Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Londres, 1921. Le sculpteur Ivan Igor fait
visiter son musée de cire à un ami et à un investisseur. Il leur
montrent fièrement les statues de Jeanne d'Arc, de Voltaire, et de
Marie-Antoinette, son chef-d'œuvre, qu'il a lui-même sculptées.
Malheureusement, la fréquentation du musée est insuffisante et son
associé, Joe Worth, las de perdre de l'argent, lui propose de mettre le
feu au musée pour toucher la prime de l'assurance. Les deux hommes ne
sont pas d'accord et se battent. Dans la bagarre, Joe Worth parvient à
mettre le feu et s'échappe, laissant Igor inanimé et seul dans le musée.
New York, 1933. Igor a survécu au terrible incendie qui a détruit son
musée et prépare l'ouverture d'un nouveau musée de cire. Il a été
gravement blessé dans l'incendie du musée
Masques de cire est une production d'épouvante produite pour surfer sur le succès de Docteur X
sorti l'année précédente. On y retrouve le réalisateur Michael Curtiz,
une partie du casting avec Fay Wray et Lionel Atwill, et surtout
l'utilisation du Technicolor bi-chromique. Il s'agit du premier usage du
procédé Technicolor qui consiste en une projection avec double objectif
de films à filtres couleur avec pour Masque de cire et Docteur X, une dominante bleu/vert. Pour ce qui est de Masque de cire
la réussite est avant tout plastique, l'intrigue policière entourant
les morceaux de bravoure étant assez poussive malgré l'abattage de
Glenda Farrell en journaliste gouailleuse.
La scène d'ouverture pétrifie
d'emblée en scellant le fétichisme de Igor (Lionel Atwill), artiste
maudit perdant son grand œuvre dans les flammes par malveillance et qui
va le faire renaître de la plus morbide des façons. Cette colorimétrie
donne un cachet des plus singuliers aux scènes de suspense, par le sens
de l'atmosphère de Curtiz. L'espace du musée a un côté spectral et
inquiétant renforcé par le fait que les figures de cire sont joués par
des acteurs immobiles ce qui renforce ce sentiment d'étrangeté.
La direction artistique de Anton Grot est impressionnante, notamment
avec l'immense décor entre steampunk et art déco de l'atelier d'Igor.
Les accessoires laissent deviner le glaçant procédé de mise en cire des
victimes, et Curtiz semble créer comme un monde parallèle, halluciné et
oppressant dès lors que l'on navigue en sous-sol. C'est là le territoire
des monstres n'ayant plus droit à fréquenter la surface, et des morts à
laquelle ils ont été arrachés pour leur offrir "l'immortalité".
Tous
ces moments-là sont des plus envoutant mais entrecoupé de cette trame
policière bien plus relâchée dans le ton et qui semble appartenir à un
autre film. Dommage que l'ensemble ne soit pas plus homogène dans la
tonalité d'épouvante mais le film est suffisamment court pour que cela
ne soit pas gênant. Entre Les Chasses du Comte Zaroff (1932) et King Kong
(1933) c'est en tout cas l'occasion pour Fay Wray de renforcer son aura
de scream queen dans une scène mémorable où le vrai visage d'Igor se
révèle à travers une idée visuelle assez stupéfiante. Malgré les petits
défauts, une œuvre d'épouvante vraiment fondatrice et inventive, remakée
en 1953 par André de Toth avec Vincent Price, et plus récemment sous la
forme d'un slasher en 2005 avec La Maison de cire de Jaume Collet-Serra.
Sorti en bluray américain et en dvd zone 1 chez Warner
Los Angeles des années 1920. Récit d’une ambition
démesurée et d’excès les plus fous, BABYLON retrace l’ascension et la chute de
différents personnages lors de la création d’Hollywood, une ère de décadence et
de dépravation sans limites.
Pour Damien Chazelle, l’accomplissement de soi est un long
chemin parsemé d’exaltation, d’efforts et de renoncements. Tous ces films
dépeignent des personnages pétris d’ambition dans leur discipline, souvent
artistique, qui ne pourront être assouvies qu’en acceptant de perdre quelqu’un,
quelque chose, en tout cas une part de soi-même dans son ascension. Le thème
pourrait être redondant au bout de cinq films, mais Chazelle trouve toujours le
cadre, le ton et l’émotion apte à le renouveler et offrir une nouvelle
expérience. Ainsi Whiplash (2014) repose sur une logique de film sportif
dévoyé où le héros batteur de jazz doit goûter à l’exercice de la souffrance
physique et psychologique pour maîtriser son art et remporter le duel qui l’oppose
à son inflexible mentor. La La Land(2016) dévoie lui progressivement le
conte de fée et la romance pour distendre les liens d’un couple d’artiste dont
la réussite mutuelle passe par une inévitable séparation. Le magnifique First
Man (2018) apportait une sensibilité différente, l’objectif du voyage sur
la lune ne nourrissant plus un désir narcissique mais une manière
obsessionnelle de surmonter un drame intime, celui de la perte d’un enfant. En
trois films, on passait de la réussite vous laissant au sommet mais meurtri
intérieurement à un accomplissement plus noble, apte à vous rapprocher plutôt
que de vous éloigner des autres.
Babylon joue avec tous ces contrastes pour nous
dépeindre dans une œuvre chorale et furieuse l’apothéose du cinéma Hollywoodien
des années 20 puis les mues entraînées par l’arrivée du parlant. Le titre Babylon
souligne l’aura de cité des péchés que constitue Hollywood et est bien sûr à
rapprocher du sulfureux ouvrage Hollywood Babylone de Kenneth Anger qui
y narrait entre faits divers et ragots les pires outrages des stars du grand
écran. Sous le sensationnalisme, le livre évoquait grandement l’aboutissement
artistique du cinéma muet nourrit de ces excès et la manière dont l’intronisation
du parlant se conjuguait à un retour de l’ordre moral visant à corseter les dégénérés
de l’usine à rêve. Dans un premier temps, c’est donc cette folie et dépravation
sans limite que s’applique à nous montrer Chazelle dans une extraordinaire
entrée en matière. Des petites mains comme le jeune mexicain Manny (Diego Calva)
à l’apprentie starlette Nellie LaRoy( Margot Robbie) en passant par la vedette
Jack Conrad (Brad Pitt), tous se confrontent le temps d’une fête « babylonienne »
aux pulsions les plus primaires, pour leur plaisir ou à leur dépend, que ce
soit en matière de sexe, de drogues, d’alcool et de déjections en tout genre,
entre excréments et vomi. Hollywood est le lieu de tous les possibles, tous les
dérapages, où les moins résistants peuvent tragiquement et anonymement
disparaître en route. Les plans-séquence virtuoses nous promènent ainsi dans l’hystérie
de festivité qui ferait passer Baz Luhrmann pour sobre et où coïts, nudité full-frontal
masculine comme féminine, numéros de danses sauvages installent une atmosphère
dionysiaque et décadente. Cet aspect bestial et désinhibé laisse entrevoir
un envers monstrueux et libre dans ces dérapages, mais servir un art tout aussi
spontané et imprévisible.
La séquence de tournage qui suit le lendemain de cette fête
vient le démontrer. La même hystérie, le même sens de l’improvisation et les
mêmes dommages collatéraux (incroyable body-count de figurants décédés ou
mutilés durant une scène de bataille) traversent un espace de création chaotique
et incontrôlable. Chazelle vient là nous rappeler que le cinéma des origines
est un art forain, refuge des saltimbanques qui n’ont pu ou su trouver leur
place dans les carcans d’une société conformiste. A Hollywood, c’est justement
leur excentricité, leurs démons nourris d’une normalité impossible qu’on leur
réclame, c’est cet anticonformisme qui constitue leur attrait. Il suffit d’être
un inconscient prêt à tout pour qu’une porte s’entrouvre et, le temps d’une
nuit et bonne rencontre hasardeuse, vous passerez de la fange à un plateau de
cinéma. C’est ce que laisse voir l’incroyable introduction de Nellie LaRoy, l’opportunisme
de Manny, et ce que l’on devine du parcours de Jack Conrad pour arriver à la
place qui est la sienne, celle de vedette. Tout ce capharnaüm tend vers une
réussite commune où soudain tout entre en harmonie pour servir le moment de
grâce destiné à être immortalisé sur pellicule. Le clou de cette entrée en
matière apocalyptique sera donc cette scène de baiser sur une colline
surplombant une bataille. Jack Conrad ivre mort et titubant retrouve le
charisme, la beauté et la gravité du moment dès que tonne le mot « action ! »
et offre à la caméra sa présence de demi-dieu, son éclat de star.
Après nous avoir traduits comment chaos et création marchaient
ensemble dans cet Hollywood pionnier, Chazelle montre la manière dont l’arrivée du
parlant va bouleverser les choses. On retrouve les éléments qui faisaient le
sel de Chantons sous la pluie de Stanley Donen (1952) évoquant la même
période, mais Chazelle va plus loin que la seule matière décalée et comique. La
prise son en ces premières heures du parlant amènent un lot d’aléas (sensibilité
des micros, marques à respecter pour être correctement enregistrés, silence
exigé sur les plateaux, tournages studios) qui contraignent, entravent et en
définitive « civilisent » ceux-là même que l’on avait recruté pour leur
bizarrerie. L’hystérie libératrice des tournages muets laisse place à l’extrême
tension plus « professionnelle » de ceux du parlant, les victimes
annexes étant plus exposées, se noyant moins dans le magma ambiant.
Alors que la frénésie généralisée du muet laissait entrevoir un
ascenseur social possible selon les opportunités, il semble nettement plus
calculé désormais. Si faute d’attirer les rôles, Lady Fay Zu (Li Jun Li)
pouvait démontrer son talent en coulisses (le brio de ses intertitres contribue
à l’ascension de Nellie LaRoy) et assumer sa sexualité la nuit venue, sa nature
d’étrangère et d’invertie causent son rejet à l’heure où tout se dit et se juge,
à l’écran et en dehors. Tout le passif prolétaire de Nellie devient une tare qu’elle
ne saura jamais surmonter, elle qui est devenue une star en étant « elle-même".
Le trompettiste noir Sidney Palmer (Jovan Adepo) croit saisir sa chance en
devenant une star musicale du parlant, mais une cruelle humiliation le renvoie
à sa négritude. La spontanéité de Jack Conrad est éteinte quand sa fiancée
théâtreuse le coache désormais sur sa diction désirée impeccable même pour cet
art « mineur » qu’est le cinéma. Le progrès technique du parlant contribue paradoxalement à façonner une régression, un nouvel élitisme dans un milieu qui en était dépourvu.
Les fautes de goûts, certes choquantes mais annulée par leur
accumulation aux temps glorieux du muet, s’exposent à l’inquisition morale et jugement
des autres dans un milieu du cinéma désormais pacifié au point de renouer avec le
mépris de classe. L’hilarité paillarde de la première partie cède au
pathétique, à la névrose et l’apitoiement magnifiquement incarnés par Margot Robbie
dans un registre écorché, et par Brad Pitt de plus en plus taiseux et
pathétique. La déjection libératrice d’antan scelle désormais votre exil tout
en étant l’ultime manifestation de libre-arbitre lorsque Nellie vomit, au
propre comme au figuré, son fiel sur la haute société qui la rejette. Damien
Chazelle sait aussi montrer cette déchéance plus subtilement, par exemple quand
le jeu, les mots et la présence romantique qui magnifiaient Brad Pitt dans la production
muette sont repris dans le parlant mais désormais moqué par les spectateurs. Le
public a changé, mais lui restera le même et est désormais condamné à l’oubli. Si
ceux exposant leur nature sont perdus, ceux qui la masquaient aussi comme Manny
qui en perdant pied retrouve progressivement son accent, ses manières latino,
comme s’il comprenait que l’industrie le ramenait lentement à sa place après l’avoir
essoré.
L’idée n’est pourtant pas de tirer un bilan négatif. Comme
évoqué plus haut, d’habitude chez Chazelle la réussite des individus se fait
dans un fracas douloureux où ils doivent laisser un peu d’eux-mêmes pour
avancer. L’idée est la même ici, mais celui qui doit évoluer sans un regard en
arrière, c’est tout simplement l’art, le cinéma. Les icônes brillent mais s’inscrivent dans un temps compté alors que le cinéma pour perdurer se doit constamment d’évoluer. C’est tout le sens de la poignante dernière scène où les évènements du
film deviennent à leur tour fiction dans Chantons sous la pluie, avant
qu’un kaléidoscope montrant des images de films qui provoqueront à leur
tour une rupture équivalente au parlant défile sous nos yeux : Terminator 2 (1991), Jurassic Park (1993), Matrix
(1999), Avatar (2009)…
C’est là que l’on comprend que le projet de Chazelle
ne repose pas sur une nostalgie repliée sur soi à la manière du beau Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino (2019), mais d’une croyance
intacte dans le cinéma et ses perspectives. Cela se remarque d’ailleurs dans la
dimension référentielle du film. D’un côté nous avons des éléments explicitement
rattachés à la cinéphilie de l’époque de Babylon : Jack Conrad est un pendant
du vrai John Gilbert, Nellie LaRoy de la réelle Clara Bow, Lady Fay Zu un
décalque de Anna May Wong première star asiatique hollywoodienne. Mais d’un
autre côté Chazelle glisse des références à un cinéma bien contemporain. Brad Pitt
baragouine en italien comme dans Inglorious Basterds (2009), Margot
Robbie négocie l’entrée au cinéma où elle va se regarder et savourer son
ascension au contact du public comme dans Once upon a time in Hollywood,
les disputes entre musiciens renvoient forcément à Whiplash.
Hollywood est fait de ce contraste entre passé et présent, maîtrise
et spontanéité, magie et monstruosité, et croire que l’un supplante l’autre
conduit à la cauchemardesque antichambre des enfers visitée lors d’une des
dernières scènes. Le gangster joué par Tobey Maguire pitche une idée de
scénario grotesque et montre crûment sa matérialisation, sans le filtre de de
la création artistique qui autorisait et sublimait les pulsions. Damien
Chazelle livre un film-monstre dont la beauté, la laideur et les excès
expriment tout ce que peut être le cinéma et ses acteurs.
A la mort de son riche père, Kay décide de réaliser son
rêve le plus cher : contrôler le parti républicain. Dans ce but, elle retrouve
un ancien flirt qui, à sa grande déception, est marié. De son côté, grisé par
le succès qu'obtiennent ses discours, Grant en viendrait à oublier son idéal si
sa femme, Mary, ne le secouait vivement.
State of Union est pour Frank Capra le film qui suit
l’injuste échec commercial de La Vie est belle (1946). Adapté d’une
pièce jouée en 1945, le film permet à Capra de renouer avec un de ses postulats
de prédilection, la perte d’innocence d’un naïf plongé dans un microcosme
corrompu. On a pu l’observer dans L’Extravagant Mr Deeds (1936), Monsieur
Smith au Sénat (1939) et L’Homme de la rue (1941). Ici l’argument
servira à observer les coulisses d’une campagne d’investiture à la candidature
présidentielle. Le « naïf », c’est Grant Matthews (Spencer Tracy),
entrepreneur d’aviation droit dans ses bottes et pétri de bonne intentions pour
son pays. Le ver est pourtant déjà dans le fruit puisque cette ambition naît
chez lui d’intérêt supérieurs guidés par son amante Kay Thorndyke (Angela
Lansbury), héritière d’un empire de la presse qui souhaite à travers lui
montrer l’aptitude de ses médias à imposer un candidat à l’opinion. La première
scène où elle et le conseiller Jim Conover (Adolphe Menjou) tentent de
convaincre Grant est à ce titre frappante, le fond progressiste du propos de
Grant leur importe moins que son charisme, son éloquence et le sentiment de
proximité qu’il dégage. C’est un « produit » apte à convaincre toutes
les couches de la société, pour peu qu’il se laisse polir.
La seule réticence de Grant concerne l’opinion de son épouse
Mary (Katharine Hepburn), véritable garde-fou apte à vite faire descendre de
ses gonds le grand homme d’une pique bien sentie. L’enjeu ne reposera donc pas
sur l’élection de Grant, mais sur sa capacité à garder cette droiture qui le
caractérise et qui est aussi le socle de son couple. C’est vraiment la
corrélation de cet enjeu moral et sentimental qui fait toute la force du film.
Si l’on en reste sur la seule facette politique, le récit souffre d’être à la
fois trop manichéen et trop approfondi. Les coulisses sont croquées avec virulence
mais pour un résultat trop simpliste, alors que nous ne sommes pas tout à fait
dans la pure fable des films précédents et que l’on ne peut pas qualifier Grant
de candide à la Mr Deeds, John Doe ou Mr Smith. Sa corruption progressive est
trop grossière, surtout si l’on compare à certains grands films politiques à
venir sur le même postulat comme l’excellent Votez McKay de Michael
Ritchie (1972).
Mais la facette sentimentale rend le tout captivant et
enrichit le propos. C’est en grande partie dû à la grande alchimie du couple
Spencer Tracy/Katherine Hepburn, dont la complicité fait mouche dans les
moments les plus piquants (par un bon mot vachard, un geste tendre) et dont l’émotion
est déchirante quand le lien entre eux se distend. Mary est la bonne conscience
de Grant, celle qui l’enjoint à rester lui-même et fidèle à ses convictions, l’assurance
et la sincérité de son homme renforçant son amour pour lui. A l’inverse Kay est
son mauvais ange, flattant son égo pour faire de la victoire plutôt que sa
vision de la société la motivation de sa candidature. Une fois ce cap perdu de
vue, Grant se prête à tous les compromis pour augmenter sa base, au grand désarroi
de son épouse.
Katharine Hepburn (remplaçant à la dernière minute Claudette
Colbert initialement prévue) excelle comme souvent en vilain petit canard
malmenant les carcans sociaux. Cela passe souvent par son espièglerie anticonformiste
dans des chefs d’œuvres comme Vacances (1938) ou Indiscrétions de George Cukor (1940), et
Capra y ajoute ici une émotion à fleur de peau, une vraie détresse à voir son
époux céder à la tentation. Plus que les séquences certes basées sur la réalité
mais assez clichés dans le traitement (les accords pour s’assurer les votes de
différentes couches sociales ou ethniques), c’est le dépit de cette femme dont
la haute opinion de son mari s’effondre qui émeut.
Capra capture d’ailleurs
brillamment la manière dont cette spontanéité faisant la force de Grant s’estompe,
dans le discours désormais aseptisé pour ne déplaire à personne, mais aussi
dans la folie douce qui le caractérisait (la première scène où il fait des
facéties en avion, la seconde où tout à ses stratagèmes il s’en désintéresse). Ainsi,
ce ne seront pas les grands discours qui raviveront la conscience de Grant,
mais ce moment où sa femme ne croyant plus en lui ne le houspille plus, et se
sacrifie à son ambition dans un discours formaté. C’est seulement là qu’il
comprendra s’être non seulement perdu lui-même, mais avoir entraîné ses proches
dans sa déchéance morale. C’est vraiment puissant et particulièrement touchant,
la réflexion politique ramenée à des questionnements intimes donnant toute sa
portée au film.
Un homme réapparaît subitement après quatre années
d'errance, période sur laquelle il ne donne aucune explication à son frère venu
le retrouver. Ils partent pour Los Angeles récupérer le fils de l'ancien
disparu, avec lequel celui-ci il part au Texas à la recherche de Jane, la mère
de l'enfant. Une quête vers l'inconnu, une découverte mutuelle réunit ces deux
êtres au passé tourmenté.
Paris, Texas est pour Wim Wenders un prolongement de
sa thématique fétiche de l’errance déjà explorée dans Alice dans les villes
(1973), Faux mouvement (1974) et Au fil du temps (1975). Le
réalisateur mêle cela à la fascination qu’il a toujours eu pour les Etats-Unis
et sa mythologie – élément perceptible notamment dans Hammett (1982),
hommage à l’auteur de romans noirs Dashiell Hammett. Qui dit errance et USA dit
forcément road-movie (le nom de la société de production de Wenders s’appelle d’ailleurs
Road Movie Filmproduktion), sous-genre forcément associé aux grands espaces
américains et faisant le pont entre modernité et imagerie mythologique du
western. Cette notion de grand espace, d’horizon et de territoire constitue la
base de la conquête de l’ouest, avec en ligne de mire la sédentarisation, la construction
de la cellule familiale dont va découler l’identité américaine.
Le scénario de Sam Shepard, L.M. Kit Carson s’appuie sur
cette base dans l’idée conjointe de la prolonger et la déconstruire. Travis
(Harry Dean Stanton) est un homme sans nom, sans patrie ni foyer errant sans
but dans le désert puisque tous ces socles fondateurs, il les a déjà perdus. Le
récit poursuit la volonté de l’impossible ravivement du mythe tel qu’il fut
idéalisé, pour aller vers la renaissance d’autre chose sentiment exprimé par le score lancinant de Ry Cooder, westernien sans l'être. Les souvenirs, le passé
et les liens fragmentés de Travis se renouent progressivement par différents
éléments. Les retrouvailles avec son frère Walt (Dean Stockwell), puis son fils
Hunter (Hunter Carson) le reconnecte avec ses racines, les vivants et la
magnifique scène du film de vacances lui rappelle à travers la patine onirique
du Super-8 un paradis perdu révolu, mais qui peut renaître en retrouvant son
épouse Jane (Nastassja Kinski).
Pour cela il faut que cet horizon obsessionnel mais trop
incertain guide enfin à quelque chose pour Travis. Le fait de retrouver (au
bout de 30 minute de film) la parole, puis ses proches redéfinit l’identité de
notre héros, puis le ramène à ses responsabilités au contact de son fils. Mais
avant d’envisager un futur, il doit affronter le passé et des démons enfouis
dont les regrets parcourent tous le récit en filigrane. Wim Wenders en passant
de l’aridité du désert au foisonnement et à la symétrie urbaine des villes nous
guide vers cela, de Los Angeles à Houston. La re-matérialisation du
fourmillement de vie, de l’architecture massive après la désolation initiale
fait du paysage un véritable prolongement mental de l’état d’esprit du héros.
Le territoire n’est plus un lieu à conquérir, mais un cadre où il faut de
nouveau chercher et trouver sa place. Une fois ces fondations posées, Travis
est enfin prêt à affronter la culpabilité qui le ronge dans un pur moment
intimiste qui le plonge au plus profond de lui-même et de sa compagne Jane.
Le dialogue poignant, le travail sur le jeu de miroir, le
mimétisme du geste durant l’échange entre Travis et Jane, tout concourt à faire
de cet instant introspectif un grand moment de cinéma. Les cadrages de Wim
Wenders font par instants de la fenêtre opposée de l’interlocuteur une sorte de
bulle mentale où Travis rêve peut-être simplement d’être écouté par Jane à
laquelle il exprime ses remords. De la même façon cette dernière imagine-t-elle
simplement le visage de Travis que la vitre supposée opaque lui renvoie, manière
d’expier et de pardonner à son tour à cet amour perdu.
Ces deux sentiments de
regrets se rejoignent quand le jeu de reflet entremêle leur visage, les traits
marqués de Travis se posant sur la silhouette du visage et la coiffure blonde
de Jane. Beaucoup est dit par le dialogue, et encore davantage par l’image dans
un équilibre captivant. Ces retrouvailles permettent de comprendre que l’on ne
peut être et avoir été, le mythe/souvenir ne peut se raviver tel qu’il a
auparavant existé, et doit désormais devenir autre chose. Une nouvelle cellule
familiale nourrie du passé sans le reproduire. Une grande réussite qui vaudra
la Palme d’or à Wim Wenders au Festival de Cannes 1984 dans ce qui restera son
film le plus célèbre.
Sorti en bluray français chez Arte et visible en ce moment sur la plateforme Mubi
Après son retour au Kansas, Dorothy a repris sa
vie auprès de sa tante et de son oncle. Mais à force de parler sans
arrêt de ses amis qui résident dans le monde merveilleux d'Oz, ses
parents se posent des questions et décident de la faire examiner par un
médecin spécialisé dans les troubles psychologiques...
Return the Oz vient, après Les Yeux de la forêt de John Hough (1980), La Foire des ténèbres de Jack Clayton (1981)Le Dragon du lac de feu de Matthew Robbins (1981), et quelques semaines avant Taram et le chaudron magique
(1985), briser avec fracas les velléités de Disney d'orienter ses
productions vers une tonalité plus adulte et novatrice. Le film se veut
une suite officieuse au classique Le Magicien d'Oz
de Victor Fleming (1939), lui-même adapté du roman de L. Frank Baum. Le
studio Disney lorgne sur l'univers de l'auteur dès les années 50
lorsqu'il en achètera les droits et produira en 1954 Rainbow Road to Oz,
production live basée sur les travaux suivants
de Baum dans l'univers de Oz et qui restera inachevée. Au début des années 80, une partie de
l'œuvre de Baum est tombée dans le domaine public et Walter Murch
(célèbre pour son travail de monteur et de mixage sonore) suggère à
Disney de retenter d'en tirer un film live qui serait sa première
réalisation.
Le film se base sur les deux suites littéraires directes du
Magicien d'Oz, Le Merveilleux Pays d'Oz (paru en 1904) et Ozma, la princesse d'Oz
(paru en 1907), tout en empruntant aux nombreux récits mineurs se
déroulant dans le monde de Oz que Baum écrivit les années suivantes - le
personnage de Tik-Tok vient ainsi de Tik-Tok of Oz publié en 1914, roman lui-même remanié d'une adaptation théâtrale de Ozma, la princesse d'Oz.
Toutes ces sources servent à revisiter de façon nouvelle le matériau
originel mais pour des raisons commerciales évidente, la parenté avec le
film de Fleming doit être entretenue aux yeux du grand public. Ainsi le
studio MGM producteur du film original touchera malgré tous des droits
pour l'utilisation des souliers rouges de Dorothy, spécificité du
premier film alors qu'il s'agissait de souliers argentés dans le roman.
Le film débute quelques semaines après la fin du premier opus, avec une
Dorothy (Fairuza Balk) de retour au Kansas mais toujours pas remises de
ses extraordinaires aventures au pays d'Oz dont elle abreuve son oncle
(Matt Clark) et sa tante (Piper Laurie). Ces derniers inquiets décident
de la confier à un institut psychiatrique. On retrouve dans ce film le
même "problème" que les autres productions Disney des années 80, un
déséquilibre entre la candeur (et pas niaiserie) que le studio a
toujours eu et une noirceur là aussi pas nouvelle mais habilement dosé
dans les thèmes et l'imagerie des films. Ici le seul et unique facteur
de cette candeur est le personnage de Dorothy, interprétée par une
Fairuza Balk parfaite, toujours naïve et enjouée dans ses interactions,
ses pérégrinations, face à des protagonistes et dans un environnement
inquiétant.
Le mal est même plus profond que dans les autres productions
puisque celles-ci se basent sur des matériaux explicitement plus
matures qu'il a fallu diluer -sans succès - à la sauce Disney (le roman
de Ray Bradbury pour La Foire des ténèbres, celui de Florence Engel Randall sur Les Yeux de la forêt) alors que Return to Oz
paraît lui exacerber cette noirceur par rapport au souvenir du film de
1939. Ce sont pourtant les mêmes éléments que ce dernier, Oz pouvant
autant être une échappée mentale qu'un vrai monde parallèle féérique,
les acolytes étant des variations exacerbées de réelles connaissances de
Dorothy. Cependant cela restait sous-jacent, repérable pour le
spectateur adulte quand les plus jeunes pouvaient se laisser happer pas
l'émerveillement. Walter Murch au contraire introduit d'emblée cet
élément psychanalytique et fait de ce retour à Oz une échappatoire à
l'horreur d'un réel où Dorothy s'apprête à subir une séance
d'électrochocs pour la guérir de ses lubies. Si l'esthétique du Magicien
d'Oz était le prolongement bariolé et imaginaire du Kansas bienveillant
de Dorothy, celle de Return to Oz doit
refléter cet imaginaire qu'on lui refuse désormais - la perte des
chaussures rouges signifiant son incapacité à séparer les deux mondes.
Tout ce ne sera donc que désolation, atmosphères inquiétantes et des
acolytes qui relèvent tous de désordres mentaux (Tik-Tok entre sénilité
et Alzheimer, Jack Potiron adulte attardé mental...), tout comme
certains antagonistes d'ailleurs avec l'infirmière Wilson (Jean Marsh)
qui devient la reine Mombi dont les multiples têtes prolongent l'asile
psychiatrique et le thème de la schizophrénie. Walter Murch déploie un
une imagerie foisonnante qui sublime tous les trucages visuels de
l'époque avec inventivité, stop-motion, matte-painting, animatroniques,
pour des moments au mieux surréalistes, au pire réellement
cauchemardesques, mais rarement féériques (si ce n'est la toute fin) ce
qui provoquera les frayeurs ou pire la désertion du jeune public visé - une approche dans l'ère du temps puisque même hors Disney, Alice au pays des merveilles recevra un traitement tout aussi singulier dans Dreamchild de Gavin Millar (1985).
Une fois accepté ce statut de film malade, les grands moments ne
manquent pas comme cette scène de folie pure qu'est le réveil hystérique
des multiples têtes enfermées de Mombi, et la traque du corps justement
sans tête de cette dernière. L'apparition finale du roi des gnomes
(Nicol Williamson) est particulièrement impressionnante aussi, la mise
en scène de Walter Murch apportant la bizarrerie, le gigantisme et
(déformation professionnelle) le travail sonore adéquat pour offrir la
sidération voulue. La très belle conclusion marque le passage à l'âge
adulte de Dorothy , qui sait désormais faire de Oz (réel ou imaginaire)
un jardin secret où elle peut aller et venir à sa guise,tout cela
passant par une multitude de symboliques - la maison reconstruite comme
métaphore de sa psyché apaisée, le miroir montrant l'équilibre entre son
moi intime et celui au contact des autres.
Sorti en dvd zone 2 français chez Disney et également disponible sur la plateforme Disney+