'on nomme la "Folk Song Trilogy" au sein de son œuvre.

L'histoire suit le destin du jeune couple précaire formé par Yukie (Kumiko Akiyoshi) et Masayuki (Kenji Takaoka). Dès la scène d'introduction, on comprend bien que c'est leur dénuement respectif qui les réunit puisque Yukie passe la nuit chez Masayuki par nécessité, sans qu'il y ait de romance ni même d'aventure éphémère. C'est lorsque Yukie perd ses économies et que Masayuki est expulsé de son appartement que s'amorce la romance, avant tout justifiée par ce besoin d'entraide. Le couple vit précocement plusieurs rudesses de l'existence que le récit rythme au gré de leurs différents déménagements. A chaque étape ses joies et ses peines, l'occasion de mieux connaître l'autre dans ses bons comme détestables côtés. Fujita observe ainsi l'immaturité du couple pas prêt à cette vie commune et cédant à un machisme idiot pour Masayuki, et à une naïveté maladroite avec Yukie. Malgré ces hauts et ces bas, tous deux finissent toujours par se retrouver et cette réconciliation débouche sur un changement de logis.

Là Fujita les confrontent aux maux extérieurs qui peuvent être sociétaux et spécifiquement japonais (notre couple qui ne rentre pas dans le rang avec sa parentalité précoce et subit la vindicte des voisins), les mauvaises rencontres/tentations et même le poids du destin avec le passif de leur nouvel appartement au loyer aussi avantageux que suspect. Le regard des autres comme le leur encore trop tendre ne les préparent donc pas aux responsabilités. Fujita accompagne son charismatique duo d'acteurs à travers une mise en scène sobre et des situations terres à terre, avant de faire céder la digue mentale de façon inattendue lors de la conclusion pleine d'amertume pour un énième et douloureux départ. Un bel instantané de la jeunesse japonaise d'alors, pas sans rappeler par certains points le manga Lorsque nous étions ensemble de Kazuo Kamimura publié durant la même période. Fujita poursuivra le cycle avec Younger Sister (1974) et Virgin Blues (1974) où l'on retrouve Kumiko Akiyoshi en héroïne.

Sorti en dvd zone 2 japonais 

vendredi 1 mai 2020

Columbus - Kogonada (2017)

Alors que son père est dans le coma, Jin se retrouve coincé dans une curieuse ville du Midwest renommée pour ses immeubles disparates et modernes. Bien qu’il ne s’intéresse pas particulièrement à l’architecture, Jin se prend d’amitié pour Casey, une jeune femme pleine de vie travaillant à la bibliothèque municipale et férue d’architecture, qui lui montre les merveilles de la ville. Avec une intimité curieuse, Jin et Casey explorent tour à tour la ville et leurs émotions conflictuelles...

Columbus est un beau premier film qui travaille l'idée de l'écho entre notre environnement et nos sentiments (et inversement) à travers l'architecture. L'histoire se déroule dans la ville américaine de Columbus, réputée justement pour sa tradition d'architecture singulière entre vestiges passés et modernité. C'est à que vont se rencontrer la jeune Casey (Haley Lu Richardson) et Jin (Cho). Elle vit à Columbus quand lui y est de passage pour rester au chevet de son père hospitalisé et dans le coma. Leur rapport à l'architecture servira de révélateur à leur maux intime. Jin s'y désintéresse, cela reflétant les rapports conflictuels avec son père éminence universitaire en la matière. A l'inverse cette passion pour l'architecture est née chez Casey d'un moment de sa vie difficile vis à vis de sa mère avec laquelle elle entretient une relation fusionnelle. Ces informations se révèleront par le dialogue quand les deux protagonistes se connaîtront mieux mais Kogonada le laisse deviner bien avant par sa mise en scène, par le rapport à l'espace des personnages.

Les plans fixes sur le corridor de la maison de Casey montre le lien étroit, étouffant avec sa mère, celle-ci n'ayant de cesse d'échapper à cet espace commun ou de s'y introduire seulement quand sa fille en est absente. Jin loge dans la chambre d'hôtel vacante de son père et semble étouffé par la personnalité de l'absent qui baigne les lieux, et Kogonada le fait plusieurs fois légèrement sortir du cadre pour laisser s'exprimer sa personnalité (comme lorsqu'il passera un coup de fil professionnel et que l'on ne verra que ses jambes). Ce rapport à l'espace (et donc aux parents) évoluent lorsque Casey et Jin se lient d'amitié et qu'elle lui fait découvrir ses bâtiments préférés de la ville. Dès la première scène de ce type, c'est le lien émotionnel à la bâtisse qui s'impose.

Casey débute un speech érudit façon guide touristique mais Jin l'interrompt, lui demandant de lui dire ce qui la touche personnellement dans ce lieu. La scène prend alors un tour plus abstrait, une musique planante et un plan fixe sur Casey exprimant son intérêt suffisant grâce à ses expressions pour faire comprendre ce qui l'émeut, ou en tout cas le fait qu'elle soit émue par ce qu'elle voit. Chaque nouvel immeuble, cathédrale ou autre école sera donc l'occasion de confessions de plus en plus intimes, parfois de confits mais au final d'ouverture et de prise de conscience de chacun au niveau de sa vie.

Kogonada façonne des cadres minutieux jouant un constant va et vient entre gigantisme et intimiste, entre Histoire des lieux et histoire des personnages. On baigne dans une douceur contemplative et introspective où le travail sur les silences est essentiel. La ville de Columbus est magnifiquement mise en valeur, alternant l'imagerie traditionnelle à la Norman Rockwell et une imposante modernité où s'invite aussi une poésie plus naturaliste. La structure même de certains bâtiment sert la dramaturgie du récit (cette baie vitrée où Casey espionne sa mère et la voit éviter ses appels) où nourrit l'évolution et la réflexion des personnages comme la tirade de Jin sur la structure d'un hôpital psychiatrique. L'interprétation est au diapason avec John Cho tout en douleur contenue, et surtout une lumineuse Haley Lu Johnson qui fissure subtilement son allure première de jolie girl next door. Un très beau film qui rend vraiment curieux de a suite de la carrière de Kogonoda.

Sorti en bluray et dvd anglais chez Netsowrk et doté de sous-titres anglais