Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 15 décembre 2019

L'Enterré vivant - The Premature Burial, Roger Corman (1962)



Au XIXe siècle, Emily Gault se rend au domaine des Carrell pour renouer une histoire d'amour avec Guy Carrell mais ce dernier, chercheur médical à Londres, est obsédé à l'idée d'être enterré vivant.

L’Enterré vivant est le troisième des huit films du cycle Poe de Roger Corman. Le réalisateur n’avait pas été satisfait de la part de profit accordé sur les deux premiers opus du cycle, La Chute de la maison Usher (1960) et La Chambre des tortures (1961). Il tourne donc le dos à American International Pictures et trouve un financement chez Pathé Lab, initialement en charge du développement sur les œuvres précédentes. Du coup L’Enterré vivant sera le seul film du cycle sans Vincent Price au casting, ce dernier étant en contrat exclusif chez American International Pictures. Un accord sera cependant trouvé au début du tournage, American International Pictures assurant la distribution (et reprenant les rênes de la production sur les films suivants) tandis que Pathé aura l’exclusivité du développement sur les autres films du cycle.

Tout ne reprenant l’imagerie gothique rattachée à la série, Roger Corman en use ici à des pures fins psychologiques. Guy Carrell (Ray Milland) est un homme hanté par la malédiction qu’il pense voir peser sur sa famille, dont tous les membres sont morts de façon brutale. La plus traumatisante reste celle de son père, pour les autres décédé d’une crise cardiaque mais que Guy attribue à la catalepsie, ce mal qui vous donne pour mort alors que vous êtes simplement tétanisé. Dès lors la plus grande frayeur de notre héros sera d’être enterré vivant. Dès lors tous les motifs formels horrifiques du film se plient à cette angoisse latente. Cela joue dans l’atmosphère claustrophobe et oppressante, que ce soit dans proximité de ce cimetière et ou la brume restreignant les espaces extérieurs, tandis que la maison recèle de macabre environnement avec ce caveau sous-terrain. Ray Milland excelle dans l’interprétation de ce personnage fébrile et Roger Corman par l’atmosphère trouble et hallucinée trouve l’équilibre idéal pour questionner le spectateur sur la nature mentale ou possiblement manipulatrice des visions de Guy.

L’absence de menace explicite si ce n’est les maux de Guy contribue à ce ton singulier (notamment une fabuleuse scène où notre héros montre son plan pour braver sa « fausse » mort) d’autant que son entourage semble (en apparence du moins) bienveillant, notamment son épouse dévouée Emily (Hazel Court). On regrettera juste la dernière partie un peu expédiée (mais féroce et cruelle à souhait) tant la mise en place est captivante, mais la durée resserrée est bien sûr le propre de ce genre de série B. sans être le meilleur de la série, une belle réussite donc. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis

vendredi 13 décembre 2019

Les Carrefours de la ville - City Streets, Rouben Mamoulian (1931)

Les Etats-Unis, durant la Prohibition. Afin de développer son trafic d'alcool, le gangster Maskal n'hésite pas à tuer pour s'approprier de nouvelles brasseries. Il est épaulé par Pop Cooley, son fidèle et redoutable homme de main. Nan, la fille de Cooley, est amoureuse du Kid, qui travaille dans un stand de tir forain. Elle aimerait qu'il rejoigne le gang, mais il s'y refuse. Jusqu'au jour où Nan est emprisonnée...

Les Nuits de Chicago de Josef von Sternberg (1927) avait posé les grandes lignes du film de gangster avant l’avènement du genre au début des années 30 dont Le Petit César de Mervyn LeRoy (1931), L’Ennemi public de William A. Wellman (1931) ou encore Scarface d’Howard Hawks (1932) constitueraient les sommets urgents, violents et provocateurs. Les Carrefours de la ville est un film un peu oublié dans ce cursus, sans doute car il s’agit de la seule incursion de Rouben Mamoulian dans le genre - Laura sera autre un rendez-vous manqué puisque Mamoulian débutera le tournage avant d’être évincé au profit d’Otto Preminger. Le film se démarque également de ses contemporains par une dimension morale qui n’est pas contrainte (se souvenir de l’épilogue « punitif » ajouté à la fin de Scarface) tout en s’insérant dans une peinture crue du monde criminel. Le sujet du film vient d’un Dashiell Hammett en pleine ascension avec le succès de La Moisson Rouge paru en 1929, puis de Le Faucon Maltais publié en 1930 et adapté une première fois au cinéma l’année suivante. Comme souvent et d’autant plus avec l’essor du parlant, l’auteur est sollicité par Hollywood mais le synopsis de Les Carrefour de la ville (qui sera étoffé avec le scénario de Oliver H.P. Garrett) sera une de ses rares contributions au cinéma. Sa patte se retrouve cependant dans le film, tour à tour édulcorée et cinglante, où l’on retrouve cette ambiguïté, porosité du mal et observation sans fard des malfrats.

L’apport de Rouben Mamoulian est essentiel. Le cinéma parlant émergeant cède encore souvent au théâtre filmé mais Mamoulian pour ce qui est son deuxième film, parvient mettre en valeur des dialogues percutants tout en prolongeant une dimension narrative purement formelle héritée du muet. La scène d’ouverture travaille ainsi l’énergie du dialogue avec cet échange entre le redoutable Big Fellow (Paul Lukas) et le malheureux qui va lui racheter sa fabrique de bière. Le cadrage, la manière de mettre en valeur la présence dominatrice et l’effet de meute des gangsters, donnent ainsi un tour immédiatement menaçant à la transaction. La suite fatale pour l’acheteur passe un effet montage où le flot d’un fut de bière se confond avec celui de la rivière où flotte le chapeau de la victime. Ce monde du crime féroce et impitoyable, la jolie Nan (Sylvia Sidney) n’en connaît grâce à Pop (Guy Kibbee) que les plaisirs, persuadée de vivre au sein d’une communauté solidaire qui vous permet vous rend la vie facile. C’est ce dont elle essaie de convaincre Kid (Gary Cooper), son petit ami dont le gabarit intimidant et la dextérité au revolver pourrait être utile. Mais ce dernier se tient à distance de cet environnement, la romance ne tenant qu’à un fil, celui de l’attirance charnelle des amants que Mamoulian capture merveilleusement lors d’une scène de réconciliation.

Les deux personnages constituent la boussole émotionnelle et morale du film, dont les trajectoires vont s’inverser dans leur rapport au milieu des gangsters. Chez ces derniers, le pouvoir comme les femmes se prennent à coup de bassesses et de traitrise où l’amitié comme les liens filiaux n’existent plus. L’épouse de l’autre se vole au grand jour face à l’intéressé, et l’ami de toujours vous abat dans une ruelle déserte sans remords. Big Fellow incarne l’image élégante et sournoise de cette vilenie quand Pop (aidé par le jeu truculent de Guy Kibbee) en est le visage dégénéré et insensible sous ses airs rieurs. 

Nan va en faire les frais en servant d’alibi à son père et en faisant de la prison pour lui. La « famille » du crime n’est qu’un vaste échiquier où les pions les plus faibles sont sacrifiés sans remord. En prison pourtant, un seul point la réconforte. Son homme l’attend à l’extérieur, et il n’a rien à voir avec cet univers. Kid va cependant se laisser entraîner d’abord guidé de bonnes intentions pour aider Nan. Gary Cooper est absolument remarquable dans sa mue criminelle, passant du grand échalas ahuri mais attachant à une présence froide, élégante et dangereuse. La transformation est bien sûr la plus visible dans l’aspect vestimentaire, mais c’est surtout le passage de la gestuelle désordonnée de l’homme-enfant turbulent à celle, mesurée de celui désormais habitué à devoir sortir à tout moment son revolver, qui impressionne. Le regard même de Gary Cooper, rieur et distrait, exprime désormais le calcul et la froideur (notamment l’expression ambiguë de ce regard lorsqu’il quitte nan en prison, faisant douter de l’issue des retrouvailles à l’extérieur).

Mamoulian fait habilement passer toute cette gamme de sentiment, et lorsque la redite du crime initial semble se rejouer, c’est bien le lien indéfectible des amoureux qui va dérégler la mécanique meurtrière et dominatrice si bien huilée. Tout ce qui les entoure est instable (Big Fellow prêt à se débarrasser de son amante comme un colis encombrant dès qu’une proie plus séduisante sera en vue) et ne se fixera que par une démonstration de force. Le scénario inverse donc le schéma initial avec le sacrifice de Nan au service de la cause noble de son amour et Kid qui pose son ascendant pour la même raison. Là encore le réalisateur se passe de mots pour nous le faire comprendre dans une magistrale scène d’action où Kid écrase ses adversaires de son sang-froid dans une course en voiture effrénée en parallèle d’un train puis sur de périlleuses routes de montagnes. Les mouvements de caméra fluides, les incrustations habiles et le sentiment grisant de vitesse façonnent une séquence d’action stupéfiante. Les Carrefours de la ville diffèrent donc des sommets brutaux du genre par son absence de nihilisme, du refus de jubilation le sadisme. C’est finalement un défaut et une qualité qui le démarque, la naïveté de sa conclusion étant peu crédible mais satisfaisante pour le spectateur s’étant attaché à ce couple.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Rimini

mardi 10 décembre 2019

Lost Chapter of Snow : Passion - Yuki no dansho - jonetsu, Shinji Somai (1985)

Iori a été adoptée très jeune et placée dans une famille où elle ne s'épanouissait pas. Un voisin la prend en charge et quelques années plus tard quand elle devient adolescente, elle éprouve des sentiments pour celui-ci.

Shinji Somai poursuit son exploration des maux de l'enfance avec ce Lost Chapter of Snow : Passion objet curieux qui, à la manière de Sailor suit and Machine gun (1981) mais dans un registre plus dramatique opère un surprenant mélange des genres. On y suit le destin de Iori (Yuki Saitō), jeune orpheline qui entre l'enfance et la fin d'adolescence se trouvera en plein questionnement dans sa raison d'être, ses sentiments. Le point le plus immédiatement frappant du film consiste en ses ruptures de ton, tant esthétiques que narrative. L'ouverture est ainsi un magistral plan-séquence de 13 minutes qui dépeint la rencontre de Iori, jeune orpheline minée par la solitude et le désespoir au sein d'une famille d'accueil lui menant la vie dure. Yuichi (Takaaki Enoki) la rencontre et s'attache à elle au point de l'accueillir et de l'élever lui-même. Le plan séquence abolit la notion d'espace et de temps pour nous plonger dans une atmosphère de conte hivernal à la Dickens où la neige fait figure d'élément pur propre à traduire la candeur de l'enfant et la bienveillance de Yuichi.

Les mouvements de grue nous emmènent d'un décor à un autre, et les états d'âmes ainsi que les situations passent par la seule image dans un jeu sur les cadrages, composition de plan et travail sur le hors-champ. L'isolation d’Iori dans sa famille adoptive se ressent donc autant par le mal-être qu'exprime à voix haute la fillette que dans sa place toujours à part (à l'extérieur dans la scène introductive, dans une pièce séparée quand elle y reviendra avec Yuichi), tout un plan d'ensemble où elle se brosse les dents avec Yuichi souligne leur lien naissant. L'élément perturbateur viendra toujours d'une voix/présence souvent féminine qui l'expulse/l'isole du foyer, dans ce début de film avec la servante méprisant ses origines (et plus tard la fiancée de Yuichi venant l'inciter à partir) tandis que les éléments masculins font figure de protecteurs - Daisuke (Kiminori Sera) meilleur ami de Yuichi la ramenant au foyer après sa tentative de fugue (élément déjà présent dans Sailor suit and Machine gun où le mentor de l'héroïne était masculin. Cette entrée en matière est d'une telle force que l'on en oublie l'incroyable virtuosité du plan-séquence pour n'en retenir que la portée émotionnelle, superbement conclue par les larmes de rage et d'apaisement de la fillette.

La suite diffère totalement par son traitement plus réaliste, mais le fil rouge du sentiment d'insécurité de Iori, désormais adolescente, demeure. Malgré l'affection de Yuichi, son entourage ne cesse lui rappeler son statut précaire et à quel point elle est supposée être un poids et l'objet de sacrifice pour Yuichi. Shinji Somai n'égale pas son incroyable entrée en matière même si les moments de ruptures et/ou de rapprochement se construisent également à travers le plan-séquence. Le meurtre qui introduit une inattendue trame policière fonctionne ainsi avec des coupes habilement placées, il en va de même pour l'errance et les confidences sur son propre passé d'orphelin de Daisuke envers Iori sur une plage pluvieuse, mais aussi du dernier moment de bonheur commun dans un parc sous un cerisier en fleur. Ces bascules de ton et genre pourrait nous perturber si ce n'était la magnifique prestation à fleur de peau de Yuki Saito (idol pop emblématique au Japon à cette période), confirmant le talent de directeur de jeunes actrices de Shinji Somai.

La joie, le désespoir, l'indécision entre la séduction naissante et la vulnérabilité enfantine, tout cela passe magnifiquement dans l'attitude corporelle (où la prostration se dispute à l'hyperactivité exutoire) et les moues changeantes de la jeune actrice que le réalisateur fige dans des situations ordinaires ou alors d'un onirisme inspiré - notamment dans le motif exutoire de l'eau que l'on retrouve dans Typhoon Club (1985) et le beau final de Moving (1993). La trame policière était sans doute de trop (mais peut-être mieux introduite dans le roman de Marumi Sasaki que Somai adapte ici) mais permet à travers la révélation finale d'élargir le spectre des conséquences d'une enfance meurtrie. La conclusion typique des grands écarts du "shojo" est d'ailleurs dans la lignée des revirements inattendus du film. Une œuvre passionnante donc malgré quelques errements et dont l'introduction justifie à elle seule le visionnage.

Disponible en dvd japonais

dimanche 8 décembre 2019

Femme ou Maîtresse - Daisy Kenyon, Otto Preminger (1947)

Daisy Kenyon, illustratrice de mode, est la maîtresse de Dan O'Mara, célèbre avocat, marié et père de deux enfants. N'ayant plus aucun espoir de l'épouser, Daisy considère leur amour comme révolu. Dan refuse de l'admettre. Elle rencontre, alors, Peter, un soldat dont la femme est morte cinq ans auparavant dans un accident. Lorsque ce dernier lui propose le mariage, Daisy accepte et perçoit, à travers cette décision, l'opportunité d'abréger sa relation avec Dan. Mais, l'avocat ne l'entend guère de cette oreille…

Femme ou maîtresse est un opus plus méconnu dans la fructueuse période des années 40 d'Otto Preminger à la Fox. On y retrouve cependant son talent pour les portraits féminins et l'observation des failles masculines, ce dernier point étant souvent incarné par Dana Andrews comme dans Laura (1944), Crime passionnel (1945) ou encore Mark Dixon, détective (1950). Contrairement à ces derniers, Femme ou maîtresse n'est pas un film noir mais une étude de mœurs autour d'un triangle amoureux. Daisy Kenyon (Joan Crawford) est une jeune femme déchirée entre deux hommes que tout oppose.

D'un côté il y a Dan (Dana Andrews) riche avocat déjà marié et père de famille, qui malgré son amour pour Daisy ne voit en elle qu'une étape de plus dans son planning lourdement chargé. Daisy ne fait que courir après les miettes de temps que peut lui accorder lui accorder cet homme arrogant et sûr de son attrait. De l'autre côté nous trouvons Peter (Henry Fonda) vétéran de guerre meurtri à la fois par son expérience du front et la perte de sa femme. A l'inverse c'est un homme vulnérable poursuivant désespérément Daisy de son amour, persuadé qu'elle saura combler ses maux.

Le personnage de Daisy est lui-même fort indécis face à ses désirs, à la fois femme libre et indépendante mais également amoureuse éperdue soumise à ses sentiments et aux diktats d'une société machiste (les questions tendancieuse lors de la scène de procès seront d'ailleurs cruellement inquisitrices comme pour la punir et juger de cette liberté). Cette idées de faillite masculine intervient tout d'abord dans les archétypes d'un côté supposés héroïque et bienveillant pour Henry Fonda et de l'autre celui du self made man impitoyable pour Dana Andrews. Preminger les déconstruits en tant qu'amants et époux. La toute-puissance masculine que déploie Dan suffit à calmer les doutes de Daisy par son pouvoir séducteur, mais démontre un certain égoïsme et lâcheté dans son vrai foyer puis une vraie brutalité quand les choses lui échapperont.

C'est l'inverse avec Peter réclamant tant d'attention mais incapable de se faire violence quand il faudra à son tour réellement se battre pour garder sa dulcinée. Le traitement formel de Preminger s'avère étonnamment dans la continuité de ces films noirs avec de Leon Shamroy tout en clair-obscur pour saisir les hésitations des personnages, et surtout les effets agressifs illustrant leur détresse psychologique (le téléphone qui ne cesse de sonner et tourmenter Daisy lors du final). Un traitement assez captivant où le happy-end ne semble là que pour la convention, tant la nature torturée des personnages semble sans issue. Le trio de star est formidable, en particulier Joan Crawford en plein dans sa période de "transition" entre la jeune fille qu'elle ne peut plus jouer et la femme mûre en plein doute, dans la lignée du Roman de Mildred Pierce (1945)

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC 

vendredi 6 décembre 2019

New York, deux heures du matin - Fear City, Abel Ferrara (1984)


Matt est un ancien boxeur reconverti dans le business du strip-tease. Il est associé avec son ami Nick dans une société qui alimente les clubs en effeuilleuses dont son ex-amie, la superbe Loretta. Un homme se met à agresser de manière particulièrement sadique les jeunes femmes lorsqu'elles sortent des clubs.

New York, deux heures du matin est le premier film de studio pour Abel Ferrara qui y propose une sorte de synthèse plus conventionnelle de ses premières œuvres. Le récit se déroule notamment dans les milieux urbains sordides et underground que Ferrara autant fréquenté à titre personnel que pour ses films. New York, deux heures du matin a ainsi en toile de fond le monde des clubs de strip-tease de Times Square et notamment celui d’une agence les alimentant, tout comme dans Nine Lives of a Wet Pussy (1976), film érotique et première réalisation sous pseudonyme de Ferrara. On y retrouve également un serial killer particulièrement brutal qui vient noyer sa haine d’un monde dépravé et sa frustration comme Driller Killer (1979) et surtout L’Ange dans la vengeance (1981).

Ces motifs se fondent dans un polar urbain plus classique mais où se retrouvent les thèmes de Ferrara. La narration dans les œuvres les plus fortes du réalisateur s’accrochent souvent au point de vue d’un héros déséquilibré, Driller Killer et L’Ange de la vengeance dans ce qui précède et évidemment Bad Lieutenant (1992) dans ce qui suivra. Cet aspect est en partie dilué ici puisque la trame (lorgnant sur M le maudit de Fritz Lang) constitue un récit plus choral dont Matt (Tom Berenger) demeure tout de même le héros. Dilué car le serial killer incarne une simple menace latente ou frontale dont on ne distingue que grossièrement les troubles psychiques – et pas dénué de ridicule dans l’illustration de ses aptitudes martiales. Par contre symboliquement le tueur représente le pendant monstrueux et explicite de la violence que Matt cherche lui à désormais contenir, lui qui ne s’est jamais remis d’avoir tué un adversaire durant sa carrière de boxeur. Ferrara construit ce parallèle de façon de plus en plus appuyée jusqu’à la féroce confrontation. 

Le message est cependant étrange puisque, sans trop en dire, notre héros reproduira ce schéma violent et expiatoire auxquelles les figures criminelles (la mafia) l’ont encouragé quand celles de la loi (le flic très badass incarné par Billy Dee Williams) auront tenté de l’en prémunir. Et cette issue est vue comme positive.Tant que cela reste latent, le film nous immerge cependant avec brio dans son atmosphère poisseuse. L’excès des scènes de strip-tease (où Melanie Griffiths annonce toute la présence provocatrice et sensuelle qu’elle affichera dans Body Double de Brian De Palma (1984)) tout comme celles très graphiques des meurtres vaudra au film quelques problèmes avec la Fox qui exigera des coupes et se désengagera de la distribution. 

Ferrara capture toute l’ambiance tapageuse et pittoresque de ces clubs, tant dans le filmage des numéros que dans la caractérisation avec notamment un truculent Michael V. Gazzo en patron d’établissement gouailleur. L’emphase est la même dans l’expression de la culpabilité de Matt, dont l’imagerie religieuse annonce les écarts de Bad Lieutenant où le scénariste  Nicolas St. John (fervent croyant) ne retiendra plus les élans blasphématoires de Ferrara. Une œuvre plus convenue donc pour Abel Ferrara (même si pas dénuée d’audaces plus discrètes comme ce couple lesbien traité en toute normalité sans forcer le trait) mais pas inintéressante du tout. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC 

mardi 3 décembre 2019

The Soong Sisters - Song jia huang chao, Mabel Cheung (1997)

On y dépeint la vie de trois sœurs au destin hors du commun, filles de Charles Song, missionnaire méthodiste devenu un riche entrepreneur et l'ami de Sun Yat-sen. La plus âgée, Ai-ling, va épouser l'un des hommes les plus riches de Chine, le banquier Kong Xiangxi. La seconde, Ching-ling, épouse le révolutionnaire Sun Yat-sen, premier président de Chine, et poursuivra son œuvre après sa mort. La plus jeune, May-ling, épousera Tchang Kaï-chek, le généralissime et leader nationaliste.

The Soong Sisters est une fresque historique qui s'attache à la vie des soeurs Soong, trois femmes chinoises au destin hors du commun puisqu'elles épousèrent chacune des figures historiques majeures de la Chine du XXe siècle et eurent une importance significatives dans leurs agissements. Le film sort en 1997, année de la rétrocession de Hong Kong à la Chine et, sans atteindre la censure (ou l'autocensure) qu'impose l'actuel pouvoir chinois sur la production de Hong Kong, le film se montre à la fois critique et déférent sur plusieurs points et altérations historiques. La volonté d'entamer de manière sereine la coexistence avec la Chine explique cela, notamment avec une partie du tournage qui se fera à Pékin, et 14 minutes qui finiront coupées au montage.

Le film démarre comme un conte de fée à travers une ritournelle connue de la Chine populaire.

Il était une fois trois soeurs, L'une aimait l'argent, la deuxième la Chine, et la troisième le pouvoir.

Ces contours grossiers dessinent le caractère des trois sœurs même s'ils seront plus nuancés durant le film. Une scène l'explicite d'ailleurs fort bien par l'image dès les premiers instants. Imprégnés dès l'enfance par leur père sur les préceptes de la révolution, les soeurs sont contraintes de brûler leurs jouets occidentaux lors d'une grande purge. Chacune agira selon la caractérisation que la comptine fait d'elle, Ching-ling (celle qui aime son pays) jette sa poupée sans hésitation, Ai-ling (celle aimant l'argent) fait mine de d'agir de même mais dissimule un jouet et Mai-ling (celle voulant le pouvoir) obéit la mort dans l'âme. La première partie s'attarde sur la conviction révolutionnaire de leur père Charles Soong (Jiang Wen) rêvant d'une Chine libre et moderne et qui inculque une culture occidentale à ses filles et les envoie étudier aux Etats-Unis. Ching-ling (Maggie Cheung) va devenir la secrétaire puis l'épouse Sun Yat-sen (Winston Chao) révolutionnaire, père de la Chine moderne et futur premier président du pays.

Le scénario endosse une veine romanesque pour poser son discours, l'amour mêlant à l'amour de la nation dans le choix amoureux de Ching-ling qui défie alors son père (retrouvant des réflexes patriarcaux loin de ses idées modernes) qui s'oppose à cette union. La réalisatrice Mabel Cheung magnifie totalement Maggie Cheung, basculant de cette esthétique de conte initiale (la scène où elle fuit le domicile familiale dans une lumière bleutée et féérique) à la figure iconique à travers quelques péripéties grandioses (comme lorsque Ching-ling traversera les lignes ennemies pour retrouver à bout de forces son époux, ou quand elle testera le premier avion de fabrication chinoise). Son identité de femme s'estompe donc progressivement pour devenir d'abord la fidèle compagne du grand homme, puis la gardienne de son héritage politique après sa mort prématurée.

Le romanesque s'entremêle à nouveau à la grande Histoire pour May-ling (Vivian Wu) va épouser Tchang Kaï-chek (Wu Hsing-kuo), militaire chef de file des nationalistes du Kuomintang qui deviendra président après Sun Yat-sen. C'est une figure impulsive et autoritaire que May-ling épouse par pure ambition, sur les conseils de sa soeurs aînée Ai-ling (Michelle Yeoh) qui y anticipe l'influence et le profit financier à en tirer, elle qui s'est mariée à un riche homme d'affaire. Tout en se montrant très didactique sur les soubresauts de les l'histoire de la Chine à cette période, le film ne nous égare jamais en revenant constamment à sa dimension familiale. La guerre civile entre communiste et nationaliste est ainsi également un déchirement intime entre Ching-ling voyant bafoué l'héritage de Sun Yat-sen et May-ling dont l'époux écrase l'opposition.

La caractérisation négative de Tchang Kaï-chek opposée aux figures communistes plus nobles et anonyme semble être un raccourci et une concession mais la veine intimiste parvient à surmonter ces écueils. Clara Cheung croise à merveille les moments d'agitations sociaux-politiques qui se joue à la fois dans la rue, l'alcôve des bureaux politiques et donc dans le cadre familial sorti de sa neutralité. Le récit retombe sur ses pattes dans l'unité qui se fera au sein de la nation face à l'envahisseur japonais qui profite de ces tumultes internes.

L'interprétation est grandiose, notamment une Maggie Cheung qui endosse pleinement l'aura et l'autorité de son personnage tout en maintenant une vraie vulnérabilité. Michelle Yeoh parait faussement plus effacée mais fait figure d'éminence grise ambitieuse à l'image des intérêts financier de son personnage, et Viviane Wu impressionne en gagnant en une scène magistrale ses galons d’héroïne nationale. Le scénario avec le choix de ces trois stars appuie ses élans féministes puisque dans la réalité les soeurs Soong avaient des frères qui eurent un rôle majeur aussi dans les évènements mais qui sont totalement absent du film (tout comme d'autres figures historiques comme Mao Zedong).

Le budget pharaonique est bien visible à l'écran à travers une reconstitution soignée, des scènes de batailles spectaculaires et surtout la ferveur de ses séquences nationalistes. L'atterrissage d'un avion offre donc un moment épique qui associe l'union nationale, l'unité familiale et le pouvoir de l'argent (les possesseurs de voiture ayant été grassement payés par Ai-ling pour éclairer une piste de fortune et faire atterrir l'avion où se trouve sa sœur). Belle épopée donc malgré quelques raccourcis (qui seraient sans doute lus grossier aujourd'hui avec la plus grande mainmise chinoise ou en tout cas l'autocensure dans la production hongkongaise) portée par trois magnifiques actrices.

Disponible en dvd hongkongais 

lundi 2 décembre 2019

The Halfway House - Basil Dearden (1944)

Des voyageurs, perdus en pleine campagne du Pays de Galles, trouvent refuge dans une auberge. L'aubergiste et sa fille agissent d'une façon très étrange et l'atmosphère qui règne est pesante. Les pensionnaires ne trouvent ensuite que des journées datés de l'année passée. Cette suite d'évènements inquiétants ne rassure pas du tout le groupe...

The Halfway House s'inscrit, dans le contexte du cinéma de propagande anglais des années 40, parmi les bizarreries mystiques et surnaturelles dont le postulat fantastique sert de révélateur aux personnages dans ce contexte de guerre. On pense au Thunder Rock des frères Boulting (1942), A Canterbury Tale (pour l'atmosphère du moins) de Michael Powell et Emeric Pressburger (1944) et ou They came to a city encore de Basile Dearden (1944). The Halfway House est cependant artificiellement mêlé à ce courant par les modifications qu'apporte le studio Ealing à la pièce de Denis Ogden. Les personnages et leurs problématiques étaient détachés de tout contexte historique dans la pièce, et le drame antérieur qui hantait l'auberge était un meurtre qui devient un bombardement dans le film.

Le début du film nous introduit ainsi un groupe de personnages en proie à des drames plus ou moins grave que l'aventure viendra apaiser. Le capitaine Meadows (Tom Walls) est un marin meurtri par une défaite qui l'a vu être accusé de lâcheté et qui lui a fait quitter l'armée. Mais son plus grand drame est la mort de son fils sur le front que lui reproche son épouse Alice (Françoise Rosay). On croisera aussi la route d'un soldat fraîchement sorti de prison et prêt à retomber dans le mauvais chemin, un couple en instance de divorce que leur fille Joanna (Sally Ann Howes) tente de réconcilier à leur insu, un chef d'orchestre condamné (Esmond Knight) et quelques autres larrons. Tous vont se retrouver dans une auberge du Pays de Galles supposée avoir été détruite dans un bombardement un an plus tôt mais bien intacte lorsqu'ils s'y présentent.

Pourtant les phénomènes étranges s'accumulent, le registre s'arrête à l'année précédente tout comme les journaux et les spots radiophoniques. Les tenanciers père et fille multiplient les apparitions spectrales et semblent comme omniscients quant aux démons qui rongent leurs résidents. Dearden distille parcimonieusement les éléments surnaturels (les fantômes ne projetant pas d'ombres en pleine lumière) pour privilégier une veine intime où se révèlent les personnages. La prise de conscience du collectif guide chaque mue des héros. Le couple en conflit doit ainsi être réuni pour faire rétablir la cellule familiale dans ce contexte chargé d'adversité, le soldat déchu et le criminel profiteur de guerre doivent quitter leur préoccupations individualistes pour s'engager...

C'est une même logique qui guide l'épanouissement de chaque personnage mais que Dearden évite de rendre trop sentencieuse, variant les tons et les atmosphères. Mervyn Johns et Glynis Johns dégage un mélange de mystère et de proximité chaleureuse en tenanciers, ce qui contribue habilement au mélange des genres où la comédie la plus triviale peut laisser un onirisme sobre s'installer. La fin s'avère très touchante grâce à cet écrin qu'est parvenu à créer Dearden, mais dans l'ensemble le film ne dégage pas la même fascination et mystère que They came to a city à venir dont il semble plutôt une matrice.

Sorti en bluray anglais et dvd zone 2 anglais avec sous-titre anglais chez Studiocanal