Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Noel a du mal à accepter le remariage de son père avec
Agnes et l’arrivée de sa demi-sœur par alliance, Melody. Les deux grandissent
en se vouant une haine féroce. À la mort de leurs parents, Noel devient le
tuteur légal de Melody, au grand désespoir de cette dernière. Plus tard, chacun
désormais marié de son côté, les deux se retrouvent en tant que partenaires
commerciaux et vont finir par se rapprocher…
Après les deux œuvres sombres et à la charge politisée
virulentes que sont Kisapmata (1981) et Batch’81 (1982), Mike de
Leon renoue dans Le Paradis ne se partage pas avec un cinéma populaire
plus accessible – le film sera son plus gros succès commercial. On renoue ici avec
l’approche de C’était un rêve (1977), le côté roman-photo juvénile de ce
dernier laissant place au soap opera chargé en rebondissements. C’était
un rêve assumait cependant une candeur suranné transcendée par sa beauté
formelle et un sous-texte intéressant dans un équilibre que n’atteint pas Le
Paradis ne se partage pas. Une fois posé l’antagonisme masquant l’amour que
se portent Noel (Christopher de Leon) et Melody (Lorna Talentino), tout le
récit n’est qu’une suite répétitive de malentendus et d’incompréhensions qui
les empêchera de se rapprocher. Seuls l’ampleur, les enjeux et les conséquences
changent en passant des chamailleries d’enfants à la rébellion adolescente puis
enfin les problèmes de couples et les conflits financiers de la dernière
partie.
Le meilleur du cinéma hollywoodien l’a prouvé, l’excès et la
démesure ne sont pas incompatibles avec le mélodrame flamboyant (Le Secret
Magnifiqueou Ecrit sur du vent de Douglas Sirk en tête pour citer ses mélos le plus too much)
mais il faut que cette démarche s’inscrive dans l’ensemble du projet formel du
film. C’était le cas dans C’était un rêve, tout naïf et simpliste qu’il était,
mais ici on est plus proche du feuilleton télévisé des années 80 ou de la
télénovela que du grand mélo. Plusieurs dialogues à la fin du film affirment
que le destin pousse irrésistiblement Noel et Melody l’un vers l’autre malgré
leurs disputes, mais cet aspect n’est jamais posé par une hauteur qui
dépasserai l’articulation trop terre à terre des évènements. Le schéma est
simpliste, Noel ou Melody ont chacun leur tour le mot ou l’attitude néfaste de
trop, ne sont jamais synchrone dans leur volonté de faire un pas vers l’autre
et finissent pas en faire payer le prix à leur entourage, parents puis compagnons.
Cela ne passe que pas le dialogue, des montages alternés laborieux et des
rebondissements poussifs sans que la forme vienne les magnifier et emmener
ailleurs que les enjeux initiaux.
Lorsque la bascule se fait enfin et que les personnages
daignent s’avouer leurs sentiments, c’est davantage dû au stade avancé de l’histoire
(qu’il faut bien conclure) que d’une vraie évolution observée chez eux. Il y a
cependant des éléments intéressants dans le traitement des rapports
hommes/femmes aux Philippines. Noel enfant est perdu par son immaturité et le
modèle familial imposé par son père qui devient le protecteur de Melody et sa
mère, simples intruses profiteuses pour lui. L’incapacité à avouer des
sentiments que l’on a compris chez lui passe par la violence physique et
verbale, un autoritarisme plutôt qu’une simple timidité maladroite. C’est un modèle
qui se prolonge et se grippe dans les autres couples du film au sein d’une
société des années 80 où la femme semble plus émancipée. Melody est étouffée
par Ronald (Edu Manzano), fiancé insistant puis mari tyrannique qui ira jusqu’au
viol conjugal. Elle est pourtant d’un tempérament plus vindicatif que Cynthia (Dina
Bonnevie), petite amie puis épouse délaissée de Noel qui recherche au contraire
l’amour d’un homme dans la soumission. L’évolution de ces deux héroïnes qui
assument leur amour par un paradoxal éloignement de l’objet de leur affection
représente donc un élément sociétal plutôt bien vu même si amené par des
péripéties poussives.
L’équilibre entre message et genre a été bien mieux tenu
dans des œuvres précédentes de Mike de Leon, dans le registre fantastique,
romanesque, angoissant ou parodique, mais ici l’intérêt est assez difficile à
maintenir dans cette fresque trop proprette – le casting juvénile très
photogénique en tête.
1936. Parti à la recherche d'une idole sacrée en pleine
jungle péruvienne, l'aventurier Indiana Jones échappe de justesse à une
embuscade tendue par son plus coriace adversaire : le Français René Belloq. Revenu
à la vie civile à son poste de professeur universitaire d'archéologie, il est
mandaté par les services secrets et par son ami Marcus Brody, conservateur du
National Museum de Washington, pour mettre la main sur le Médaillon de Râ, en
possession de son ancienne amante Marion Ravenwood, désormais tenancière d'un
bar au Tibet. Cet artefact égyptien serait en effet un premier pas sur le
chemin de l'Arche d'Alliance, celle-là même où Moïse conserva les Dix
Commandements. Une pièce historique aux pouvoirs inimaginables dont Hitler
cherche à s'emparer...
Parmi le groupe de jeunes loups ambitieux du Nouvel
Hollywood (Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Brian de Palma, William
Friedkin…) George Lucas et Steven Spielberg ont sut immédiatement se
reconnaître à travers leur goût et influences communes. Leur amitié sera entérinée
lorsque George Lucas projettera un premier montage non finalisé de La Guerre
des Etoiles (1977) au groupe d’amis, comme ils en avaient tous l’habitude
pour leurs films respectifs. L’ensemble se montre circonspect, voire virulent
(notamment un Brian de Palma impitoyable) et seul Steven Spielberg saura repérer
le potentiel du bientôt fameux space opera et prendra Lucas à part pour lui
prédire un immense succès. Les deux partent en vacances ensemble le week-end de
sortie du film, et les retours positifs du box-office les incitent à se confier
sur leurs projets rêvés respectif. Spielberg souhaite ainsi réaliser un James
Bond mais est freiné par la volonté des producteurs d’uniquement engager des
réalisateurs britanniques (et plus malléables).
Lucas lui dit alors qu’il dispose de
l’idée qui lui permettra de créer un héros tout aussi iconique. Quelques années
plus tôt,dans la continuité de son
virage populaire de American Graffiti (1973), Lucas souhaitait réintroduire
sur le grand écran et avec des moyens les serials qui l’émerveillaient durant son enfance. Hésitant entre la SF et le film d’aventures, il opte pour le premier
avec Star Wars et confie l’écriture du second au scénariste Philip Kaufman qui
va poser quelques bases essentielles comme le McGuffin de l’arche de l’alliance
et de toute la mystique qui l’entoure. Kaufman abandonne le projet lorsque
Clint Eastwood lui donnera l’occasion de réaliser Josey Wales hors-la-loi
(1976) et le dépit de Steven Spielberg donne donc l’occasion à Lucas de le
réactiver. Lawrence Kasdan s’attèle à un scénario où il doit mêler sa verve, la
moisson d’idées formelles de Lucas et Spielberg, et tailler un personnage à la
mesure d’Harrison Ford choisit après le retrait de Tom Selleck contraint de jeter
l’éponge car engagé sur la série tv Magnum.
Les Aventuriers de l’Arche perdue est un film
fondamental dans la méthodologie de travail de Steven Spielberg. Le jeune
wonderboy avait joué avec le feu sur Les Dents de la mer (1975) dont les
dépassements de budget seront oubliés grâce au succès du film, tout comme dans Rencontre
du troisième type(1977) où son ambition fera sévèrement déborder la facture
mais là encore compensée par le triomphe au box-office. Le réalisateur devient
du coup incontrôlable lors du tournage de la farce 1941 (1979) qui cette fois
sera un échec commercial. Spielberg a donc désormais la réputation d’un dépensier ne
tenant pas ses délais dans un Hollywood fraîchement traumatisé par le gouffre
financier de La Porte du Paradis de Michael Cimino, qui provoqua la
chute du studio United Artist. George Lucas parvient à convaincre Paramount que
Spielberg se montrera rigoureux, le studio accordant un budget relativement
serré pour ce type de production et soumettant Spielberg à des impératifs
humiliants au vu de ses succès passés. C’est un mal pour un bien qui posera la
méthodologie du réalisateur désormais minutieusement préparé en amont de toutes
les étapes (la construction d’immense maquette simplement pour anticiper tous
les angles de prises de vues durant le tournage), et dont la célérité et le respect
des budgets seront désormais le sacerdoce (notamment cette incroyable période
du début des années 90, puis début des années 2000 où il sort quasi deux films
par an).
A l’écran cela donne un véritable miracle de cinéma d’aventures,
habilement équilibré entre recettes d’antan et approche novatrice. La
légendaire séquence d’ouverture joue justement sur ce côté serial par les
embûches que doit traverser Indiana Jones dans un temple, mais avec des moyens
et une virtuosité sidérante où Spielberg anticipe les codes du jeu vidéo de
plateforme dans la progression d’Indy et le surgissement des pièges. Il crée un
climat de tension par un montage millimétré où l’anxiété des protagonistes se
conjugue à l’exotisme macabre du décor imprévisible. Cela donne une couleur à la fois
adulte et adolescente qui rend le spectacle haletant, l’implication étant
renforcée par le magnétisme de Harrison Ford dont Spielberg introduit
progressivement la silhouette, puis le visage pour le révéler pleinement dans
toute son aura héroïque et iconique. Là aussi le look du héros va piocher dans
le passé en empruntant au Humphrey Bogart de Le Trésor de la Sierra Madre
de John Huston (1948). Ford évite pourtant de rendre son héros trop monolithique,
travaillant au contraire attitudes bougonnes, rigolardes et spontanées qui ne
créent pas de distance mais au contraire une complicité au cœur de l’action –
la petite moue de satisfaction quand il pense éviter de tomber dans une trappe,
plus tard le détachement désamorçant l’action lorsqu’il abat un antagoniste
munit d’un sabre.
Ce sens du timing est d'une rigueur sans faille tout au long
du film et ne concerne pas que l’action. Lawrence Kasdan introduit tout un
aspect piquant inspiré du meilleur de la screwball comedy des années 30/40
(Howard Hawks, Preston Sturges…) pour la tumultueuse relation entre Indy et
Marion (Karen Allen). Cette dernière est certes souvent la demoiselle en
détresse, mais a du chien dans alliance de charme et de caractère ombrageux qui
lui font transcender l’archétype. Chaque élément de caractérisation de Marion n’est
pas juste là pour surligner sa force de caractère, mais fait sens dans le récit
(sa résistance à l’alcool dans sa première scène qui lui servira plus tard). Il en
va de même sur plusieurs motifs narratifs et formels qui bénéficient d’un pay-off plus tard après avoir été assimilé par le spectateur. L’ombre d’Indy se
dessinant sur le mur lors des retrouvailles avec Marion est là pour être
contrebalancé par l’effroi de voir l’ombre d’un affreux officier nazi sur ce
même mur quelques instants plus tard. Tout le questionnement et la dualité qui
font de Belloq (Paul Freeman) et Indy le revers d’une même pièce dans leur sacerdoce
d’archéologue traversent leurs échanges, la curiosité pour la quête d’artefacts
les réunissant, les moyens et la finalité pour y parvenir (l’alliance avec les
nazis de Belloq) les opposant. Une des dernières scènes plaçant Indy face à un
dilemme moral est ainsi parfaitement logique quant au choix de notre héros.
Les critiques français signalèrent à Spielberg les liens
entre sont approche formelle et la ligne claire d’Hergé sur ses albums de Tintin.
C’est de là que naîtra l’intérêt du réalisateur pour Tintin qu’il adaptera bien
plus tard, mais effectivement la familiarité frappe - et vient sans doute indirectement de L'Homme de Rio de Philippe de Broca que Spielberg admirait - sur plusieurs scènes. La
séquence d’ouverture ravive les souvenirs de Les Cigares du pharaon et Tintin
et le temple du soleil, mais c’est vraiment la poursuite et la chasse au
panier en plein Caire qui nous replonge en plein Le Crabe aux pinces d’or
– Coke en stock n’est pas loin non plus durant le passage avec les
pirates. Le découpage, le jeu sur les lignes de fuite des ruelles, le rythme
font que l’on voit presque les bulles lorsque Marion appelle Indy à l’aide
emportée dans son panier tandis que ce dernier la cherche des yeux. La jubilation du sale gosse qui s'amuse est palpable dans ce côté bd décalée (le nazi se fabriquant un cintre qu'on pense être un instrument de torture), notamment dans le fait que Spielberg n'a pas encore ce rapport grave et responsable à sa judéité avec la nature de son MacGuffin.
Le film mélange habilement imagerie à l’ancienne - et un léger colonialisme discutable - du cinéma d’aventures
(où transparaît l’amour de Spielberg pour l’œuvre de David Lean tel ce moment où Indy dirige les fouilles sur fond de coucher de soleil) avec la
nervosité et pyrotechnie du blockbuster moderne qu’invente alors Spielberg avec
George Lucas. Les plans d’ensemble majestueux sont phagocytés avec plus ou
moins de discrétion de multiples effets visuels (le ciel changeant avant l’entrée
dans le Puits des âmes) et trucages optiques, les bagarres et cavalcades
baignent dans l’écrin solaire de la photo de Douglas Slocombe. Spielberg assume
le factice amusé de série B et l’ampleur de la série A, le lien se faisant avec
l’époustouflant score de John Williams brillant dans l’évocation du mystère de
l’arche de l’alliance, le romantisme vache du couple Indy/Marion et la
célébration des exploits de notre héros dans l’inoubliable marche que forme son
thème principal.
Le spectacle est total, haletant, drôle, terrifiant (le
carnage gore de l’ouverture de l’arche très osé pour un film grand public, mais
le second volet ira plus loin encore) et constitue un véritable idéal de cinéma
populaire à grand spectacle. Le film sera un immense succès, lançant une des
franchises et un des héros les plus populaires de l’histoire du cinéma, Les
Aventuriers de l’Arche perdue étant le plus équilibré de la série.
Rita (Siobahn Finneran) et Sue (Michelle Holmes), deux
jeunes femmes vivant dans le Yorkshire de la fin des années 1980 tombent sous
le charme de Bob (George Costigan), un père de famille les employant comme
baby-sitters. Pareillement séduit par ses employées d’un soir, l’homme entame
bientôt avec elles une relation…
Rita, Sue and Bob Too, par sa tonalité de comédie sexuelle
potache apparaît comme une sorte d’anomalie dans l’œuvre plutôt âpre d’Alan
Clarke. Ce dernier a jusque-là établi sa renommée, au cinéma et à la télévision,
sur son regard sombre et sans concession de l’Angleterre des années Thatcher
dans des œuvres comme Scum (1977 pour sa version télévisée, 1979 pour la
version cinéma), Made in Britain (1982), The Firm (1989) et Elephant
(1989). Rita, Sue and Bob too n’en est en définitive pas si éloignée
dans l’arrière-plan mais le parti-pris du récit change finalement la donne
nihiliste.
Le projet est la fusion en un scénario de deux pièces de Andrea
Dunbar, Rita Sue and Bob Too et The Arbour, jouées au Royal Court
Theater. Andrea Dunbar s’y inspire de son adolescence chaotique et de ses
aventures sexuelles de l’époque. Elevée dans une famille pauvre de sept enfants
dans la cité ouvrière de Bradford, Dunbar va encore mineure tomber enceinte
trois fois et de pères différents, la rédaction de The Arbor se faisant
grâce aux encouragements d’un professeur alors qu’elle attend son premier
enfant à l’âge de 15 ans. Alcoolique précoce, elle vivra des aides sociales et
s’occupera plutôt mal que bien de ses enfants avant de décéder prématurément à
l’âge de 29 ans en 1990. Le déterminisme social le plus sordide va d’ailleurs
frapper ses enfants également puisque sa fille aînée Lorraine devenue junkie
sera condamnée en 2007 pour homicide involontaire en causant la mort de son
enfant ayant ingurgité de la méthadone, et son autre fille Lisa mourra d’un
cancer en 2018. Andrea Dunbar demeure pourtant pour ses excès, cette vie
cabossée et la manière dont elle en fit un art une figure assez mythique en
Angleterre puisqu’une pièce fut consacrée à sa vie avec A State Affair en 2000,
le film biographique The Arbor de Clio Barnard (2010), ainsi qu’un roman
inspiré de sa vie avec Black Teeth and a Brilliant Smile d’Adelle Stripe
publié en 2017 et également adapté sur scène.
Le film est donc la rencontre parfaite entre le style aride
d’Alan Clarke et la verve d’Andrea Dunbar qui en signe le scénario. Tout le
côté sinistre de la réelle existence de l’autrice est totalement présent dans
le film, mais se déploie comme une sorte de fantasme, d’idéal si les choses
avaient mieux tourné pour elle. La scène d’ouverture est un long plan-séquence
qui pose ce contexte de déterminisme social et de misère, la caméra y
accompagne la silhouette titubante du père de Sue (Michelle Holmes) arpentant
ivre mort leur sordide quartier de HLM délabré, avant que le relai soit
transmis à Sue qui nous fait découvrir plus avant cet environnement misérable
lorsqu’elle rejoint sa meilleure amie Rita (Siobhan Finneran). Les deux
adolescentes effectuent régulièrement du baby-sitting pour le couple formé par
Michelle (Lesley Sharp) et Bob (George Costigan). Un soir où ce dernier les
raccompagne en voiture, il se met à les titiller sur leur vie sexuelle et le
mélange d’ignorance, d’espièglerie et de curiosité des deux jeunes filles amènent
au dépucelage décomplexé des deux jeunes filles dans l’étroitesse de l’automobile.
C’est le début d’une folle liaison qui va mettre en émoi les mœurs de la petite
ville.
Le film se pose comme une sorte de Sérénade à trois
(1933) ou Jules et Jim (1962) dont on aurait retiré toute l’aura de tragédie, cette
dernière étant inutile au vu du cadre sordide suffisamment chargé où vivent les
personnages. Pas le temps de s’appesantir sur des grands questionnements
métaphysiques, il s’agit de prendre le plaisir où il est et quand on le peut
dans une existence qui n’en offre guère. Dès lors le côté irresponsable et
coureur de Bob est exposé sans être jugé ni fustigé (mais expliqué sans être
validé par le peu d’attrait de son épouse pour la chose, tout comme l’attrait
des deux amies encore lycéennes autant poursuivantes que poursuivies de cette
liaison dans une pure logique hédoniste. Alan Clarke se déleste de tout
misérabilisme alors qu’il expose pourtant crûment le contexte familial, social
et géographique des deux jeunes filles, annonçant pour elle une existence peu
réjouissante. On comprend davantage que l’on subit le quotidien des personnages
et d’où ils viennent, le ton se faisant souvent rieur et chargé de dérision. Alan
Clarke a engagé pour les seconds rôles un casting de comiques de scène, qui
amène avec eux un mélange de résignation, de désespoir rigolard qui consterne
autant qu’il suscite de francs éclats de rire là où il ne faudrait pas. Willie
Ross jouant le père de Sue déblatère les pires insanités misogynes et racistes
d’un timbre altéré par l’alcool, tenant à peine debout, et s’avère un pauvre
bougre écrasé par la vie plutôt qu’un patriarche abusif, ignoré par sa femme et
ses enfants.
Notre trio amoureux représente l’étape d’avant cette
déchéance qui, s’il ne peut surmonter le déterminisme social peut le contourner
en se perdant dans les plaisirs de la chair. Alan Clarke évite toute
esthétisation, tant dans son casting fait de filles « du cru »
délesté de glamour, que dans le filmage des scènes de sexe totalement
spontanées et sans l’artificialité d’une sensualité trop explicitement « cinématographique ».
L’usage aussi virtuose qu’invisible de la steadycam est vraiment déterminant
dans ces moments-là, notamment la scène de sexe initiale qui détermine tout ce
que sera la relation par la suite. Le progressisme provocateur du film consiste
à voir les personnages constamment inaccomplis quand ils expérimentent les
relations monogames classiques. Bob est frustré sexuellement dans son couple
marié, Sue se sent étouffée par le côté patriarcal et traditionaliste durant
la liaison qu’elle va entamer avec un Pakistanais (l’occasion d’exposer le
racisme ambiant à travers les regards extérieurs sur cette relation). Quant à Rita,
un temps seule en couple avec Bob, son corps va également comme trahir un acte
manqué lorsqu’elle fera une fausse-couche en étant enceinte de lui.
Le seul équilibre qui tienne, c’est une existence trioliste
immorale aux yeux des autres mais idéale pour eux. Cet état transcende tous les
maux précédemment évoqués. La sororité surmonte la possible jalousie lorsque
Rita extirpe Sue des griffes d’un amant violent pour vivre avec elle et Bob, et
ce dernier est paradoxalement renversé dans ses réflexes patriarcaux en
acceptant joyeusement de se faire dicter sa loi par les deux femmes de sa vie.
Alan Clarke fait passer tout cela sans discours lourdaud et s’appuie sur la
fraîcheur et spontanéité de ses remarquables interprètes, ainsi que sur une mise
en scène parfaite d’évocation. La dernière scène est un trait de génie à ce
titre, avec un Bob renvoyé dans les cordes par ses amantes et arpentant la
maison comme une âme en peine (mais qui va faire la cuisine ?). Le
plan-séquence final le montre se délester une ultime fois de ces
questionnements stériles pour simplement rejoindre Rita et Sue qui l’attendent
dans la chambre et partager ce qui les a rapprochés, le sexe ! - et ultime provocation en souillant une couette aux couleurs de l'Union Jack. La pulsion violente qui guide habituellement les personnages d'Alan Clarke est remplacé par une autre, plus positive.
La police hongkongaise est confrontée à une série
d’enlèvements de bébés. Incapable de mettre fin à ces rapts, elle va devoir
compter sur l’aide de la Justicière-volante et d’une chasseuse de primes. Une
troisième femme va bientôt se joindre à elles, dotée du pouvoir d’invisibilité…
Heroic Trio est une œuvre qui s’inscrit dans série de
tentative d’hybridation entre les spécificités du cinéma de genre hongkongais
et une imagerie comics book/manga. Des œuvres comme Dragon from Russia
de Clarence Fok ou Saviour of the soul de Corey Yuen (1991) qui
précèdent Heroic Trio sont ainsi des adaptations officieuses des mangas Crying
Freeman et City Hunter, et plus tard une œuvre comme Black Mask
(1996) surfera sur cette vague. Heroic Trio est un film plus spécifiquement
marqué par le traumatisme esthétique de la doublette Batman (1989)/Batman,le défi (1992) dans sa direction artistique rétrofuturiste, par l’inspiration
expressionniste et brutaliste de certains de ses décors (impressionnant décor d’hôpital
qui préfigure les lignes strictes du monde de l’entreprise de Office
(2016)).
Pourtant au pur sens de l’atmosphère burtonien, Heroic
Trio opte pour une frénésie esthétique et narrative typiquement hongkongaise.
Le projet initial du film était d’avoir un trio de super-héros masculin, mais
le casting envisagé (dont Andy Lau et Jackie Chan) s’avère trop onéreux et on
bascule ainsi sur une équipe féminine glamour menée par Anita Mui, Michelle
Yeoh et Maggie Cheung. On assiste à une sorte d’origin story narrant la
rencontre du trio d’abord antagoniste avant de faire front commun contre les
forces du mal. Anita Mui, la star la plus glamour des trois et (à ce stade de
leur carrière) la meilleure actrice bénéficie du rôle le plus équilibré entre
enjeux dramatiques et morceaux de bravoure. Michelle Yeoh est quant à elle la
plus accomplie dans le registre de l’action et Johnnie To traduit le plus
souvent les tourments de son personnage déchiré par cette « physicalité ».
Enfin Maggie Cheung retrouve un emploi déluré et gouailleur que le public
hongkongais lui connait (L’Auberge du dragon (1992), All Wells, Ends
Well (1992), Green Snake (1992)) alors qu’en occident on reste
souvent figé à sa présence papier glacé des films de Stanley Kwan (Center
Stage (1990) en tête) et Wong Kar Wai (In the mood for love (2000)
bien sûr).
Malgré la narration alerte mais chaotique, on suit tant bien
que mal les alliances se faire et se défaire entre nos trois héroïnes pour
affronter un eunuque surpuissant hantant les sous-terrain de la ville et enlevant
des bébés dans le but d’établir l’un d’entre eux comme futur empereur de Chine.
Sous l’amusement, le spectre de la rétrocession est explicite avec cette
allégorie du régime Chinois dont l’ombre hante les pensées des locaux, et dont
l’idéologie s’apprête à vampiriser les esprits à la source, soit les nouveau-nés.
Les élans de cruauté et noirceur surprennent d’ailleurs, dans le sort réservé
aux enfants, tant dans le mode réel que dans celui fantastique et sous-terrain,
entre trépas brutal et mutation horrifique.
Johnnie To est encore sur ce film dans sa période faiseur
sans identité mais à l’efficacité redoutable, et orchestre un récit d’action
alerte et spectaculaire, largement secondé par les chorégraphies de Ching
Siu-tung. Les pures vignettes comics book éclatent avec brio (ce moment digne d’une
planche de Hulk où Anthony Wong reçoit une moto dans le buffet, cet autre
instant à la Superman avec ce même Anthony Wong stoppant un train) porté par la
photo tour à tour bariolée et ténébreuse de Poon Hang-Sang, assez typique des
années 90.
Tout cela se mélange avec des imageries plus typiquement
hongkongaises, que ce soit le polar hard-boiled dans les rixes urbaines mouvementée
où Maggie Cheung joue du shotgun, et le renouveau d’alors du wu xia pian
fantastique tout en voltiges câblées et effets de montage poétique. L’hybridation
fonctionne à plein même si certaines influences sont fort peu discrètes tel ce
final reprenant explicitement le Terminator de James Cameron (1984). Heroic
Trio est donc un divertissement de haute volée qui ne rencontrera
malheureusement pas son public à Hong Kong, ce qui n’empêchera pas Johnnie To
de rentabiliser ses onéreux décors dans une suite très différente qui sortira
la même année, Executioners.
Défricheur tout-terrain à la curiosité insatiable,
Jean-Pierre Dionnet est un des grands passeurs de la pop culture en France. On
lui doit, entre autres, la fondation de la revue de bande-dessinée Metal
Hurlant, grand laboratoire à l’influence considérable de l’imaginaire SF
des années 70/80, la création de la maison d’édition bd les Humanoïdes Associés,
l’irruption des musiques rock et funk à la télévision française avec Les Enfants
du rocket Sex Machine. Pour ce qui est du cinéma, on lui doit en
grande partie la démocratisation de tout un pan du cinéma asiatique en France, des
ruades cyberpunks de Shin’ya Tsukamoto au nihilisme de Takeshi Kitano à l’ébullition
créative du cinéma de Hong Kong ou encore l’imaginaire foisonnant de l’animation
japonaise, qu’il contribua à faire distribuer en salle et en vidéo. Une des grandes
aventures de Dionnet dans cette démarche sera l’animation de l’émission Cinéma
de Quartier sur Canal +, de 1989 à 2007, et de sa petite sœur Quartier
Interdit de 1998 à 2002. L’ouvrage passionnant de Sylvain Perret s’attache
à décrire avec minutie l’histoire de l’émission qui fut, avant la
reconnaissance critique et l’émergence du dvd permettant une plus grande accessibilité
aux œuvres, un immense espace de découvertes pour les férus de cinéma d’exploitation.
Dans un premier temps Sylvain Perret va directement
interroger l’intéressé qui, avec sa verve habituelle va narrer le contexte de
création de l’émission. Encore sur le service public, Dionnet propose à Eddy
Mitchell et Gérard Jourd’hui, respectivement animateur et producteur de l’émission
La Dernière Séance (consacrée au cinéma classique américain) d’y
programmer également du cinéma européen et se heurte à un ferme refus de leur
part. Pierre Lescure, l’homme qui l’embaucha avec Philippe Manœuvre sur Antenne
2, vient de quitter le service public pour aller diriger Canal +, nouvelle
venue cryptée qui s’apprête à révolutionner le paysage audiovisuel français.
Après quelques années d’existence, Lescure propose à Dionnet d’installer ce
concept sur Canal +. Sylvain Perret dépeint ainsi dans un premier temps toutes
les étapes de l’installation de l’émission, tel que le sinueux chemin vers les
ayants-droits des différentes productions que Dionnet souhaite diffuser et par
conséquent un tout nouveau métier pour lui à assimiler, avec aussi le travail
de restauration des copies que Canal + se doit de diffuser dans une qualité (format,
montage le plus complet) que ne peut se permettre la concurrence. Un long texte
choral où interviennent nombre de collaborateurs de l’émission vient seconder
les souvenirs ou les extrapolations de Dionnet pour nous donner un captivant
aperçu des coulisses, et par la même l’âge d’or de ce que l’on a pu appeler l’esprit
canal, libertaire, inventif et audacieux. Ils y dépeignent l’évolution de
la programmation au gré des goûts des spectateurs, des tendances cinéphiles, de
la volonté de Dionnet et ses collaborateurs, mais aussi des soubresauts de la
direction de Canal + au début des années 2000 avec le rachat de Vivendi et
Universal.
L’autre énorme pan du livre à éplucher et qui demanda une
quête archiviste de longue haleine pour Sylvain Perret, c’est la liste complète
année par année de la programmation de Cinéma de Quartier. On y observe
l’évolution des tendances (beaucoup de péplums, puis la tendance au western
spaghetti, la reconnaissance progressive d’un Mario Bava grâce au travail de l’émission),
les dérives inhérentes aux coulisses tumultueuses (Farrugia qui impose la
comédie française pas toujours fine à partir de 2002), mais surtout l’insatiable
curiosité de Dionnet et ses sbires. Les œuvres d’auteurs aussi divers que l’italien
Vittorio Cottafavi (Les Cents cavaliers (1964), La Vengeance d’Hercule (1960), Hercule à la Conquête de l’Atlantide (1961)), le russe Alexandre Ptouchko (Le Tour du monde de Sadko (1953), Le Géant de la Steppe (1956)), Riccardo Freda (Theodora, impératrice de Byzance (1954), Le Géant de Thessalie (1960)), les grandes
productions Hammer (Le Monstre(1955), La Marque (1957), Le Chien des Baskerville (1959)) et tout un
pan inédit du cinéma d’exploitation sont mis à disposition de spectateurs
jeunes et vieux dont la curiosité ne cessera d’être sollicitée. La démarche
cinéphile accessible et facétieuse de Dionnet transparaît dans ses
présentations où il n’hésite pas à convoquer des auteurs venant parler de leurs
œuvres (Georges Lautner qui bénéficiera d’une rétro où il parlera notamment de
l’alors rare Galia (1966)) ou de celles des autres comme Claude Chabrol.
Sylvain Perret explique d’ailleurs très bien l’effet
ricochet de l’émission qui en restaurant les œuvres leur donnent une seconde
vie, tout d’abord chez d’autres diffuseurs après le passage sur Canal + (les non-possesseurs
de décodeur découvriront un grand nombre d’œuvre bis via M6 qui récupérera
beaucoup du catalogue) puis plus tard en vidéo avec l’avènement du dvd et du Blu-ray - dont Dionnet anticipe l'un des apports avec la diffusion de Les Tontons Flingueurs commentée par Lautner en personne.
L’ouvrage est tout aussi prenant pour les nostalgiques de l’émission que pour
les néophytes ne l’ayant jamais regardé, et dépeint avec chaleur cette belle odyssée
humaine et cinéphile.