Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 10 novembre 2022

Le Redoutable Homme des neiges - The Abominable Snowman, Val Guest (1957)


 Milieu des années 1950. Le botaniste anglais Rollason (Peter Cushing), sa femme Helen et son assistant sont les hôtes d'un monastère au Tibet. Une expédition américaine débarque bientôt dans le but de découvrir le légendaire Yéti en grimpant dans les hauteurs Himalayennes. Rollason décide de se joindre à eux dans un but scientifique, malgré les avertissements du lama.

Le Redoutable homme des neiges s’intercale entre deux des productions Hammer dont le succès va entériner l’identité du studio dans le gothique et le fantastique, Frankenstein s’est échappé (1957) et Le Cauchemar de Dracula (1958). Cependant, le film a davantage à voir avec la saga Quatermass qui initia cette orientation de la Hammer. Tout comme Le Monstre (1955) et La Marque (1957), Le Redoutable homme des neiges est en effet une production télévisée basée sur un scénario de Nigel Kneale qui remportera un grand succès lors de sa diffusion le 30 janvier 1955. La transition vers une version cinéma est donc envisagée tout comme les Quatermass dont on reprendra également le réalisateur avec Val Guest. Ce dernier avait, sous le suspense, donné une tonalité singulière à ces deux films de science-fiction en y introduisant une certaine profondeur, une dimension philosophique et existentielle. Il a la même ambition ici et ne souhaite pas tourner un simple film d’horreur, d’ailleurs en y regardant de plus près sur l’ensemble de ses films pour la Hammer Val Guest n’a jamais versé frontalement dans le genre et ne s’est jamais vu proposer de production gothique loin de ses appétences. 

Le yéti n’est pas une créature si souvent exploitée dans le cinéma fantastique, mais le scénario de Nigel Kneal entre en résonnance avec l’actualité scientifique de l’époque. Des explorations de l’Himalaya en 1951, 1953 et 1954 font grand bruit, et si les aventuriers ne rencontrent pas d’abominable homme des neiges, quelques éléments rapportés comme de gigantesques empreintes de pas dans la neige suffisent à alimenter les imaginations. Val Guest loin de tout sensationnalisme s’appuie donc sur cette rigueur scientifique dans la tonalité du film, cherche à instaurer une forme d’approche documentaire. Il est aidé en cela par les moyens alloués par Hammer qui ira filmer les extérieurs montagneux dans les Pyrénées (qu’on fera passer pour l’Himalaya) avec une seconde équipe, ce qui offrira des vues très impressionnantes donnant un certain cachet réaliste. La tonalité du film oscille entre ce séreux scientifique, le mysticisme et ce questionnement plus existentiel. 

Cela passe notamment par le personnage du Dr Rollason (Peter Cushing dans son second rôle Hammer après Frankenstein s’est échappé dont il sort tout juste du tournage), nourrissant une curiosité de chercheur à remettre en question les certitudes du Darwinisme, mais aussi un attrait plus insaisissable pour le mystère de ces montagnes. Tous ces compagnons fonctionnent sur cette même dualité, tel Friend (Forrest Tucker) aventurier cherchant à tirer profit de la capture du monstre mais lui aussi habité par quelque chose de plus. Ils sont pourtant prévenus par Kusang (Wolfe Morris), le lama, de la vanité de leur quête mais en vain. Val Guest déçoit volontairement en retardant, escamotant et en définitive annihilant les apparitions du monstre, sporadiques. Il l’enveloppe de mystère par les traces furtives qu’il laisse, la silhouette que l’on entrevoit ou les rares éléments de son corps qui nous apparaissent et provoque l’effroi des voyageurs. Lorsqu’il est frontalement face aux personnages, ces derniers sont surpris par les traits doux et intelligents de la créature, loin de la bête sauvage qu’ils sont venus traquer. 

Les protagonistes s’avèrent les vrais monstres en laissant l’environnement faire ressurgir leurs peurs les plus enfouies, et les faire se saborder eux-mêmes plutôt que par le monstre. Val Guest laisse habilement planer l’ambiguïté sur la cause indicible, concrète ou surnaturelle de cette folie. Les tenants réels ou spirituels de ces hauteurs enneigées et hostiles semblent refuser que leurs secrets soient révélés au monde, et tous les importuns en paieront le prix, de leur vie ou santé mentale comme le laissera entendre la fin ouverte. L’approche est donc très originale et prenante, même si de petites longueurs se font parfois sentir, que la transition entre vraies scènes d’extérieurs et décor studio n’est pas toujours très heureuse. On anticipe en tout cas là l’exploration des abîmes de l’âme humaine confrontée à l’inconnu qui brillera dans l’horrifique et paranoïaque The Thing de John Carpenter (1982).


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC

mardi 8 novembre 2022

Beijing Rocks - Bak Ging lok yue liu, Mabel Cheung (2001)

Après avoir tourné en Chine continentale pour sa fresque historique The Soong Sisters (1997), Mabel Cheung y revient pour l'intrigue cette fois bien contemporaine de Beijing Rocks. Comme souvent dans son cinéma, il est question d'exil et d'interrogation existentielle pour les personnages. Cependant contrairement à sa trilogie du "migrant" (Illegal Immigrant (1985), An Autumn Tales (1987) et Eight tales of gold (1989)) l'exil n'est pas seulement géographique et culturel. Nous allons suivre trois personnages gravitant dans le monde de la musique rock. Michael (Daniel Wu) est un fils de bonne famille ayant décidé de s'éloigner du monde des affaires paternelles pour devenir auteur compositeur. Cependant une panne d'inspiration et l'épée de Damoclès d'un procès suite à une rixe l'oblige pour un temps à migrer en Chine alors qu'il est né à Hong Kong et a grandi aux Etats-Unis. Il va alors découvrir la scène rock chinoise underground, et notamment le groupe de Road (Geng Le) chanteur et guitariste tapageur, ainsi que sa petite amie Yang Yin (Shu Qi) dont il va tomber amoureux. A travers ce trio, Mabel Cheung creuse différente forme de sentiments d'exil. Michael se sent étranger partout en maîtrisant mal le mandarin et l'anglais, Road cherche à échapper à la monotonie laborieuse de son père conducteur de train par le biais de la musique, et Yang Yin est une orpheline victime de la Révolution Culturelle ayant grandie seule et trouvant dans le microcosme du groupe la famille qu'elle n'a jamais eu. 

Mabel Cheung s'était montrée capable dans sa mise en scène d'avoir un pied dans la modernité par sa captation alerte des pulsations urbaines dans Illegal Migrant et surtout Autumn tales, tout en faisant preuve d'un lyrisme formel qui atteindra des sommets dans Eight tales of gold et The Soong Sisters. Elle tente la même chose ici en alliant classicisme et modernité dans l'usage de nouveaux outils de filmage, ou de dispositifs de mise en scène. Parmi les éléments réussis, il y a les séquences filmées en dv par le personnage de Michael qui immortalise et/ou vole des moments de cette vie en collectif et anticipe de fait toute la dimension de journal intime numérique qui se démocratisera quelques années plus tard avec l'arrivée des smartphones. En cette même année 2001 et toujours en Asie, il n'y a bien que le Shunji Iwai (de manière plus radicale) dans All about Lily Chou-chou qui se montre précurseur sur ce point. Il y a cependant d'autres point certes dans l'ère du temps au moment de la sortie du film mais ayant bien vieillit désormais qu'utilise la réalisatrice, comme le filmage façon confessionnal de téléréalité où chacun des protagonistes va venir dévoiler son passé face caméra. 

Mabel Cheung dépeint bien l'énergie et l'urgence des concerts, par sa mise en scène heurtée, la photo de Peter Pau entre grisaille urbaine et lumière tapageuse des bars et salles où joue le groupe, et par le jeu des acteurs notamment Geng Le aussi imprévisible que torturé dans sa présence scénique. Si le triangle amoureux n'est pas très original (on en a un assez voisin dans Presque célèbre de Cameron Crowe (2000)), l'interprétation fait mouche avec un Daniel Wu emprunté et touchant, ainsi qu'une Shu Qi aussi inconséquente que solaire. Il est d'ailleurs impossible avec la présence de cette dernière de ne pas faire le rapprochement avec Millennium Mambo de Hou Hsiao-hsien sorti la même année, où Shu Qi est aussi une jeune femme en quête de sens à sa vie évoluant dans un milieu underground et en couple avec un compagnon ombrageux. Mabel Cheung n'égale pas le vertige du classique de Hou Hsiao-hsien mais participe à faire de Shu Qi le visage d'une certaine jeunesse asiatique qui s'interroge à l'aube du nouveau millénaire.

Il est dommage vu le sujet que la partie strictement musicale ne soit pas plus marquante, les atmosphères fiévreuses sont là mais les chansons ne sont pas à la hauteur (manifestement une certaine frange du rock anglo-saxon 90's et notamment le grunge ne sont arrivés en Chine qu'au début des années 2000 au vu des looks et des sonorités, pour le coup Hou Hsiao-hsien a capturé une réalité musicale plus juste avec l'electro de Millennium Mambo) et les problématiques parfois ressassées dans ce genre de film (en gros garder son intégrité rock ou céder aux sirènes commerciales des majors). Heureusement chaque fois que ces aspects rejoignent les failles intimes des protagonistes, cela fait mouche. On pense à la scène où Road perd le fil en voyant son père en tenu de travail parmi le public de son concert, puis plus tard la visite très touchante à ce dernier lors d'une halte de son train. 

On sent le mélange de culpabilité à ne pas avoir choisi une voie plus rassurante pour les parents, et la potentielle fierté à y réussir non pas par défi, mais pour les rassurer. C'est d'ailleurs un des éléments originaux du film, on pourrait s'attendre avec ce cadre chinois à des parents stigmatisant et réprouvant les aspirations artistiques des enfants, mais ce n'est jamais le cas, ce sont des soutiens même maladroit tant dans le cadre nanti de Michael que celui plus modeste de Road. Les petites scories formelles et musicales empêchent l'ensemble de pleinement atteindre l'emphase dramatique (notamment le post-générique à guetter qui prolonge le rôle sentimental d'une chanson) des meilleurs films de Mabel Cheung mais Beijing Rocks n'en reste pas moins un très joli film où la réalisatrice tente des choses et se remet en question.

Sorti en dvd japonais et doté de sous-titres anglais

lundi 7 novembre 2022

Le Voile des illusions - The Painted Veil, Richard Boleslawski (1934)


 En Autriche, Katrin Koerber, fille d'un professeur en médecine, rêve de quitter son pays pour vivre une existence passionnante. Quand le bactériologiste britannique Walter Fane lui demande de l'épouser et de l'accompagner dans sa mission à Hong Kong, bien qu'elle n'en soit pas amoureuse, elle accepte sans hésiter. À Hong Kong, alors que Walter est accaparé par sa mission, Katrin entame une liaison amoureuse avec un homme marié, Jack Townsend, attaché à l'ambassade britannique.

Le Voile des illusions est la première adaptation du roman La Passe dangereuse de William Somerset Maugham, publié en 1925. Il sera suivi par une seconde réalisée en 1957 par Ronald Neame avec Bill Travers, Eleanor Parker et George Sanders pour le triangle amoureux, et une plus récente et assez réussie en 2006 réalisée par John Curran avec Naomi Watts, Edward Norton et Liev Schreiber. Le film de Richard Boleslawski est bien sûr un véhicule pour sa star Greta Garbo qui trouve là un rôle tout en sensibilité. Elle incarne Katrin, une jeune autrichienne résignée à vivre une vie ennuyeuse tout en rêvant d'un ailleurs plus palpitant. Lorsque Walter Fane (Herbert Marshall), ancien élève de son père médecin et fou amoureux d'elle lui propose le mariage et de s'envoler pour une mission en Chine, Katrin y vois l'occasion idéale d'échapper à sa condition. Les lieux du film jouent un rôle essentiel dans les émotions des personnages. Dans la scène d'ouverture où la sœur cadette de Katrin quitte le foyer pour se marier, la séparation se fait depuis la chambre qu'elles partageaient et le dialogue souligne plusieurs fois que la jeune fille n'a pas passé une nuit ailleurs que dans cette chambre durant ces 18 années de vie avant le mariage. Cette convention maritale semble donc être l'unique passeport pour quitter le cocon familial. 

Dès lors le cadre de cette Chine constitue également un arrière-plan fondamental dans l'évolution de Katrin. La mission humanitaire de Walter n'est qu'un élément qui la sépare de lui, n'est que furtivement filmé, dissimulant par conséquent toute une réalité de ce pays d'accueil. En tombant amoureuse et en entamant une liaison avec Jack Townsend (George Brent), séduisant attaché d'ambassade, Katrin ne voit par ce prisme qu'un pan superficiel de la Chine. D'un côté ce seront les clubs fait de loisirs creux où se réunissent les autres épouses de notables, et de l'autre une vision flamboyante, exotique et carte postale mettant en valeur le folklore le plus clinquant et les monuments les plus voyant de cette culture chinoise. C'est le bien que veut lui faire entrevoir Townsend pour instaurer une atmosphère propre à lui permettre de la séduire, ce qu'il va réussir. Dès lors l'époux trompé et meurtri décide de l'emmener dans une zone plus reculée du pays où il doit soigner une épidémie de choléra. La facticité des cadres de leur romance anticipait la nature factice de celle-ci, Katrin constatant le peu d'entrain de Townsend à perdre sa situation et réputation pour elle. 

Contrainte de vivre dans un environnement plus hostile, plus réel et dénué d'artifice, Katrin est donc enfin amenée à vraiment regarder son époux. Elle observe sa dévotion aux autres, comprend l'importance de sa tâche et scrute une Chine au quotidien rude. Le travail sur les décors est remarquable, stylisés de manière volontairement voyante dans la première partie supposée nous en même plein les yeux, et plus subtil dans la seconde où la photo William H. Daniels et les cadrages de Boleslawski façonnent un écrin intimiste dans des espace plus restreints qui forcent le couple à se rapprocher. Le voile/moustiquaire que soulève Katrin pour apaiser son époux épuisé est aussi celui de leur rapprochement initial superficiel, du moins de sa part à elle. Le réalisateur joue d'ailleurs de la réminiscence entre le début où le pas encore couple prenait un thé dans la cuisine des parents de Katrin et où Walter était le plus attentif et suppliant, avec une même situation de tête à tête dans leur maison chinoise. Cette fois c'est Katrin, rongée par le remord, qui semble courir après dans un premier temps le pardon de son mari, puis dans la dernière scène après son amour en ayant compris les sentiments désormais plus authentiques qu'elle éprouve pour lui.

Greta Garbo est absolument remarquable pour traduire tout ce tourbillon d'émotion, magnifiquement mise en valeur par les nombreux gros plans signifiants sur son visage tour à tour égoïste, ennuyé ou amoureux. Herbert Marshall est particulièrement touchant aussi en époux bafoué, offrant une prestation tout en nuance et sensibilité. La narration fluide et délestée de fioritures (le film dure 1h24 à peine) contribue à ce côté direct des émotions qui rend l'ensemble très intense et amène de façon limpide une conclusion qui diffère du livre (et des deux versions suivantes plus fidèle à Maugham) par sa finalité plus positive. Un beau mélo et écrin idéal pour Greta Garbo.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner et doté de sous-titres anglais 

Extrait

vendredi 4 novembre 2022

Un petit coin aux cieux - Cabin in the Sky, Vincente Minnelli (1943)


 « Little Joe » Jackson, un joueur incorrigible, promet à son épouse, la pieuse et vertueuse Petunia, de renoncer au jeu. Mais à la première occasion, il se rend dans un casino où, à la suite d'une bagarre, il est mortellement blessé. Parvenu dans l'Au-Delà, « Little Joe » rencontre les représentants du Ciel (Le « Général ») et de l'Enfer (Lucifer « Junior »). En raison de ses engagements à renoncer définitivement au jeu et à devenir un bon époux, et avec l'aide des prières de Petunia, un sursis lui est accordé, avec une « mise à l'épreuve » de six mois.

Vincente Minnelli est invité par le producteur Arthur Freed à rejoindre la MGM au début des années 40, après une carrière scénique où il aura occupé les fonctions de costumier, décorateur puis metteur en scène à Broadway notamment. Après une première expérience sur Panama Hattie (1942) qu'il dont il partage la réalisation avec Norman Z. McLeod et Roy Del Ruth (Minnelli s'occupant des numéros musicaux), il a l'opportunité de réaliser son vrai premier film avec Cabin in the sky. Il s'agit là de l'adaptation d'une comédie musicale à succès jouée à Broadway en 1940 et qui a la particularité d'être jouée par un casting entièrement noir. Ce n'est pas le premier film à avoir cette spécificité à Hollywood mais néanmoins la MGM par les moyens alloués se montre audacieuse dans des Etats-Unis encore ségrégationniste, l'exploitation de Cabin in the sky dans le Sud sera d'ailleurs plutôt mouvementée avec des projections interrompues et les manifestations d'une population blanche indignée. Le casting de la pièce est en partie conservée avec Ethel Waters (avec laquelle Minnelli avait déjà travaillé sur scène pour la comédie musicale At Home Abroad en 1935) et Rex Ingram, reprenant leurs rôles, Eddie Anderson remplace Dooley Wilson en "Little Joe, tandis que Lena Horne trouvera là le seul rôle principal de sa carrière hollywoodienne. 

Le film est une fable morale entre rêve et réalité qui permet déjà à Minnelli de déployer son esthétique surréaliste et teintée d'onirisme. L'attention fut particulière durant la conception à éviter les stéréotypes racistes sur la communauté noire, Freed et Minnelli soumettant le script aux leaders de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) association engagée pour les droits civiques qui le valideront. Certains clichés sont certes bien présents, mais pas dans une volonté de dénigrement et plutôt au service des enjeux dramatiques du récit. Ainsi la piété profonde associée à la communauté afro-américaine est associée à la figure pure de Petunia (Ethel Waters), forcée de se montrer d'autant plus vertueuse en contrepoint de son époux Little Joe (Eddie Anderson) toujours sur la corde de raide de la tentation avec son goût pour les jeux d'argent. Minnelli joue sur cet aspect religieux constamment à deux échelles représentant ses deux personnages principaux. 

Les séquences de gospel qui ouvre le film sont superbes et immersive avec la caméra de Minnelli arpentant une assemblée pleine de ferveur, mais la malice et les airs ahuris de Little Joe viennent nous faire ressentir qu'il y a plus exaltant à vivre que ce cadre bienveillant. C'est d'ailleurs quand il s'agit de filmer la tentation du péché et les lieux qui s'y rattache que Minnelli laisse entrevoir les premiers élans de sa virtuosité filmique. Le mouvement de caméra accompagnant la course folle de Petunia vers casino où Little Joe vient de prendre une balle impressionne par son urgence, sa flamboyance et fluidité, annonçant les cavalcades hypnotiques de Brigadoon (1954) ou Comme un torrent (1958). Le réalisateur trouve le ton juste entre bons sentiments jamais niais et mauvais esprit réjouissant, dans l'imagerie, le ton et son approche des numéros musicaux.

L'onirisme amusé de la première confrontation entre anges et démons scellant le pacte autour du salut de Little Joe annonce la couleur. Ainsi le numéro Cabin in the sky dessine un environnement idyllique et irréel où les paroles et la composition de plan de Minnelli fige un tableau d'harmonie romantique et communautaire trop parfait, trop innocent et candide. La tentation de voir cette perfection vriller se ressent dans le numéro Life is Full of Consequence, où les danses endiablées de Little Joe viennent s'inviter au foyer, tout comme le spectre d'un élan plus lascif pour la pure Petunia amorçant des mouvements chaloupés et étouffant un cri sauvage de plaisir. Toute cette retenue n'a plus court chez les suppôts du diable, qu'ils soient démon ou humain. Le cliché d'un monde divin/infernal administratif souvent exploité est transcendé par l'énergie jazz se dégageant des enfers avec les hilarants dialogues entre Lucifer jr (Rex Ingram) et ses agents (dont l'un joué par un Louis Armstrong survolté) où le leader se désole que son équipe A soit trop occupé en Europe. 

En tentatrice bien humaine, Lena Horne fait monter la température en golddigger au regard de braise et aux déhanchés lascifs, baignant chaque instant de présence d'un parfum de stupre et de provocation. Le clou de cette veine sulfureuse est atteint dans la dernière partie avec l'apparition de Duke Ellington et son orchestre dont les élans autorise les numéros de danses les plus tapageurs, les plus sexuels. Minnelli se montre aussi habile dans la retranscription cinématographique d'un espace "scénique" mettant en valeur les chorégraphies, que dans la capture du pur mouvement par la caméra - même si l'on doit officieusement le numéro Shine à Busby Berkeley. Les coutures morales se défont également en partie pour le couple qui ne peut s'aimer pleinement qu'en ayant failli, (fait mine de) cédé à la tentation avant que l'apocalypse divine viennent les laver de leur péché et détruire cette Babylone miniature - et la réutilisation habile d’un stock-shot de la tornade de Le Magicien d'Oz (1939). Toujours dans cet élan entre bons sentiments pieux et ironie habile, Minnelli nous laisse entrevoir une vision extatique des cieux avant de nous ramener à une morale et réalité plus terre à terre. Plus qu'une promesse un Minnelli déjà grand même si le meilleur était bien sûr à venir.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais

mercredi 2 novembre 2022

Juarez - William Dieterle (1939)


 La lutte de Juarez contre l'empereur Maximilien de Habsbourg impose par Napoleon III au Mexique.

Juarez est le troisième film de la fructueuse collaboration entre William Dieterle et l'acteur Paul Muni qui s'associent durant la fin des années 30 sur plusieurs biopics prestigieux. La Vie de Louis Pasteur (1936) avait initié le cycle avec succès commercial et récompenses prestigieuses à la clé (Oscar du meilleur acteur pour Paul Muni, ainsi que de la meilleure histoire et du meilleur scénario), suivi de La Vie d'Émile Zola (1937) tout aussi bien accueilli avec des Oscars du meilleur film, du meilleur scénario et du meilleur second rôle masculin. Le projet de Juarez est pensé dès 1935 par le producteur Hal B.Wallis qui le concrétisera grâce au ticket gagnant Dieterle/Muni qu'il engage bien sûr pour le mettre en œuvre. Le scénario coécrit par Æneas MacKenzie (pour le premier jet), John Huston et Wolfgang Reinhardt (pour les révisions) s'inspire, en dehors bien sûr des éléments historiques réels, de deux sources pour son orientation, la pièce Juarez and Maximilian de Franz Werfel et le roman The Phantom crown de Bertita Harding. Comme toujours dans les productions historiques de Hal B. Wallis, la volonté de véracité aux faits est fondamentale et dans ce souci de rigueur, il traversera le Mexique en août 1938 avec William Dieterle, visitant le musée national de Mexico (où sont entreposés effets et correspondance de Benito Juarez), explorant plusieurs petites villes théâtres de certaines batailles. Paul Muni croisera même durant le périple un vieillard de 116 ayant combattu aux côtés de Juarez et qui lui donnera de précieux renseignements sur son attitude, sa gestuelle. L'acteur poussera d'ailleurs loin cette volonté de mimétisme physique avec un impressionnant maquillage offrant une remarquable ressemblance avec son modèle et nécessitant trois heures de travail, au point d'irriter Jack Warner ne pouvant même pas exploiter l'image de sa star pour la promotion.

Le film d'une grande fidélité historique s'ouvre sur un moment-clé de l'histoire du Mexique. Avec la victoire des nordistes durant la guerre de Sécession américaine, l'empereur Napoléon III (Claude Rains) qui espérait celle des sudistes voit ses intérêts menacés dans ses desseins de conquête du Mexique. Pour destituer le président républicain en place (et rédacteur de la constitution républicaine) Benito Juarez (Paul Muni), il décide d'installer un souverain européen en la personne de Maximilien de Habsbourg (Brian Aherne). Dès ces premières minutes le côté didactique et rigoureux se ressent dans la mise en place aisément compréhensible du contexte, dans l'explication de certaines subtilités politiques. Ainsi le référendum factice servant à installer Maximilien est mis en place pour contourner la doctrine Monroe, spécificités de la politique étrangère américaine interdisant toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » (Nord et Sud). Par la suite, tout le film sera un long parallèle à distance entre Maximilien et Juarez dans la conquête du pays. D'ailleurs le titre a beau être Juarez (le titre français de l'époque Juarez et Maximilien étant plus justifié), ce dernier en termes d'importance et même d'intérêt dans le récit est assez trompeur. Le Juarez incarné par Paul Muni est bien trop parfait, stoïque et sentencieux pour susciter l'empathie du spectateur quand Maximilien vulnérable et pétri de contradictions s'avère bien plus intéressant. 

Cette différence est en partie voulue par le scénario afin de tracer une opposition intéressante. Juarez par ses origines pauvres, son ethnie indienne et le fait de s'être élevé à la force du poignet, ressemble au peuple qu'il gouverne, ne se place pas au-dessus d'eux et recherche l'égalité des droits dans sa république. Maximilien possède une prestance innée dû à son ascendance noble, des traits presque angéliques qui lui confère l'aura de divinité du monarque et subjugue ses interlocuteurs. Cependant de manière paradoxale tout le film ramène le supposé surhomme Maximilien à son humanité quant à l'inverse Juarez l'homme du peuple s'orne d'un charisme surnaturel, d'une éloquence et autorité, d'une confiance quasi omnisciente sur la tournure des évènements. Si ce schisme est passionnant, il détache totalement Juarez et sa cause juste du spectateur en ne lui montrant strictement aucune faille. Les péons ont beau avoir la possibilité de s'adresser à lui spontanément et en égaaux, il les écrase plus qu'il ne les convainc de son savoir et c'est davantage le contexte social bien posé du script qui justifie son action. Le parallèle rend plus touchants la dévotion et l'échec de Maximilien que les réussites hypertrophiées (même si sans doute justifiées historiquement) de Juarez tel ce moment incroyable où il pétrifie du regard les gardes du dissident Uradi (Joseph Calleia) prêts à le fusiller.

La différence entre le disgracieux mais pragmatique Juarez et le beau mais naïf Maximilien se justifie par le rêve entretenu par le second, et l'ambition concrète visée par le premier. Cela passe par le décor où toutes les scènes (de réunions, de réflexions...) de Juarez se déroulent dans des espaces restreints, à l'éclairage diffus, ses voyages ne se font que par des moyens limités, tout cela le plaçant au cœur du peuple et de ses préoccupations. Tout le faste hollywoodien se déploie au contraire pour magnifier Maximilien, l'arrivée au Mexique, la scène de couronnement grandiose et les déambulations dans le somptueux décor du palais servant un monarque qui par là même ne comprend pas forcément les attentes de ses sujets. Les aspirations profondes des deux figures ne sont pourtant pas si éloignées comme le montrera la belle joute verbale à distance où Maximilien voit un avantage à ses préceptes nobles pour diriger le pays sans aspirations personnelles quand Suarez voit justement dans la démocratie toute l'impartialité du dirigeant entièrement soumis au peuple. 

Cet élément fondamental les différencie alors qu'une même volonté de servir les plus démunis les animent comme le montreront plusieurs scènes. Mais le problème reste le même à l'échelle du film, c'est sentencieux et froid dans les réussites de Juarez et vibrant et touchant dans les échecs de Maximilien. C'est vraiment lui qui inspire les plus beaux instants de lyrisme du film, notamment par le rôle modeste en temps de présence mais essentiel dans la caractérisation de Carlota (Bette Davis) impératrice et épouse. Bette Davis traversait à ce moment une passe difficile, fraîchement divorcée au début de la production et souffrant d'une pleurésie qui écourte voire annule certaines journées de tournage. Cet état de fébrilité n'en rend que plus intense son interprétation de Carlota, support fragile de Maximilien mais à la raison vacillante quand les évènements tourneront mal. La scène où elle perd l'esprit en appelant son époux et se perdant dans le noir, le montage alterné entre sa folie manifeste face à la lumière d'une fenêtre et l'exécution de Maximilien, tout cela déploie de grands moments de mélodrames où le style de Dieterle fait merveille. 

Le triomphe de Juarez ne trouve une certaine emphase que lors de la conclusion, non plus en contrepoint mais en mimétisme amer de la faillite de Maximilien une nouvelle fois montré comme tristement romantique et chevaleresque jusqu'au bout quand Juarez "s'excuse" d'avoir fait primer la raison d'état - et ne devient grand, ne s'humanise qu'en découvrant enfin à son tour le regret et le doute. Un biopic très intéressant donc même dans ses imperfections, et où le "héros" n'est pas celui que l'on croit. 

Sorti en dvd zone 1 chez Warner